Quand les humoristes québécois deviennent philanthropes : un engagement sérieux derrière le rire

Source: The Conversation – in French – By Francois Brouard, Full Professor Accounting and Taxation / Professeur titulaire comptabilité et fiscalité, Sprott School of Business, Carleton University

Au Québec, les humoristes ne font pas que divertir : ils sont devenus des acteurs clés de la philanthropie. Portés par leur popularité et leur pouvoir de mobilisation, des figures comme Martin Matte, Louis Morissette et Véronique Cloutier transforment leur influence en levier concret pour soutenir des causes sociales.


Lors du dernier Gala Les Olivier, le prix L’Olivier Merci pour tout, qui souligne l’engagement social et le dévouement d’humoristes envers des causes humanitaires, a été remis à Alain Dumas. Il s’inscrit ainsi dans une lignée de personnalités marquantes, dont Guylaine Guay, Louis Morissette, Véronique Cloutier, Clémence DesRochers, Dominique Michel, Martin Matte, Jean Lapointe et Yvon Deschamps, qui ont été honorées au fil des années.

Les humoristes québécois ne se contentent pas de faire rire : ils jouent aussi un rôle social majeur. Leur popularité, leur proximité avec le public et leur capacité à mobiliser les foules en font des acteurs incontournables de la philanthropie au Québec.

La philanthropie dans le milieu de l’humour est présente, mais c’est un phénomène étonnamment peu documenté. Loin de se limiter à des apparitions médiatiques, l’engagement social des humoristes s’avère profond, structuré et parfois même institutionnalisé à travers des fondations qui portent leur nom.

Une influence unique dans l’espace public

Au Québec, les humoristes jouissent d’une immense popularité. Ils attirent les foules, dominent les palmarès de personnalités préférées et jouissent d’un capital de sympathie exceptionnel. Cette popularité s’accompagne aussi parfois de revenus importants : certaines tournées d’humour génèrent des millions de dollars. Celle de Martin Matte, par exemple, a déjà rapporté plus de 20 millions en revenus bruts à la billetterie.

Grâce à leur succès, certains humoristes peuvent vivre confortablement. Les revenus générés par leurs diverses activités – spectacles, séries télévisées et publicités – leur permettent de se montrer généreux avec leurs biens. D’autres humoristes donnent de leur temps. En 2023, les 4831 représentations en humour correspondent à plus de 52 millions de dollars en revenus de billetterie, soit un revenu moyen de billetterie de 10 851 $ par représentation à un prix moyen de 32,85 $.

Une telle visibilité leur confère une capacité d’influence, de notoriété et de crédibilité exceptionnelle dans leurs efforts de sensibilisation et de soutien aux causes sociales. Les donateurs reçoivent aussi des avantages fiscaux et leur engagement leur attire un capital de sympathie.




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Des fondations liées à une histoire personnelle

L’engagement des humoristes ne se limite pas à des apparitions ponctuelles dans des campagnes de financement. Plusieurs ont créé ou soutiennent activement des fondations structurées qui mènent des actions concrètes et durables. Cet engagement est souvent lié à une histoire personnelle.

La Fondation Yvon Deschamps Centre-Sud, par exemple, finance des programmes pour les enfants du Centre-Sud, un quartier défavorisé de Montréal. La Maison Jean Lapointe et la Fondation Jean Lapointe œuvrent depuis des décennies dans le traitement et la prévention des dépendances. Le Défi 28 jours sans alcool, devenu un incontournable, illustre bien la capacité de mobilisation associée à cette cause.

La Fondation Martin-Matte est née d’une histoire familiale marquante. Les Maisons Martin-Matte, présentes dans plusieurs régions, offrent un environnement adapté aux personnes vivant avec un traumatisme crânien ou une déficience physique. La Fondation Véro & Louis a quant à elle ouvert en 2021 sa première maison pour adultes autistes, un projet qui a suscité un vaste élan de solidarité. L’initiative répond à un besoin criant dans le réseau de services sociaux.

Donner de l’argent… mais surtout du temps et de la visibilité

La philanthropie ne se limite pas aux dons en espèces. Cette diversité reflète la nature même du métier : les humoristes savent mobiliser, raconter et sensibiliser. Leur présence suscite l’intérêt des médias, accroît la visibilité des causes et stimule la générosité du public. Ainsi, les humoristes s’impliquent de multiples façons :

  • porte-parole de campagnes de sensibilisation ;

  • participation à des événements-bénéfice ;

  • animation de galas ou d’émissions spéciales ;

  • dons de biens ou de services ;

  • soutien à la gestion d’organismes communautaires.


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Un engagement qui révèle les limites de l’État-providence

L’importance prise par les humoristes dans le paysage philanthropique québécois révèle aussi une réalité plus large : plusieurs organismes communautaires doivent pallier des manques de financement public. Les humoristes participent comme acteurs dans l’écosystème philanthropique pour combler ces besoins.

Leur engagement met ainsi en lumière des secteurs où les ressources publiques demeurent insuffisantes : santé mentale, dépendances, soutien aux familles, services aux personnes handicapées. Leur action souligne indirectement les défis auxquels fait face l’État-providence.




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Qu’est-ce qui motive cet engagement ?

Les humoristes peuvent tirer de nombreux bénéfices symboliques, fiscaux et politiques de leurs engagements philanthropiques. En s’associant à des causes sociales ou en multipliant les dons, ils renforcent leur visibilité médiatique et consolident une image publique positive, souvent associée à la générosité et à la responsabilité citoyenne.

Ces gestes leur permettent également de profiter d’avantages fiscaux liés aux dons, tout en élargissant leur capacité d’influence dans l’espace public. En combinant capital symbolique, optimisation fiscale et légitimité accrue, ces actions deviennent ainsi de véritables leviers stratégiques dans la construction et la pérennisation de leur position dans le paysage culturel et médiatique.

Dans le contexte du faible niveau de revenus des artistes culturels, il serait intéressant d’avoir des données plus précises et récentes sur l’ensemble du niveau des finances des humoristes et le temps consacré à la philanthropie. Cela permettrait d’évaluer le niveau de générosité des humoristes dans leur ensemble.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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