Source: The Conversation – in French – By Emmanuelle Marceau, Professeure associée à l’École de santé publique, Université de Montréal
Grâce aux récents développements en intelligence artificielle (IA), il est désormais possible de préserver des représentations de personnes décédées et d’interagir avec elles. La « réapparition » des personnes se fait parfois de manière volontaire et programmée, mais parfois sans le consentement des familles ni des proches endeuillés. L’humain a toujours eu le fantasme de vivre éternellement. Mais que penser de cette nouvelle façon de prolonger l’existence « artificiellement » ? Est-elle souhaitable ? Quels sont les principaux enjeux éthiques que soulève l’apparition des « griefbots » ou « deadbots » ?
Professeure associée à l’École de santé publique (ESPUM) de l’Université de Montréal, je suis éthicienne et chercheuse spécialisée en gouvernance, éthique, droit, IA et conduite responsable en recherche. Je dirige notamment un projet de recherche, intitulé Immortalité artificielle : perspectives éthiques, juridiques et artistiques. Dans le cadre de ce projet, j’ai publié avec deux étudiantes un article portant sur les considérations éthiques liées à l’immortalité artificielle.
Des frontières fragiles
Les avatars numériques posthumes sont créés à partir des traces numériques laissées de leur vivant par des personnes décédées. Les écrits sur les réseaux sociaux, les photos, les enregistrements audios et visuels sont autant de traces qui nourrissent ces avatars. Construits grâce à la fusion de l’IA, de l’apprentissage automatique et de l’analyse avancée des données, ces avatars peuvent recréer la ressemblance tant physique que psychologique, la personnalité et même les souvenirs des personnes décédées.
Le résultat est tel qu’il peut laisser un doute chez l’utilisatrice ou l’utilisateur : s’agit-il de la « vraie » personne ? Il faut dire que cette technologie prend racine dans un monde où la vie virtuelle est bien établie. Ainsi, l’échange avec l’avatar numérique, posthume ou non, devient presque banal. Or, l’avènement des avatars posthumes soulève des enjeux éthiques de taille.
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L’autonomie, la protection des données et la vie privée
Au nombre de ces enjeux, soulignons le respect de l’autonomie et la protection des données, l’altération des rapports interpersonnels et sociaux, ainsi que le bouleversement de la finitude humaine, engendrant une nouvelle conscience de la vulnérabilité et de moyens de la transcender. La création d’avatars numériques posthumes a un impact sur le respect de l’autonomie de trois catégories de personnes :
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Celles qui laissent des traces numériques laissées dans le domaine public, notamment sur les réseaux sociaux : il s’agit de personnes qui anticipent leur décès ou qui sont décédées, et dont les traces sont volontairement ou involontairement mises à la disposition de tierces parties (proches, entreprises, etc.).
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Celles qui reçoivent les traces numériques d’autrui lors du décès : il s’agit de membres de la famille, de proches ou d’entreprises. L’une des questions qui se posent quant à leur autonomie est celle du contrôle sur l’avatar de l’être cher. Par exemple, les personnes qui reçoivent les traces numériques d’autrui peuvent-elles refuser de créer un avatar numérique posthume ou un site virtuel de commémoration ?
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Celles qui interagissent avec les services d’« avatarisation » : il s’agit des personnes qui utilisent ou consomment les services et produits mis de l’avant dans l’industrie de l’au-delà virtuel. Elles interagissent avec des avatars numériques posthumes pour des motifs variés, allant de la curiosité à la gestion d’un deuil particulièrement souffrant. L’on se demande si ces dernières pourraient développer des dépendances malsaines envers ces services et produits, alors même que l’industrie est instable et qu’elle pose le risque de modifier ou interrompre brusquement des offres de services.
Toutes ces personnes sont à risque de perdre le contrôle de l’identité perpétuée de la personne décédée, compte tenu de la multitude des représentations virtualisées.
Deuil public et pathologique
Par ailleurs, lorsque l’avatar est accessible à un grand nombre de personnes, le deuil devient public, c’est-à-dire qu’il est possible de l’éprouver à la fois de façon intime et collective. Ce nouveau phénomène altère le rapport à la mort et au deuil, redéfinissant la place des personnes décédées dans nos vies.
L’histoire de la jeune Jang Nayeon, décédée en 2016, a fait l’objet du documentaire Meeting You et exprime le malaise qu’engendre le deuil public. Dévastée par le décès prématuré de sa fille, sa mère, Jang Nayeon, a approuvé la création d’un avatar numérique posthume, afin de pouvoir la revoir et interagir avec elle en réalité virtuelle. Les retrouvailles ont été diffusées sur plusieurs plates-formes web en temps réel et ont généré des inconforts chez l’auditoire. Il s’agit d’un exemple d’autant plus expressif de l’hypervisibilité d’un deuil.
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Dans un versant positif, les avatars numériques posthumes peuvent être utilisés sous la supervision d’une ou d’un thérapeute, dans le cadre d’un accompagnement clinique. Mais il est à noter, cependant, que seule une minorité des usages se fait actuellement sous la supervision de spécialistes.
Par conséquent, plusieurs personnes utilisent cette technologie à titre individuel et sont plus vulnérables à la dépendance, ou cherchent à fuir la réalité du deuil. Elles sont à risque de tomber dans un deuil dit « pathologique », soit un deuil compliqué ou prolongé, marqué par sa durée et son intensité (incapacité, après plus d’un an, à gérer la souffrance émotionnelle, à réintégrer les activités quotidiennes ou à trouver du sens à la vie).
Surexposition et voyeurisme silencieux
Les espaces virtuels où sont conservées les traces des personnes décédées, par exemple Facebook, sont parfois fréquentés par des personnes passives, des observatrices ou observateurs qui ne cherchent pas forcément à interagir, mais qui participent à un phénomène de voyeurisme silencieux.
Cette passivité, bien que non nécessairement malveillante, s’inscrit dans une dynamique de surveillance et d’observation continues qui peut mener à une surexposition et à du voyeurisme. L’enjeu éthique concerne le fait que l’intimité des unes et des uns peut désormais devenir l’objet de consommation des autres, qu’il s’agisse de curiosité, de fascination, ou encore d’une planification d’un détournement ultérieur des données.
L’exploitation des données peut se traduire par une visibilité perpétuelle des données générées par la personne défunte sur le web, notamment à travers des avatars numériques posthumes qui interagissent avec les familles et les proches. Elles permettent de maintenir l’illusion d’une présence après la mort.
Cette illusion vient modifier notre rapport à la mort puisque l’être cher peut artificiellement rester dans nos vies. Plus fondamentalement, cela pose la question de notre finitude humaine, à savoir qu’au-delà de la vie biologique, il y a désormais la promesse d’une vie artificiellement éternelle. Est-ce souhaitable ?
Pour ne pas conclure
Connaître et comprendre les principaux risques et enjeux éthiques soulevés par l’immortalité artificielle constitue une étape cruciale afin de réfléchir au déploiement de ces avatars. Il demeure incontournable de nourrir les réflexions quant au bien-fondé de l’essor de ces avatars, afin de préserver la dignité humaine, posthume ou non, et éviter ses dérives dans un monde en profonde transformation.
Je tiens à remercier Josianne Barrette-Moran, candidate au doctorat en bioéthique à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, pour l’assistance technique apportée lors de la rédaction du présent article.
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Je dirige un projet de recherche financé par l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique (Obvia), intitulé Immortalité artificielle : perspectives éthiques, juridiques et artistiques (https://www.obvia.ca/recherche/projets/limmortalite-artificielle-perspectives-ethiques-juridiques-et-artistiques)
– ref. L’immortalité artificielle à nos portes : panacée ou danger ? – https://theconversation.com/limmortalite-artificielle-a-nos-portes-panacee-ou-danger-275887
