Démocratiser les vacances et les loisirs des enfants : les réseaux de proximité, un moyen de lutte contre les inégalités ?

Source: The Conversation – in French – By Bertrand Réau, Professeur titulaire de la chaire "Tourisme, voyage, loisirs", Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Les activités culturelles et sportives ainsi que les départs en séjour collectif sont marqués par de profondes disparités sociales. La dernière enquête de l’Observatoire des vacances et des loisirs des enfants et des jeunes, ou Ovlej, le confirme. Mais les données recueillies montrent aussi que les relais associatifs et l’offre locale permettent aux familles modestes de diversifier ces pratiques extrascolaires.


Près de 5 millions d’enfants ne partent pas en vacances, par manque de ressources financières dans la plupart des cas. Tandis que 73 % des enfants issus des classes les plus favorisées partent au moins une fois par an, 56 % des enfants affiliés aux foyers les plus modestes ne partent jamais.

Longtemps, les colonies de vacances et autres séjours collectifs ont été un moyen privilégié pour démocratiser les mobilités mais, depuis plusieurs années, la tendance est à la polarisation des publics, entre les foyers disposant de ressources économiques et ceux qui y accèdent seulement grâce aux aides publiques ou d’entreprises.

L’Observatoire des vacances et des loisirs des enfants et des jeunes (Ovlej) a analysé comment les parents combinent activités hebdomadaires en période scolaire et séjours ou activités durant les vacances. Si les inégalités sociales restent déterminantes, l’enquête, dont nous diffusons ici les premiers résultats, montre que l’offre accessible localement, l’information de proximité et les relais associatifs dessinent des opportunités pour les familles modestes.

Des écarts selon les territoires et les contextes familiaux

L’accès aux loisirs et aux vacances collectives demeure le théâtre d’inégalités sociales tenaces. L’enquête que dévoile l’Observatoire des vacances et des loisirs des enfants et des jeunes (Ovlej) en ce printemps 2026 en témoigne : certes, 72 % des enfants s’investissent dans au moins une activité de loisir encadrée, et 40 % multiplient les séjours collectifs en 2024. Mais la fréquence et le cumul de ces expériences dessinent une cartographie sociale contrastée, où l’origine familiale trace des frontières invisibles mais puissantes.

Le diplôme parental s’impose comme premier marqueur de ces inégalités. Les enfants de parents peu diplômés se concentrent massivement parmi ceux qui ont des vacances sans aucune activité collective, qu’ils partent ou non en séjour (30 % des répondants), à l’opposé des enfants dont les deux parents détiennent un diplôme universitaire.

Ce contraste reflète une double logique : stratégie de diversification chez les familles diplômées et capacité financière permettant de multiplier les activités. Les familles disposant de revenus supérieurs à 5 000 € mensuels envoient ainsi plus volontiers leurs enfants vers des activités collectives sur plusieurs périodes de vacances. À l’inverse, les foyers aux budgets plus serrés voient leurs options se rétrécir.

Le territoire d’habitation amplifie ce phénomène. L’enquête dévoile une polarisation géographique saisissante : zones rurales et territoires peu denses regroupent davantage d’enfants coupés de toute activité collective, qu’ils partent ou non en séjour. Ainsi, 20 % des enfants n’ayant effectué qu’un seul séjour sans autre activité collective vivent en zone rurale. À l’autre extrémité, grandes métropoles et Paris concentrent les enfants engagés dans des pratiques régulières et intensives : 29 % vivent dans des unités urbaines de plus de 200 000 habitants et pratiquent d’autres activités collectives sur plus de 2 périodes de vacances. Un gradient apparaît : plus la ville est grande, plus les enfants cumulent séjours et activités collectives.

Au Parc de Clères (Seine-Maritime), le Secours populaire français (SPF) accompagne les enfants qui ne partent pas en vacances (reportage de France 3 Normandie, 2019).

La structure familiale superpose une strate supplémentaire d’inégalités. Les enfants en garde alternée s’investissent davantage dans des pratiques intensives, quel que soit leur nombre de départs en séjour. Leur présence s’accroît à mesure que la fréquence des activités collectives grimpe durant les vacances. En miroir, les enfants de familles monoparentales, surtout lorsque le parent vit seul, s’éloignent des activités collectives, indépendamment du nombre de séjours effectués. Contraintes organisationnelles et économiques constituent de véritables freins pour ces familles.

Les « super-cumulants » : des enfants privilégiés, plutôt urbains

Les enfants qui concentrent le plus d’activités – séjours collectifs multiples et loisirs encadrés réguliers tout au long de l’année – présentent des profils sociologiques nettement tranchés. Ils représentent 34 % des enfants enquêtés et proviennent de familles aisées : revenus élevés, parents diplômés. Ces familles, dotées des plus forts capitaux économique et culturel, offrent à leurs enfants loisirs réguliers et séjours multiples.

Émergent également les « pluri-partants », très engagés dans d’autres activités collectives durant les temps de vacances » (23 % de l’échantillon total) : un profil particulièrement favorisé, urbain et marqué par des recompositions familiales. Cette catégorie concentre principalement des familles en garde alternée ou des configurations monoparentales où le parent vit en couple. Ces enfants résident plutôt en milieu urbain dense et habitent des maisons sans espace extérieur. Leurs familles affichent des revenus supérieurs à 6 000 € mensuels. Les parents détiennent également plus fréquemment un diplôme de l’enseignement supérieur.

Ces enfants multi-pratiquants investissent davantage de structures de loisirs collectifs : en moyenne 1,3 structure annuelle contre 0,9 pour ceux qui ne partent qu’une fois en séjour. Durant l’année scolaire, ils fréquentent massivement les mouvements de jeunesse (3,3 fois plus), les structures collectives type maison de quartier (1,8 fois plus) ou encore les conservatoires et clubs artistiques (1,6 fois plus). Cette multipratique témoigne d’un recours intense aux structures encadrées.

En moyenne, ces enfants ont pratiqué 1,9 activité de loisir encadrée entre avril 2023 et mars 2024, et 7 % d’entre eux en pratiquent même 4 ou plus. L’enquête révèle une corrélation positive entre le nombre d’activités de loisirs encadrés et celui de départs en séjours collectifs : parmi les enfants pratiquant 3 loisirs encadrés ou davantage, 30 % sont partis au moins 3 fois en séjour collectif dans l’année.

Classes populaires et moyennes : des brèches grâce aux réseaux de proximité

Si les inégalités sociales sculptent fortement l’accès au cumul d’activités, l’enquête met également en lumière l’existence de profils d’enfants de classes populaires et moyennes qui parviennent à conjuguer loisirs réguliers et séjours collectifs. Leurs trajectoires révèlent les conditions qui rendent possible cet accès.

Premier profil identifié : les « mono-partants très engagés dans d’autres activités collectives pendant leurs vacances » (14 % de l’échantillon). Il s’agit principalement de jeunes enfants âgés de 6 à 10 ans, résidant dans de petites villes (unités urbaines de 5 000 à 9 999 habitants). Ces enfants vivent plus fréquemment en garde alternée lorsque l’un des deux parents est en couple, et l’on y trouve aussi plus d’enfants dont les deux parents sont ouvriers. Le jeune âge et l’ancrage dans de petites villes à offre accessible apparaissent comme des facteurs facilitateurs décisifs.

Le deuxième profil correspond aux enfants qui partent peu en séjour collectif mais qui pratiquent régulièrement, par exemple chaque semaine, des loisirs collectifs (44 % de l’échantillon). Ce sont des enfants établis dans des petites à moyennes unités urbaines offrant des loisirs encadrés accessibles. Le niveau de diplôme de leurs parents atteint le baccalauréat ou le premier cycle universitaire. Ces enfants s’insèrent solidement dans les structures locales, mais leur fréquentation de séjours collectifs reste modérée. Ils incarnent les classes moyennes pour qui l’ancrage territorial et l’offre de proximité permettent une pratique régulière de loisirs, même si les séjours multiples demeurent hors de portée.

Qu’est-ce qui rend possible ce cumul d’activités malgré des ressources limitées ? L’enquête identifie plusieurs leviers essentiels. Le premier : l’accessibilité de l’offre locale. Les petites et moyennes villes qui proposent des structures de loisirs accessibles financièrement et géographiquement permettent aux familles modestes d’inscrire leurs enfants dans une pratique régulière. Le territoire joue ici un rôle protecteur contre les inégalités.

Le deuxième levier : les réseaux de proximité et les canaux d’information. Le principal canal utilisé par les familles pour se renseigner sur les séjours collectifs demeure la structure fréquentée par l’enfant durant l’année (centre de loisirs, club), mobilisée par 37 % des familles. Plus les enfants multiplient les séjours collectifs, plus leurs parents sollicitent la mairie et les recherches en ligne.

Ces résultats confirment le rôle central du local – structures, mairies, ressources numériques – pour orienter les familles et favoriser les départs multiples. Les réseaux associatifs et les politiques municipales d’information constituent ainsi des leviers d’action pour réduire les inégalités d’accès, à condition qu’ils soient renforcés et que l’information circule efficacement auprès de tous les publics.


Cet article a été co-écrit par Bertrand Réau, professeur titulaire de la chaire « Tourisme, voyage, loisirs » du Cnam, Stéphanie Rubi, professeure des universités en sciences de l’éducation et de la formation, et Lydia Thiérus, chargée de mission à l’Observatoire des vacances et des loisirs des enfants et des jeunes (Ovlej).

The Conversation

Stéphanie Rubi co-préside avec Bertrand Réau l’Observatoire des Vacances et des Loisirs des Enfants et des Jeunes (Ovlej)

Bertrand Réau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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