Source: The Conversation – in French – By Tarek Abou Jaoude, Lecturer in Comparative Politics, Queen’s University Belfast
Depuis le 29 mars, l’armée israélienne a étendu ses opérations dans le sud du Liban. Ce nouveau conflit avec le Hezbollah, ordonné par le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, s’inscrit dans une longue suite de tentatives d’Israël pour démanteler le groupe chiite libanais, dont on ne voit pas la fin.
La population libanaise se prépare au pire, sachant que les invasions israéliennes précédentes ont presque toujours entraîné de longues périodes d’occupation. L’opacité de la situation sur le terrain exacerbe les craintes des Libanais.
Des informations contradictoires circulent quant au succès ou à l’échec des incursions israéliennes. Selon une rumeur largement répandue, mais non confirmée, les troupes israéliennes auraient pris le château de Beaufort, une forteresse du XIIe siècle qui surplombe le fleuve Litani sur sa rive nord.
Ce cours d’eau, qui traverse le sud du Liban d’est en ouest, délimite la région la plus méridionale du pays. Les responsables israéliens la considèrent comme une zone tampon contre les attaques du Hezbollah. Toutefois, des groupes extrémistes israéliens commencent à aspirer à s’y installer.
Alors que le Hezbollah combat l’armée israélienne au sud du Litani, une autre forme d’affrontement se déroule au nord — où plus d’un million de personnes, surtout des chiites originaires du sud et de la vallée de la Bekaa, se sont déplacées pour fuir les hostilités.
Dans ce pays profondément divisé selon des lignes religieuses très nettes, même si elles n’ont pas un caractère officiel, l’afflux massif de déplacés chiites dans des zones traditionnellement chrétiennes et sunnites avive les tensions sectaires.
Des informations ont circulé selon lesquelles des femmes et des enfants déplacés auraient été refoulés en raison de soupçons de loyauté envers le Hezbollah. De nombreux hommes déplacés sont également considérés comme des agents du Hezbollah. Leur présence dans des zones non chiites, évoque-t-on, pourrait entraîner des frappes israéliennes.

Peter Hermes Furian/Shutterstock
Le sentiment est tout autre que celui qui régnait en 2024, alors que le pays était unifié par un sentiment d’indignation et d’injustice. Ce conflit avait débuté par une vague d’attentats contre le Hezbollah. Israël avait alors fait exploser des milliers de téléavertisseurs piégés, faisant 42 morts et des milliers de blessés.
Le contexte est plus mêlé cette fois. La plupart des Libanais considèrent que la guerre a éclaté après que le Hezbollah eut tiré des roquettes sur Israël en représailles à l’assassinat du guide suprême iranien, Ali Khamenei. De ce fait, de nombreux Libanais ont le sentiment d’avoir été entraînés dans une guerre qui n’est pas la leur.
À cela s’ajoute le fait qu’Israël n’a pas hésité à attaquer des zones non chiites où se terraient des Gardiens de la révolution iranienne. De ce fait, les chrétiens et sunnites libanais sont moins disposés à accueillir les déplacés.
Le manque de préparation du gouvernement envenime la situation. Afin de loger et nourrir les déplacés, il a dû transformer 1 000 écoles en abri temporaire, alors que de nombreux déplacés louent des logements auprès de propriétaires privés. Il en résulte une absence de démarcation claire entre les populations locales et les déplacés.
Le 24 mars, des fragments de missile balistique provenant d’un tir iranien ont touché le quartier chrétien de la ville côtière de Jounieh. Il n’a fallu que quelques heures pour qu’un groupe de résidents tentent d’expulser des déplacées qu’ils blâmaient pour les dommages subis.
Quelques jours plus tôt, à Beyrouth, des résidents du quartier Karantina à majorité chrétienne avaient fait annuler un projet de centre pour déplacés par crainte d’y attirer des frappes.
Certains éléments indiquent qu’Israël cherche à provoquer une sorte de soulèvement contre le Hezbollah en attisant les tensions sectaires au Liban. Au début mars, Israël a lancé une série d’avertissements destinés aux habitants du sud du Liban. Il les pressait d’évacuer la région et de se diriger « vers le nord, en direction de Tripoli [à majorité sunnite]… et vers l’est, en direction du mont Liban [à majorité chrétienne] ».
Quelques jours plus tard, le 13 mars, des avions israéliens ont largué sur Beyrouth des tracts affirmant que « le Hezbollah transforme vos maisons en repaires terroristes ».
Une bataille politique à venir
L’autre différence par rapport au conflit précédent réside dans la posture du gouvernement libanais. En 2024, il s’agissait d’un gouvernement intérimaire alors que la présidence était vacante. Début 2025, Joseph Aoun et Nawaf Salam ont prêté serment en tant que président et premier ministre, respectivement.
Depuis, leur gouvernement, considéré proaméricain même s’il compte deux ministres du Hezbollah, a promis des mesures pour se distancer du Hezbollah dans ses opérations contre Israël, voire le désarmer.
Le 1er mars, dans une tentative claire de protéger le reste du pays, il a interdit les activités militaires du Hezbollah — une première pour un gouvernement libanais. Plus récemment, il a tenté d’expulser l’ambassadeur iranien, Mohammad Reza Sheibani, pour protester contre l’ingérence iranienne.
Le fait que le Hezbollah continue de combattre Israël et que l’ambassadeur ait défié l’ordre du gouvernement illustre les limites du pouvoir de Beyrouth. Toutefois, ses prises de position se sont répercutées dans le pays en donnant des arguments aux éléments anti-Hezbollah qui accusent ce parti d’agir contre l’État libanais.
La dernière confrontation directe de ce genre remonte à 2008. Le gouvernement avait alors tenté de démanteler les installations clandestines du Hezbollah, ce qui avait entraîné de violents affrontements sectaires à Beyrouth.
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Cette fois encore, le Hezbollah rejette les initiatives du gouvernement. Le 17 mars, le vice-président de son Conseil politique, Mahmoud Qomati, a déclaré que le Hezbollah serait en mesure « de bouleverser le pays et de renverser le gouvernement face à de telles décisions ». Par sous-entendu, il a également comparé le gouvernement libanais au régime collaborationniste français durant l’occupation nazie.
Si l’on se fonde sur le passé, il n’existe malheureusement aucun espoir de voir la fin des hostilités tant que le Hezbollah et le gouvernement libanais continueront de s’opposer de manière aussi frontale. L’absence de tout représentant chiite au sein de la délégation libanaise pressentie pour négocier un cessez-le-feu illustre la distance qui les sépare.
Alors que le Hezbollah continue de combattre Israël au sud du Liban, c’est tout le pays qui risque l’embrasement dans un nouveau conflit civil dévastateur.
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Tarek Abou Jaoude bénéficie d’un financement du Leverhulme Trust.
– ref. Campagne contre le Hezbollah : Israël attise les tensions sectaires au Liban – https://theconversation.com/campagne-contre-le-hezbollah-israel-attise-les-tensions-sectaires-au-liban-279706
