Guerre en Ukraine : comment la Russie recrute et exploite des migrants africains

Source: The Conversation – in French – By Thierry Vircoulon, Coordinateur de l’Observatoire pour l’Afrique centrale et australe de l’Institut Français des Relations Internationales, membre du Groupe de Recherche sur l’Eugénisme et le Racisme, Université Paris Cité

Le premier Africain officiellement mort sur le front russo-ukrainien était un jeune zambien tué en septembre 2022. Il était en prison en Russie et avait rejoint les rangs de l’organisation paramilitaire russe, le Groupe Wagner (devenu Africa Corps), en échange d’une amnistie. Depuis lors, plusieurs études récentes ont mis en lumière le recrutement d’Africains et d’Africaines par la Russie.

Dans une récente étude, j’ai constaté que, loin de refléter des aventures picaresques modernes ou des engagements individuels pro-russes, ces recrutements s’inscrivent dans le cadre d’une politique d’exploitation des migrants conçue et pilotée par les autorités russes.

Qui sont les recrutés ?

Les autorités russes recrutent deux catégories de personnes :

  • de jeunes femmes âgées de 18 à 22 ans, sans formation professionnelle spécifique pour travailler dans la zone économique spéciale d’Alabuga, au Tatarstan;

  • des hommes sans condition d’âge et de compétences professionnelles qui servent dans les rangs de l’armée russe.

Les premières se voient proposer des formations professionnelles gratuites pour des métiers civils avec procédure rapide de délivrance de visa. Elles candidatent auprès d’organismes officiels dans leur pays (Maisons Russie, ambassades de Russie, etc.) pour entrer dans ce qui est présenté comme un programme de formation professionnelle mais qui est, en réalité, au service du complexe militaro-industriel russe.

Les seconds répondent généralement à des offres d’emplois civils en Russie avec des salaires attractifs, souvent accompagnés de perspectives d’installation durable.

Qu’il s’agisse des hommes ou des femmes, la majorité des recrutés sont dupés par des offres d’emplois et de formation trompeuses.

Les formations professionnelles promises aboutissent très souvent à assembler des drones dans une usine d’Alabuga, tandis que les emplois promis aboutissent à endosser l’uniforme de l’armée russe. Seule une minorité d’hommes sont attirés par les campagnes de recrutement de l’armée russe sur certains réseaux sociaux et s’engagent en toute connaissance de cause. Ce sont souvent des militaires ou des policiers qui désertent.

Pour tous les autres, la recherche d’opportunités professionnelles et d’une meilleure vie dans un pays développé se transforme en implication directe ou indirecte dans une guerre en Europe.

Qui sont les recruteurs ?

Les recruteurs de Moscou forment une nébuleuse hétérogène aux profils variés. On y trouve des paramilitaires russes en Afrique, des Africains émigrés en Russie, des influenceurs africains, des associations de russophiles, des agences africaines spécialisées dans l’émigration de travail et des passeurs clandestins.

Cas exceptionnel pour l’instant, un parti politique aurait aussi joué le rôle de sergent recruteur pour l’armée russe. En Afrique du Sud, le parti d’opposition MK de l’ancien président Jacob Zuma a envoyé, pendant l’été 2025, 17 de ses militants suivre une soi-disant formation de garde du corps en Russie. Ceux-ci ont tous fini dans les rangs de l’armée russe.

Dans les pays où il est implanté (Centrafrique, Burkina Faso, Niger, Mali, etc.), le groupe paramilitaire Africa Corps (l’ex-Wagner Group d’Evgueni Prigojine) a aussi recruté des Africains pour aller combattre en Ukraine. Dans ces pays, il peut recruter très aisément car il coopère avec les armées nationales et parfois aussi avec certaines milices.

Parmi les Africains recruteurs de Moscou, plusieurs profils se dégagent :

  • les anciens formés dans ce qui était alors l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) et qui étaient souvent des membres de l’appareil sécuritaire;

  • des adultes trop jeunes pour avoir connu l’URSS mais attirés par le discours anti-occidental du régime poutinien et souvent membres d’organisations affiliées aux BRICS;

  • et de purs opportunistes qui en profitent pour gagner de l’argent.

Fait particulier, en Afrique du Sud, les réseaux de recrutement mis à jour semblent organisés par des femmes : une journaliste de la radio nationale sud-africaine, la députée fille de l’ex-président Jacob Zuma et une femme d’affaires.

Quel est le rôle de la corruption dans le recrutement ?

La corruption intervient à chaque étape du recrutement. Des agences de travail à l’étranger ou des intermédiaires qui arrangent les rendez-vous à l’ambassade de Russie se font payer par les candidats au départ. Quand ils sont stoppés par la police des frontières à l’aéroport, certaines recrues parviennent à « acheter » leur embarquement.

Une fois en Russie, ils ne touchent pas le salaire promis dont une partie serait empochée par leurs officiers. Après le décès de certains, leurs familles ont reçu des messages leur proposant de rapatrier le corps du défunt contre de l’argent.

Qu’arrive-t-il aux hommes en Russie ?

Une fois arrivés en Russie, ils sont pris en charge dès l’aéroport par des militaires. Après vérification de leur identité, même s’ils viennent pour un emploi civil, on leur impose de s’engager dans l’armée. Piégés dans un pays dont ils ne comprennent pas la langue, ils signent un contrat avec le ministère de la Défense et reçoivent une formation militaire sommaire de deux à trois semaines.

Puis, ils sont envoyés dans des unités de combat où beaucoup font, pour la première fois, l’expérience de la guerre. Souvent maltraités dans une armée connue pour sa violence, ils n’ont aucune possibilité de recours et sont utilisés pour les missions les plus dangereuses, voire des missions suicides (par exemple, servir de cibles humaines afin de détecter les positions de l’ennemi et les bombarder).

Pourquoi recruter à l’étranger ?

D’après des estimations américaines, les pertes russes depuis le début du conflit s’élèveraient à 1,3 million de personnes. Pour tenter de compenser ces pertes, les autorités russes ont d’abord recruté parmi les communautés étrangères en Russie.

Elles ont rendu possible l’engagement d’étrangers dans l’armée puis elles l’ont rendu obligatoire en 2025 pour tous les étrangers voulant résider en Russie ou être naturalisés. Mais ce pool de recrutement se tarissant, elles ont décidé de recourir aux migrants.

Recruter des migrants comme combattants permet aux autorités russes de disposer d’une main d’œuvre à bas coût et qui ne compte pas. Ces soldats de fortune coûtent bien moins cher que leurs homologues russes qui sont mieux payés, sont indemnisés en cas de handicap et dont les familles touchent des compensations financières importantes en cas de décès. Le coût des soldats pour le budget russe a donc considérablement augmenté depuis le début du conflit.

En outre, les mercenaires amateurs étrangers sont des soldats jetables. Après avoir utilisé des délinquants recrutés dans les prisons au début de la guerre comme chair à canon, l’armée russe recourt désormais à des étrangers dont la disparition ne gênera personne en Russie et dont les familles ne seront pas indemnisées.

Les migrants constituent donc un réservoir de main-d’œuvre parfait pour une guerre très consommatrice de vies humaines. Pour l’armée russe, il ne s’agit pas de recruter des professionnels de la guerre mais de la chair à canon. Loin d’être limitée au continent africain, cette politique semble globale et particulièrement efficace dans les pays pauvres ayant une grande tradition d’émigration.

De ce fait, plusieurs gouvernements du sous-continent indien ont demandé à la Russie de mettre un terme à cette politique.

Quelle est la réaction des gouvernements africains ?

Silencieux depuis le début de la guerre, des gouvernements africains ont commencé à prendre ce problème au sérieux à cause du scandale des blessés de guerre. Les premières révélations publiques sur les recrutements russes ont eu lieu au Kenya et au Ghana où des familles dont les membres ont disparu en Russie ont informé les médias. C’est surtout le sort des blessés de guerre qui demandaient à être rapatriés de Russie qui a ému l’opinion publique et contraint les autorités de ces pays à :

  • exiger le rapatriement de leurs citoyens;

  • enquêter sur les réseaux de recrutement;

  • prévenir leurs citoyens contre les offres d’emplois en Russie.

Les autorités kenyanes ont ainsi découvert qu’environ 1000 citoyens avaient été recrutés par l’armée russe et ont demandé à Moscou de mettre fin à cette pratique. Elles ont arrêté un groupe de migrants prêts à partir en Russie et enquêtent sur les agences d’émigration qu’elles qualifient de « rogue agencies ».

Certaines d’entre elles ont disparu après les révélations publiques de leur rôle dans le recrutement. Leurs responsables sont introuvables et leurs locaux fermés. Les autorités sud-africaines ont suivi l’exemple du Kenya après le scandale des 17 militants de MK révélé à la fin de 2025. Deux personnalités publiques (l’ex-députée Duduzile Zuma-Sambudla et la présentatrice Nonkululeko Patricia Mantula) sont inculpées et vont être jugées cette année.

Les autorités du Nigeria, du Botswana et du Ghana ont aussi demandé à Moscou de cesser cette pratique. Les pays d’Afrique francophone restent pour le moment silencieux, bien que la présence de leurs concitoyens dans l’armée russe soit confirmée.

Quelle est la réaction des autorités russes ?

Après avoir initialement nié ces recrutements, les autorités russes ont rapatrié quelques recrues du Kenya et d’Afrique du Sud. Elles ont préféré se dédire plutôt que de susciter des tensions diplomatiques avec ces pays. Ces premiers rapatriements sont donc une victoire pour les gouvernements kenyan et sud-africain qui ont encore beaucoup d’autres citoyens à récupérer.

A cette fin, le ministre des Affaires étrangères du Kenya s’est d’ailleurs rendu à Moscou en mars. Prises en flagrant délit de recrutement et consciente de l’image négative de ces scandales, les autorités russes auraient décidé de ne plus recruter dans certains pays, dont le Kenya.

The Conversation

Thierry Vircoulon receives funding from the French Institute for International Affairs.

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