Au-delà du pétrole, les usines de dessalement deviennent l’infrastructure la plus critique du Golfe

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sanam Mahoozi, Research Associate, City St George’s, University of London

Environ 70 % de l’eau potable en Arabie saoudite provient d’usines de dessalement. Au Koweït et à Oman, cette proportion atteint 90 %.
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Alors que les tensions militaires s’intensifient au Moyen-Orient, les usines de dessalement apparaissent comme des infrastructures critiques. Leur vulnérabilité pourrait rapidement transformer un conflit régional en crise humanitaire.


Depuis des décennies, le Golfe est indissociable du pétrole. Pétroliers, oléoducs et raffineries ont longtemps été considérés comme les infrastructures les plus stratégiques — mais aussi les plus vulnérables — de la région. Ces derniers jours, des frappes américano-israéliennes ont d’ailleurs visé des dépôts pétroliers à Téhéran. Dans leur sillage, des habitants ont évoqué une pluie noire tombant pendant des heures, que certains médias ont décrite comme de la pluie acide.

Mais ce sont désormais les réseaux et les infrastructures qui assurent l’accès à l’eau — ainsi que les usines de dessalement — qui soutiennent la vie quotidienne. Lorsque l’approvisionnement en pétrole se resserre et que les prix flambent, les « chocs pétroliers » fragilisent les économies. Mais une crise de l’eau peut, elle, déstabiliser des sociétés entières.

Dans toute la péninsule Arabique, le dessalement de l’eau de mer — qui consiste à obtenir de l’eau potable à partir de l’eau salée — a transformé ces paysages parmi les plus arides de la planète en sociétés urbaines prospères. Des villes comme Dubaï, Doha, Koweït City ou Abou Dhabi dépendent très largement des usines de dessalement.

Ainsi, 70 % de l’eau potable de l’Arabie saoudite provient de ces installations. Au Koweït et à Oman, cette part peut atteindre 90 %. Sans ces usines de dessalement, une grande partie des systèmes urbains modernes de la région aurait du mal à exister.

Pourtant, cet exploit technologique a discrètement créé une nouvelle forme de vulnérabilité stratégique. La sécurité hydrique du Golfe dépend en effet d’un nombre relativement limité d’immenses usines côtières de dessalement — de vastes complexes industriels qui servent de véritables bouées de sauvetage pour des villes entières.

Le conflit militaire en cours commence à en révéler les fragilités. Des frappes de missiles et des interceptions de drones ont eu lieu à proximité de grandes installations de dessalement ainsi que de complexes combinant production d’eau et d’électricité dans le Golfe. L’Iran comme les États-Unis ont été accusés d’avoir ciblé ces infrastructures. Même lorsque les dégâts restent limités, ces attaques soulignent à quel point ces installations sont exposées dans un contexte de guerre moderne.

Contrairement aux oléoducs ou aux terminaux de stockage du pétrole, les usines de dessalement ne peuvent pas être facilement contournées ni remplacées. Ce sont des installations fixes et extrêmement complexes, qui nécessitent d’importants apports d’énergie, des membranes spécialisées ou des systèmes thermiques, ainsi que des processus continus de traitement chimique et mécanique. Réparer des dommages importants sur une grande installation pourrait prendre des mois, voire davantage.

Les conséquences d’une interruption de fonctionnement seraient immédiates. La plupart des villes de la région disposent de capacités de stockage d’eau limitées. Si une grande usine de dessalement cessait de fonctionner, les gouvernements pourraient être confrontés à la perspective d’un rationnement d’urgence de l’eau pour des millions d’habitants en quelques jours seulement. Les hôpitaux, les systèmes d’assainissement, la production alimentaire et l’industrie seraient tous touchés simultanément.

Dépendance au dessalement

Ce risque est amplifié par la rareté structurelle de l’eau dans la région. Le Moyen-Orient compte parmi les régions les plus touchées par le stress hydrique au monde. Les précipitations y sont faibles et très irrégulières, tandis que la hausse des températures accroît l’évaporation et la demande en eau. Les nappes phréatiques ont été fortement surexploitées dans une grande partie de la région.

En Iran, la baisse du débit des fleuves, les sécheresses prolongées et la surexploitation des eaux souterraines ont déjà laissé certains barrages à sec. Des pressions similaires existent dans d’autres pays où les ressources renouvelables en eau douce sont extrêmement limitées. Le dessalement est ainsi passé d’une technologie complémentaire à la colonne vertébrale des systèmes urbains d’approvisionnement en eau. Cette évolution a fait émerger ce que l’on pourrait appeler une « dépendance au dessalement » : une situation dans laquelle des sociétés entières reposent sur un petit nombre d’installations centralisées pour assurer leur approvisionnement en eau.

L’ampleur de cette dépendance est frappante. Environ 100 millions de personnes dans la région au sens large dépendent directement de l’eau dessalée. La péninsule Arabique à elle seule représente une part importante de la capacité mondiale de dessalement, et dix des plus grandes usines du monde se concentrent le long des rives du Golfe et de la mer Rouge. À mesure que la pénurie d’eau s’intensifie dans la région, cette dépendance devrait encore s’accentuer. Mais une dépendance accrue signifie aussi une exposition plus grande aux risques.

Des usines de dessalement d’eau visées par des attaques.

Les infrastructures hydrauliques ont historiquement été vulnérables en temps de guerre. De l’Irak à la Syrie en passant par le Yémen, des usines de traitement de l’eau, des stations de pompage et des réservoirs ont été endommagés ou pris pour cible lors de conflits antérieurs. Le droit international humanitaire reconnaît d’ailleurs ce danger. L’article 54(2) du protocole additionnel aux conventions de Genève du 12 août 1949, relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux (protocole I), dispose que :

Il est interdit d’attaquer, de détruire, d’enlever ou de mettre hors d’usage des biens indispensables à la survie de la population civile, tels que les denrées alimentaires, les zones agricoles destinées à la production de denrées alimentaires, les cultures, le bétail, les installations et réserves d’eau potable ainsi que les ouvrages d’irrigation, dans le but spécifique d’en priver la population civile ou la partie adverse pour leur valeur de subsistance, quel qu’en soit le motif, que ce soit pour affamer les civils, les contraindre à se déplacer ou pour toute autre raison.

Ces protections s’appliquent aussi bien aux conflits armés internationaux qu’aux conflits armés non internationaux.

Des risques majeurs

Les conséquences humanitaires de la mise hors service de ces immenses usines de dessalement seraient considérables. Contrairement aux infrastructures pétrolières, qui peuvent parfois être contournées grâce aux marchés mondiaux ou à des réserves d’urgence, les systèmes d’approvisionnement urbains en eau sont fortement localisés. Si une usine de dessalement alimentant une grande métropole était touchée et endommagée lors d’une attaque, il existerait très peu d’alternatives immédiates. Des importations d’eau par navires-citernes ou des unités de dessalement d’urgence pourraient apporter un soulagement temporaire, mais elles ne pourraient pas remplacer la production quotidienne d’une grande installation.

Les effets en cascade iraient bien au-delà de l’eau potable. Les systèmes d’assainissement commenceraient à défaillir, les risques sanitaires augmenteraient et l’activité économique pourrait ralentir fortement. Le tourisme, l’industrie et les services — des piliers des économies des États du Golfe — dépendent d’un approvisionnement en eau stable.

Les conséquences géopolitiques seraient également majeures. Le Golfe apparaît de plus en plus comme un laboratoire pour comprendre les nouvelles formes de vulnérabilité des infrastructures à l’ère du stress climatique : la militarisation des systèmes de production d’eau. À mesure que le dessalement se développe dans le monde — de la Californie à l’Australie, en passant par l’Afrique du Nord et le sud de l’Europe — des fragilités comparables pourraient émerger ailleurs. Des mégapoles côtières confrontées à la sécheresse investissent déjà massivement dans de grandes installations de dessalement pour sécuriser leur approvisionnement futur en eau. La question de leur protection en temps de conflit dépasse donc largement le Moyen-Orient.

Protéger les usines de dessalement n’est plus seulement un enjeu régional. C’est un défi global : comment sécuriser les infrastructures technologiques dont dépend désormais la vie quotidienne des sociétés modernes dans un contexte de raréfaction de l’eau.

Plusieurs stratégies pourraient réduire ces risques. Développer le recyclage des eaux usées et restaurer les zones naturelles de stockage de l’eau permettrait de diversifier les ressources. Des systèmes de dessalement plus distribués — avec des installations plus petites réparties sur plusieurs sites — limiteraient la dépendance à quelques grandes usines. L’augmentation des capacités stratégiques de stockage d’eau offrirait également aux villes un tampon en cas d’interruption brutale.

Mais les solutions techniques ne suffiront pas à elles seules. Le véritable enjeu est de reconnaître ce que sont devenues les usines de dessalement : des infrastructures humanitaires critiques dont dépend l’approvisionnement en eau de populations entières.

Pendant une grande partie du XXe siècle, le pétrole a façonné les villes du Golfe. Au XXIe siècle, c’est l’eau dessalée qui les fait vivre.

The Conversation

Sanam Mahoozi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au-delà du pétrole, les usines de dessalement deviennent l’infrastructure la plus critique du Golfe – https://theconversation.com/au-dela-du-petrole-les-usines-de-dessalement-deviennent-linfrastructure-la-plus-critique-du-golfe-279591