Aimer ses frères et sœurs au Moyen Âge, entre solidarités, enjeux politiques et inégalités de genre

Source: The Conversation – in French – By Justine Audebrand, Chercheuse associée au Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris (UMR 8589), post-doctorante à l’Institut Historique Allemand, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Saint Louis enseigne à ses enfants (*Vie et miracles de saint Louis*, par Guillaume de Saint-Pathus) Bibliothèque nationale de France, via Wikimedia Commons

Moins étudiées par les historiens que les liens parentaux ou conjugaux, les relations entre frères et sœurs étaient un élément structurant des sociétés du haut Moyen Âge. Au-delà de rivalités et d’enjeux de patrimoine, des proximités émotionnelles fortes pouvaient se tisser dès l’enfance et durer tout au long de la vie.


Loin de délaisser leurs enfants, comme l’ont véhiculé certains stéréotypes, les parents du Moyen Âge s’investissaient dans leur éducation. Cette attention a des conséquences sur les autres membres de la famille : les liens forgés entre les enfants perdurent bien souvent tout au long de la vie, et jusque dans la mort.

Si les relations entre frères et sœurs sont sous-tendues par des enjeux de pouvoir dans les groupes aristocratiques, elles relèvent aussi de la sphère affective et peuvent être intenses, constituant même un idéal pour certains, dans la première moitié du Moyen Âge.

Des liens forgés dans l’enfance

Comme aujourd’hui, c’est dans l’enfance que se forment les liens adelphiques. Cet adjectif, formé sur le grec adelphos (né de la même matrice), est préféré à « fraternel » par les historiens de la famille, car il permet d’inclure pleinement les filles. La plupart du temps, les enfants grandissent en partie ensemble, au moins jusqu’à 7 ans, et sans qu’il y ait forcément de distinction entre les sexes : c’est le cas, semble-t-il, des fils et filles du futur empereur Charlemagne (768-814).

En cas de décès des parents, on essaie de faire en sorte de ne pas séparer frères et sœurs, qui peuvent alors rejoindre la maison d’un parent ou un monastère. Bien sûr, ces tendances ne sont qu’un choix parmi d’autres : passées les premières années, certains enfants sont aussi élevés loin de leur famille, soit dans une institution religieuse, soit en « fosterage » chez un parent.

La cohabitation forge probablement un lien durable, y compris entre des enfants issus d’unions différentes, car les remariages sont alors fréquents.

Mais les rivalités enfantines existent aussi. Les sources en parlent très peu, mais on peut parfois les reconstituer à partir de bribes. Ainsi, le biographe du roi anglo-saxon Alfred le Grand (871-899) raconte que sa mère les aurait mis en concurrence, ses frères et lui, pour apprendre par cœur un livre de poésie. Cette concurrence est annonciatrice de conflits ultérieurs entre eux, une fois adultes.

Des solidarités tout au long de la vie

Pour autant, si l’on regarde hors des familles royales, dans lesquelles les rivalités sont exacerbées, ce sont bien souvent les solidarités qui sont mises en avant dans les sources. L’amour fraternel (au masculin) constitue un idéal dans les sociétés chrétiennes, sans doute parce qu’il est le vecteur d’une idée d’aide et d’harmonie.

Les sources sont truffées d’exemples d’adultes qui entretiennent des relations étroites avec leurs frères et leurs sœurs. Pour les hommes entrés en religion, la sœur est même la seule femme au-dessus de tout soupçon, et il n’est pas rare de voir des évêques ou des moines continuer de voir leur sœur. L’exemple paradigmatique est celui de Benoît de Nursie (480-547) qui, selon le pape Grégoire le Grand (qui écrit au début des années 590), aurait consenti à rendre visite à sa sœur Scolastique une fois par an. Un jour, Scolastique supplie son frère de rester plus longtemps. Son vœu est exaucé par la volonté divine puisqu’un violent orage contraint Benoît à passer la nuit chez sa sœur. Dans ce récit, l’amour de la sœur pour son frère et la volonté de perpétuer le lien adelphique malgré les vœux monastiques sont considérés comme des éléments normaux et positifs.

La famille Jouvenel des Ursins, anonyme français, vers 1445-1449.
Musée de Cluny — musée national du Moyen Âge, via Wikimédia

Dans le même temps, l’exemple de Benoît et Scolastique illustre aussi les inégalités de genre qui existent dans toute société patriarcale. Dans plusieurs Vies de saintes femmes, l’amour inconditionnel de la sainte pour son frère – idéalement aussi saint – est mis en évidence. C’est aussi parce que le frère constitue un soutien important.

Ainsi, lorsque Baudouin est assassiné dans la seconde moitié des années 670, sa sœur Anstrude, abbesse de Saint-Jean de Laon, se lamente aussi bien de la perte de son frère que de celle de son protecteur. Cela s’applique particulièrement aux nonnes, mais les femmes laïques peuvent aussi se tourner vers leur frère en cas de besoin, soit au moment du veuvage soit en cas de conflit conjugal.

L’étroitesse de ce lien peut même se manifester au plan politique. Plusieurs rois du Xᵉ siècle, comme Athelstan (924-939) en Angleterre ou le souverain germanique Otton III (983-1002), célibataires, demandent en certaines occasions à une de leurs sœurs de jouer le rôle de la reine. Ainsi, Sophie, aînée d’Otton, l’accompagne lors de son couronnement impérial à Rome et elle intercède fréquemment pour des aristocrates auprès de son frère.




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Cette substitution n’est, bien sûr, que purement cérémonielle et politique, et en aucun cas charnelle. À vrai dire, les cas d’inceste adelphique sont quasiment inexistants dans la documentation antérieure à l’An Mil. Cela ne veut pas dire que cela n’existe pas, mais plutôt que les auteurs du clergé survalorisent la relation adelphique et ne parle pas de ces phénomènes.

Face à la mort… et au-delà

La mort d’un membre de la famille constitue toujours un moment de crise qui permet, en creux, de révéler la force du lien adelphique. Lorsque les textes mettent en scène de longues périodes d’agonie avant le décès, les frères et sœurs sont souvent des figures récurrentes de soutien : l’archevêque Drogon de Metz assiste son frère, l’empereur Louis le Pieux, dans ses derniers instants en 840, et l’auteur du texte qui relate ces faits insiste sur le lien fraternel entre les deux hommes, et non sur les fonctions politiques de Drogon à la cour impériale.

Dans ce cadre, les frères et les sœurs (lorsqu’elles sont veuves ou nonnes) apparaissent comme des garants de la continuité familiale en recueillant les dernières volontés du mourant.

Les réactions à la mort traduisent aussi la puissance du lien adelphique ainsi que ses modalités : les sources d’avant l’An Mil ne décrivent presque jamais les deuils consécutifs à la mort des sœurs, ce sont presque toujours les frères que l’on met en avant. Le rôle des femmes, quant à lui, est celui de l’entretien de la mémoire des défunts, en particulier de leurs frères. Il est plus rare que les sources nous renseignent sur la perpétuation de la mémoire des sœurs, mais d’émouvants exemples existent.

Ainsi, au tout début du Xᵉ siècle, l’aristocrate anglaise Ælfflæd fait rédiger son testament, qui reprend une partie des dispositions de celui de sa sœur Æthelflæd. Leurs deux testaments sont copiés d’une même main, sur un même parchemin, peut-être commandé par Ælfflæd elle-même. Ces deux sœurs matérialisent ainsi leur proximité, tant émotionnelle que patrimoniale, pour les siècles à venir.

The Conversation

Justine Audebrand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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