Source: The Conversation – France (in French) – By Wissem Ajili Ben Youssef, Professeur associé en Finance, EM Normandie

Alors que Meta a réalisé un chiffre d’affaires de 174,80 milliards d’euros en 2025, la maison mère d’Instagram, de WhatsApp et de Facebook, a emprunté 26 milliards d’euros sur les marchés financiers en octobre 2025. Pourquoi s’endetter avec de tels résultats ? Il faut chercher du côté de l’effet de levier, de la fiscalité et de stratégie d’entreprise.
Meta est un mastodonte de l’économie mondiale. Le groupe pèse 1 473 milliards d’euros en bourse et a réalisé un chiffre d’affaires proche de 52 milliards d’euros rien qu’au quatrième trimestre de 2025, elle possède une trésorerie de 71 milliards d’euros et une marge de 41 % au 31 décembre 2025. Ces chiffres donnent le tournis. Pourtant, l’entreprise annonce vouloir licencier 20 % de ses effectifs.

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En parallèle, elle a finalisé en octobre dernier une émission obligataire de 26 milliards d’euros, la plus importante de l’année 2025 aux États-Unis. Concrètement, les actionnaires achètent de la dette du groupe de Facebook, Instagram ou WhatsApp, contre un intérêt. Car les besoins en financement de l’entreprise californienne sont gigantesques, notamment 23,50 milliards d’euros pour le développement d’infrastructures consacrées à l’intelligence artificielle.
Ce paradoxe n’est qu’apparent. Pour les grandes entreprises, le recours à l’endettement se révèle souvent plus rationnel que la mobilisation de leurs propres fonds. Comment l’expliquer ?
Avantage fiscal décisif
Même un géant comme Meta, disposant d’une valorisation boursière colossale et d’importantes liquidités, a intérêt à s’endetter. La raison est simple : tant que le coût de la dette reste inférieur au rendement des projets financés, la rentabilité des fonds propres augmente. C’est précisément ce que l’on appelle l’effet de levier, à savoir utiliser des ressources empruntées pour amplifier la performance financière au bénéfice des actionnaires.
L’effet de levier est renforcé par un avantage fiscal décisif. Les intérêts de la dette sont déductibles de l’impôt sur les sociétés, contrairement aux dividendes versés aux actionnaires. Pour Meta, dont les bénéfices se chiffrent en dizaines de milliards, cette déduction représente une économie d’impôt substantielle. Dans ce cadre, s’endetter n’est pas un signe de fragilité, mais un choix rationnel d’optimisation de la structure du capital.
Financer des investissements réellement productifs
Ce raisonnement dépasse les entreprises. Nos recherches sur la soutenabilité de la dette publique en Europe ou dans les pays en développement montrent que l’endettement n’est viable que si les ressources mobilisées servent des investissements réellement productifs, capables d’améliorer la croissance et le bien-être.
Lorsque la dette, publique ou privée, finance des dépenses sans effet sur la création de valeur, le levier se transforme en fardeau et devient un effet massue. La question pertinente n’est donc jamais s’il faut s’endetter, mais pourquoi et pour quoi faire.
La banque finance l’activité, le marché finance l’ambition
Pour exploiter pleinement ce levier, Meta doit accéder à des financements massifs, de longue maturité, à un coût prévisible. Le crédit bancaire, limité par les règles prudentielles, des covenants exigeants (clause d’un contrat de prêt permettant au prêteur d’exiger le remboursement anticipé du prêt) et des maturités plus courtes, ne peut offrir ce volume.
Les marchés obligataires, en revanche, réunissent des investisseurs mondiaux capables de prêter des dizaines de milliards allant jusqu’à 30 ans. Pour Meta, on parle de plus 30 milliards de dollars d’obligations sur le marché, avec des maturités comprises entre 2030 et 2065. Pour un émetteur noté Investment Grade – de AAA à BBB- –, les marchés permettent de lever des montants qu’aucune banque ne peut fournir seule, souvent à un taux très compétitif.
En résumé, si la banque finance l’activité, le marché finance l’ambition. L’effet de levier étant la stratégie de Meta, le marché obligataire en est l’instrument naturel.
Le bon moment pour s’endetter
Le moment choisi par Meta n’est pas anodin. Les taux longs états-uniens se sont stabilisés fin 2025 après une période de forte volatilité. Émettre des obligations permet de fixer un coût d’endettement attractif pour plusieurs décennies. L’entreprise Meta montre qu’elle s’endette pour accélérer sa croissance, non pour se renflouer. Cet arbitrage financier est cohérent avec une stratégie de long terme.
Cette levée de fonds vise à financer l’expansion des infrastructures d’intelligence artificielle du groupe. En 2026, Amazon, Google, Meta et Microsoft souhaitent investir plus de 522 milliards d’euros. La dette permet de financer ces investissements lourds sans puiser dans la trésorerie opérationnelle ni diluer l’actionnariat.
En effet, émettre de nouvelles actions pour lever des capitaux augmente le nombre de titres en circulation, ce qui réduit mécaniquement la part de chaque actionnaire dans les bénéfices de l’entreprise. Cette dilution érode la valeur de chaque titre existant et va à l’encontre des intérêts des investisseurs, qui voient leur droit aux profits futurs diminuer sans avoir reçu de contrepartie.
En dissociant financement et exploitation, Meta renforce sa capacité d’expansion tout en préservant la valeur de ses fonds propres. Au fond, un usage classique du levier chez les géants technologiques.
Suivi des agences de notation
Émettre de la dette sur les marchés n’apporte pas seulement du financement, cette logique impose une discipline de marché. Prospectus détaillé, suivi des agences de notation, rencontres avec les investisseurs, autant d’exigences qui forcent les grandes entreprises à une transparence régulière et à une gestion plus rigoureuse.
Pour Meta, la levée obligataire n’est pas qu’un levier financier, c’est l’acceptation d’un regard extérieur permanent, qui structure la gouvernance autant que le coût du capital.
Meta illustre ce que la finance d’entreprise a de plus rationnel : mobiliser l’effet de levier, optimiser la fiscalité et accepter la discipline du marché. Emprunter 30 milliards n’est pas un signal de fragilité. C’est la preuve que la dette demeure, pour les plus grandes entreprises, l’outil le plus puissant pour financer l’ambition sans diluer la valeur.
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Wissem Ajili Ben Youssef ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Pourquoi Meta emprunte sur les marchés financiers plutôt qu’à sa banque – https://theconversation.com/pourquoi-meta-emprunte-sur-les-marches-financiers-plutot-qua-sa-banque-277020
