Source: The Conversation – France (in French) – By Andrew Garin, Associate Professor of Economics, Carnegie Mellon University

En relevant la rémunération minimale des livreurs des plates-formes, Seattle voulait améliorer leurs conditions de travail. Mais dans un marché ouvert où chacun peut devenir livreur, les gains ont été absorbés par la concurrence et la baisse des commandes.
Si vous avez déjà commandé à manger via Deliveroo ou Uber Eats, vous avez peut-être remarqué que la personne qui vous livre n’est pas un salarié. Ce sont des travailleurs de la «gig economy» : des indépendants qui acceptent des missions de livraison via une application, sont payés à la course et ne bénéficient ni d’horaires garantis, ni d’avantages sociaux, ni des protections liées à un salaire minimum.
Dans plusieurs villes, des responsables politiques ont tenté de changer cette situation.
Seattle offre un bon exemple. En janvier 2024, la ville a mis en place une loi obligeant les applications de livraison à verser aux chauffeurs un paiement minimum pour chaque mission : une rémunération combinant un tarif minimum par minute et par mile, qui fixe un plancher d’environ 5 dollars par livraison (4,34 euros).
L’objectif était simple : faire en sorte que les personnes qui vous apportent votre déjeuner puissent gagner correctement leur vie. Nous sommes économistes du travail et chercheurs en économie et nous avons largement étudié l’essor de la gig economy ainsi que les précédentes politiques visant à apporter davantage de sécurité économique aux travailleurs occupant des emplois instables. Nous avons voulu comprendre comment de nouvelles réglementations de l’économie des plates-formes, comme celle mise en place à Seattle, se traduisaient concrètement sur le terrain.
En étudiant l’évolution des revenus des livreurs après l’entrée en vigueur de cette règle concernant le paiement à Seattle, nous avons constaté que, malgré un salaire de base par livraison qui a à peu près doublé, leurs revenus mensuels totaux ont à peine changé. La concurrence entre livreurs pour obtenir des courses s’est intensifiée, tandis que les clients ont passé moins de commandes et laissé des pourboires moins élevés après l’entrée en vigueur de la mesure. Au final, ces effets combinés ont annulé presque tous les gains attendus.
Aucun changement dans les revenus mensuels
Pour comprendre les effets de cette politique, nous avons utilisé des données détaillées provenant de Gridwise, une application que les travailleurs des plates-formes utilisent pour suivre leurs revenus sur plusieurs applications de livraison et de VTC. Cela nous a donné une vision particulièrement complète de ce que gagnaient réellement les livreurs sur l’ensemble des plates-formes qu’ils utilisaient.
Nous avons comparé l’évolution des revenus des livreurs qui travaillaient principalement à Seattle avant l’entrée en vigueur de la loi avec celle de livreurs opérant dans d’autres régions de l’État de Washington (nord-ouest des États-Unis), où rien n’avait changé. En suivant ces deux groupes pendant les mois précédant et suivant la mise en place de la mesure, nous avons pu isoler l’effet de cette politique des tendances plus larges qui affectaient l’ensemble des livreurs.
La rémunération de base par livraison à Seattle est passée d’environ 5 dollars à plus de 12 dollars (10,42 euros), comme prévu. Mais ce salaire de base ne représente qu’une partie du revenu. Les pourboires constituent généralement la plus grande part des revenus des livreurs travaillant pour des plates-formes, car les clients laissent en général un pourboire de 10 % à 20 % du prix de leur repas.
Après l’entrée en vigueur de la loi, les pourboires ont chuté nettement. Les applications de livraison ont répercuté l’augmentation de leurs coûts sur les consommateurs en ajoutant de nouveaux frais. DoorDash (NDT : l’un des leaders mondiaux de la livraison de repas, propriétaire notamment de Deliveroo) a ainsi ajouté environ 5 dollars (4,34 euros) de «frais de réponse réglementaire» aux commandes passées à Seattle, et les clients ont réagi en laissant des pourboires plus faibles.
Certaines plates-formes sont allées plus loin : Uber Eats a même supprimé l’option permettant aux clients de Seattle de laisser un pourboire au moment du paiement. La baisse des pourboires a ainsi annulé plus d’un tiers de l’augmentation du salaire de base.
L’autre changement majeur est que les livreurs ont commencé à effectuer moins de livraisons. À partir du deuxième mois suivant l’entrée en vigueur de la mesure, les livreurs de Seattle qui étaient régulièrement actifs sur les applications avant la réforme ont réalisé environ 20 % à 30 % de livraisons mensuelles en moins que ce qu’ils auraient effectué sans cette politique.
Fait important : ces livreurs n’ont pas quitté les plates-formes. Ils continuaient à se connecter et à travailler à peu près le même nombre d’heures. Mais ils recevaient simplement moins de propositions de livraison.
Que faisaient les livreurs avec tout ce temps supplémentaire passé sur l’application ? Nos données montrent qu’ils en passaient une plus grande part à attendre.
La part du temps passé sur l’application réellement consacrée à des livraisons payées a nettement diminué. Les temps d’attente entre deux missions ont augmenté d’environ cinq minutes, presque le double par rapport à la période précédant la réforme. Et les livreurs parcouraient davantage de distance entre deux courses, ce qui suggère qu’ils se dirigeaient activement vers des zones riches en restaurants pour trouver leur prochaine livraison, consommant plus d’essence sans être rémunérés pour ces kilomètres supplémentaires.
Si l’on met ces éléments bout à bout – une rémunération plus élevée par livraison, mais moins de livraisons et des pourboires plus faibles –, les effets s’annulent presque parfaitement. Après une légère hausse le premier mois, les revenus mensuels sont revenus à leur niveau d’avant la réforme.
Pourquoi ces marchés du travail sont différents
Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut réfléchir à la manière dont les marchés de la livraison via plates-formes diffèrent de l’emploi traditionnel. Dans un emploi classique, relever le salaire minimum crée une ligne de partage assez claire : les salariés qui conservent leur poste gagnent davantage, tandis que d’autres peuvent avoir plus de difficultés à trouver du travail si les entreprises réduisent leurs effectifs.
Dans la livraison via plates-formes aux États-Unis, cette séparation n’existe pas. Il n’y a ni embauche ni licenciement : n’importe qui peut télécharger l’application et commencer à chercher des courses. Les livraisons sont réparties entre toutes les personnes connectées, et il n’existe pas de frontière nette entre avoir un travail et ne pas en avoir.
Lorsque la rémunération par livraison augmente, le travail sur les plates-formes devient plus attractif, ce qui attire de nouveaux livreurs sur le marché. Dans le même temps, les coûts plus élevés liés à la rémunération des livreurs sont répercutés sur les consommateurs sous la forme de prix de livraison plus élevés, ce qui peut entraîner moins de commandes et des pourboires plus faibles. Davantage de livreurs se disputant un nombre réduit de livraisons signifie aussi des temps d’attente plus longs entre deux missions.
Ce processus se poursuit jusqu’à ce que la hausse du paiement par tâche soit entièrement compensée par l’allongement des périodes sans travail rémunéré.
Nos données confirment ce mécanisme. Alors que le nombre de livraisons effectuées par les livreurs déjà présents à Seattle a fortement chuté, de nouveaux entrants sont arrivés. En l’espace de trois mois, les nouveaux venus réalisaient la majorité des livraisons dans la ville.
Ce que cela signifie pour la suite
Il ne fait guère de doute que la faiblesse des revenus des travailleurs des plates-formes constitue un véritable problème. L’élan qui a conduit à la loi adoptée à Seattle reflète des préoccupations légitimes. Mais nos résultats suggèrent aussi que les tentatives de réguler directement la rémunération des travailleurs des plates-formes par tâche ne permettront pas de résoudre facilement cette question.
Tant que n’importe qui peut rejoindre la plate-forme et commencer à se mettre en concurrence pour les livraisons, la garantie d’une rémunération plus élevée par course attirera davantage de livreurs, jusqu’à ce que cet avantage soit absorbé par l’allongement des temps d’attente entre deux missions.
D’autres villes et États suivent cette voie
Pour réellement augmenter les revenus, il faudrait peut-être limiter le nombre de livreurs actifs – un système comparable aux licences de taxi utilisées dans certaines villes afin de garantir des revenus élevés aux chauffeurs.
Mais instaurer des barrières à l’entrée remettrait en cause la flexibilité qui attire de nombreuses personnes vers le travail sur plate-forme. Le comportement des plates-formes joue aussi un rôle : si les applications rétablissent à l’avenir des fonctionnalités de pourboire normales plutôt que de les décourager stratégiquement – ce que New York et certaines autres juridictions exigent désormais – la situation des livreurs pourrait s’améliorer quelque peu. Il se peut toutefois qu’il n’existe pas de solution permettant de préserver tous les avantages du système actuel tout en garantissant des revenus plus élevés.
Malgré cela, plusieurs villes étatsuniennes envisagent des réglementations similaires.
New York a mis en place son propre salaire minimum pour les livreurs travaillant via des applications à la fin de l’année 2023. Des conseils municipaux et des législateurs d’État à Chicago, dans le Colorado, le Minnesota et ailleurs ont proposé des protections similaires.
L’expérience de Seattle suggère toutefois que toutes les villes devraient avancer avec prudence et être conscientes des limites de ce que des réglementations fondées sur une rémunération par tâche peuvent réellement accomplir lorsque la porte reste ouverte à l’arrivée de nouveaux travailleurs.
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Pour acheter l’accès aux données utilisées dans cette étude, Brian K. Kovak a reçu un financement du Block Center for Technology and Society de l’université Carnegie Mellon.
Andrew Garin et Yuan An ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
– ref. Pourquoi doubler la rémunération des livreurs n’a pas augmenté leurs revenus à Seattle – https://theconversation.com/pourquoi-doubler-la-remuneration-des-livreurs-na-pas-augmente-leurs-revenus-a-seattle-279583
