Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel
De Madagascar à Maurice, des Comores aux Seychelles, la transition numérique est souvent présentée comme un moteur de modernisation. Mais sans compétences adaptées, sans protection des travailleurs et sans gouvernance de l’information, elle peut aussi accentuer les inégalités, fragiliser les parcours professionnels et affaiblir la confiance institutionnelle.
Dans l’océan Indien, le numérique est souvent raconté comme la promesse simple de plus de connexions, plus de services, plus d’emplois. Sur le terrain, la réalité est plus ambivalente. Un smartphone, une connexion mobile et quelques applications peuvent effectivement ouvrir un accès inédit à l’activité économique. Mais ces mêmes outils peuvent aussi faire entrer des milliers de travailleurs dans des formes d’emploi instables, peu protégées et dépendantes de règles qu’ils ne maîtrisent pas.
C’est tout l’enjeu de la transformation en cours que j’ai étudiée dans les Comores, à Madagascar, à Maurice et aux Seychelles. Le numérique y progresse partout, mais à des rythmes différents et dans des contextes très inégaux. Il affecte directement l’emploi, les compétences, les formes de travail et les modalités de gouvernance publique.
Le vrai sujet n’est donc pas seulement de savoir si la région se numérise, mais de comprendre quel type de travail, de protection et de confiance cette numérisation produit.
En tant que chercheur en sciences de l’information et de la communication, j’étudie les effets sociaux du numérique dans les contextes africains et insulaires. Mes travaux portent notamment sur les plateformes, le travail et la gouvernance sécuritaire de l’information.
Une transition régionale, mais des trajectoires très contrastées
Premier constat : la transition numérique est bien partagée, mais elle reste inégale.
Maurice et les Seychelles bénéficient d’environnements plus structurés. Madagascar et les Comores font face à des contraintes plus fortes en matière d’infrastructures, de formation et de capacités institutionnelles. Malgré ces écarts, le numérique s’impose dans toute la région comme un levier central de modernisation économique et sociale.
Le tableau comparatif du rapport fait apparaître quatre profils distincts.
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Maurice dispose d’un environnement numérique robuste, avec des services à valeur ajoutée et des infrastructures interconnectées, mais le pays reste confronté à un décalage entre compétences disponibles et besoins du marché.
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Les Seychelles ont davantage intégré le numérique à une logique de résilience (c’est-à-dire une capacité à mieux gérer les vulnérabilités structurelles d’un petit État insulaire en utilisant les outils numériques pour anticiper, coordonner et protéger), de gestion environnementale et de services publics.
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Madagascar combine un fort potentiel humain, une jeunesse nombreuse et une croissance des usages mobiles avec de profondes fractures numériques et une forte informalité du travail.
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Les Comores, enfin, avancent dans une trajectoire émergente, mais encore freinée par la faiblesse des infrastructures et des capacités opérationnelles. La stratégie Comores Numérique 2028 soutient le développement des services en ligne, des services financiers numériques et de la gouvernance, avec des initiatives comme l’e-gouvernement, e-Registre ou DIMAKOM, encore fragiles à ce stade.
Ce contraste rappelle qu’une même technologie ne produit pas les mêmes effets selon les contextes sociaux, éducatifs, territoriaux et institutionnels dans lesquels elle s’insère. Le numérique ne se réduit donc pas à une question d’équipement. La recherche montre que la transformation numérique peut désorganiser les repères professionnels, fragiliser la confiance organisationnelle et accentuer les tensions au travail lorsque les dispositifs techniques ne sont pas accompagnés de cadres de régulation adaptés
Le rapport souligne que le numérique crée bien de nouvelles opportunités d’emploi, notamment pour les jeunes. Mais ces opportunités restent conditionnées par trois facteurs : l’adéquation entre les compétences et les besoins du marché, la capacité à encadrer les nouvelles formes de travail numérique et l’accès équitable à la formation.
Sans accompagnement adapté, le risque de précarisation accrue et creusement des inégalités se renforcent.
C’est précisément pour cela que la notion de travail décent est centrale. L’Organisation internationale du travail (OIT) rappelle que la transition numérique ne doit pas être considérée comme une fin en soi, mais comme un moyen d’atteindre le travail décent, en tenant compte de ses effets sur l’emploi, les droits des travailleurs, la protection sociale, le dialogue social et l’inclusion.
Le rapport identifie plusieurs tensions : la création d’emplois numériques peut s’accompagner de formes accrues de précarité, l’automatisation transforme les compétences requises et l’accès inégal aux compétences renforce les écarts entre territoires, genres et niveaux de qualification.
Autrement dit, le numérique peut créer de l’activité sans sécuriser les parcours. Il peut générer du revenu sans garantir de droits. Et il peut ouvrir l’accès au marché tout en laissant une partie des travailleurs en dehors de tout cadre protecteur.
La gig economy, entre opportunités et nouvelles dépendances
C’est dans le travail sous plateforme que l’ambivalence de la transition numérique apparaît le plus nettement. Dans l’océan Indien, la gig economy, autrement dit une économie fondée sur des missions courtes, flexibles et organisées via des plateformes numériques, progresse déjà à travers les micro-tâches en ligne, les prestations ponctuelles, la livraison ou les services coordonnés par application mobile. Ce modèle dit « d’ubérisation » (mise en relation directe des clients et des prestataires, via des plateformes numériques) séduit parce qu’il offre une entrée souple sur le marché du travail et des revenus complémentaires, notamment dans des contextes d’informalité élevée.
Mais cette flexibilité masque une dépendance nouvelle. Les revenus, la visibilité des travailleurs et leur accès aux clients dépendent souvent de systèmes opaques de notation, de classement et d’automatisation. À cela s’ajoute un cadre de protection souvent insuffisant : faible protection sociale, sécurité professionnelle limitée, reconnaissance floue de l’emploi et difficulté de représentation collective. Dans des contextes insulaires, cette situation renforce particulièrement la vulnérabilité des jeunes et des travailleurs à faibles revenus.
Le numérique ouvre donc des opportunités, mais il introduit aussi de nouvelles vulnérabilités. Sans régulation, la promesse d’autonomie peut rapidement se transformer en précarité durable.
L’un des apports majeurs du rapport est de montrer que la fracture numérique ne se résume pas à l’accès aux réseaux ou aux terminaux. Elle renvoie aussi à des inégalités de compétences, d’usages, de capital culturel et d’insertion sociale, ce qui en fait une question de justice sociale autant que de connectivité.
Elle est aussi informationnelle. La montée en puissance des plateformes s’accompagne d’un désordre informationnel où s’imbriquent mésinformation, désinformation et malinformation, avec des effets directs sur la confiance institutionnelle et la cohésion sociale. Ces dynamiques affectent directement la cohésion sociale, le dialogue social et la qualité des relations de travail.
Les plateformes ne sont pas de simples supports techniques. Elles organisent ce qui devient visible, crédible et légitime, et influencent ainsi les rapports de pouvoir dans l’espace numérique. C’est pourquoi le rapport insiste sur le fait que sans gouvernance de l’information, la transition numérique ne peut être pleinement soutenable. Organiser, réguler et fiabiliser les flux informationnels devient une condition essentielle pour préserver la confiance et la cohésion de la population.
Quelles réponses ?
À l’échelle régionale, quatre défis ressortent : développer les compétences numériques, réduire les fractures sociales et territoriales, mieux encadrer les nouvelles formes de travail et renforcer la gouvernance de l’information. Ces enjeux appellent des réponses coordonnées entre les États.
Le rapport propose plusieurs pistes : structurer une expertise régionale sur le numérique et le travail, mieux cibler les publics vulnérables, accompagner le travail sous plateforme par le dialogue social, et intégrer la gouvernance de l’information aux politiques du numérique, de l’emploi et de la formation.
L’idée de fond est simple : dans l’océan Indien, le numérique ne peut pas être pensé comme une simple diffusion technologique. Sa réussite se mesurera moins au nombre de connexions qu’à sa capacité à produire des compétences durables, des protections réelles, du travail digne et un environnement informationnel suffisamment fiable pour soutenir la confiance.
Sans gouvernance sociale et informationnelle, le numérique modernise les outils sans forcément renforcer les sociétés.
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Fabrice Lollia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Dans l’océan Indien, le numérique peut créer des opportunités… ou installer une nouvelle précarité – https://theconversation.com/dans-locean-indien-le-numerique-peut-creer-des-opportunites-ou-installer-une-nouvelle-precarite-279788
