Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel
Le 17 mars 2026, le Jury d’appel de la Confédération africaine de football (CAF) a requalifié la finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2025. Alors que le Sénégal s’était imposé 1-0 après prolongation contre le Maroc à Rabat le 18 janvier, l’instance a finalement homologué un score de 3-0 en faveur du Maroc, au motif que le comportement de l’équipe sénégalaise relevait des articles 82 et 84 du règlement. Le Sénégal a contesté cette décision et annoncé un recours devant le Tribunal arbitral du sport.
En tant que spécialiste des sciences de l’information et de la communication (SIC) ayant étudié comment la confiance sociale et les dispositifs symboliques structurent et influencent les dynamiques organisationnelles, je considère que la réattribution du titre au Maroc par la CAF ne relève pas seulement du droit sportif. Elle montre également comment une décision réglementaire peut entrer en tension avec le récit public d’un événement et fragiliser l’image de la compétition.
L’enjeu dépasse toutefois le seul contentieux sportif. Une finale n’est pas seulement un résultat. C’est aussi un récit, une mémoire et une séquence d’appropriation collective. Lorsqu’une institution revient après coup sur ce qui avait déjà été vu et célébré comme une victoire, elle ne modifie pas seulement un score. Elle déstabilise un ordre symbolique déjà installé.
Une finale ne se joue pas seulement sur le terrain
La recherche en Sciences de l’Information et de la Communication (SIC) , montre qu’un événement n’existe jamais comme fait brut. Il existe à travers les médiations qui le rendent visible, racontable et partageable. Une finale continentale mobilise des images, des commentaires, des gestes protocolaires, des émotions nationales, des réactions numériques et des récits journalistiques. Elle produit donc un effet sémiotique c’est à dire du sens bien au-delà du terrain.
Le vainqueur d’une finale n’est pas seulement désigné par une règle ou un tableau d’affichage. Il est aussi construit par une chaîne de médiations qui fixe publiquement l’interprétation de l’événement. En ce sens, la victoire n’est pas seulement sportive ; elle est aussi narrative.
Dans le cas de la CAN 2025, ce processus de stabilisation avait déjà eu lieu. Le Sénégal avait gagné sur le terrain. La scène finale avait été reçue comme celle de sa victoire. Les images, les commentaires et la mémoire immédiate de l’événement avaient commencé à inscrire ce résultat dans l’espace public. Lorsque la CAF intervient deux mois plus tard pour inverser juridiquement l’issue reconnue, elle n’agit donc pas seulement sur le plan réglementaire. Elle intervient sur un récit déjà approprié par les publics.
Il faut ici éviter tout contresens. La CAF n’agit pas sans base normative. Son communiqué indique explicitement que la sortie temporaire du terrain par le Sénégal justifie le forfait, avec enregistrement du score à 3-0 en faveur du Maroc. D’un point de vue institutionnel, cette position peut se défendre car une confédération sportive ne peut prétendre garantir l’intégrité de sa compétition si elle renonce à faire respecter ses propres textes lorsqu’un incident majeur survient.
Mais la légitimité d’une décision institutionnelle ne repose pas uniquement sur sa validité procédurale. Elle dépend aussi de sa lisibilité dans l’espace public. Or, dans cette affaire, c’est précisément cette lisibilité qui vacille.
Pendant près de deux mois, le récit dominant était celui d’un Sénégal vainqueur de la CAN. La décision du 17 mars introduit donc une dissonance entre la vérité réglementaire affirmée par l’institution et la vérité vécue par les publics. En d’autres termes, ce qui est juridiquement fondé peut devenir symboliquement instable.
C’est ici que l’analyse info-communicationnelle éclaire le dossier : la crise n’est pas uniquement celle d’un règlement contesté, mais celle d’un désajustement entre plusieurs régimes de légitimité — celui du droit, celui du terrain, celui de l’image et celui de la réception.

Fabrice Lollia, CC BY
La CAF fragilisée sur le plan réputationnel
Cette séquence affecte d’abord l’image de la CAF elle-même. Toute institution sportive de gouvernance repose sur l’exigence de faire respecter la règle, mais aussi de rendre cette règle crédible aux yeux des publics. Or, lorsque la décision intervient après la clôture symbolique de l’événement, elle peut produire un effet paradoxal. En cherchant à restaurer un ordre normatif, elle introduit un désordre interprétatif.
La question devient alors moins si la CAF avait juridiquement le droit de statuer ainsi que si elle parvient encore à faire coïncider sa parole avec l’intelligibilité publique de la compétition.
La recherche montre que cette question est décisive. Une institution ne tient pas seulement par son pouvoir de décision. Elle tient aussi par sa capacité à faire reconnaître ses décisions comme cohérentes, recevables et compréhensibles. Lorsque cette reconnaissance vacille, une vulnérabilité de crédibilité apparaît.
L’annonce par la Fédération sénégalaise de football d’un recours devant le TAS prolonge d’ailleurs cette situation. La finale cesse d’exister comme point d’aboutissement stable. Elle continue d’exister comme controverse. L’événement reste donc ouvert dans l’espace médiatique, non comme souvenir clôturé, mais comme affaire en suspens.
La CAN n’est pas seulement un tournoi. C’est aussi une marque sportive continentale. Sa valeur ne repose pas uniquement sur la qualité du jeu ou sur son audience. Elle dépend également de la stabilité de son récit final. Une grande compétition produit des héros, des images, des affects, des souvenirs, un narratif. Elle promet aussi une forme de clarté symbolique : à la fin, un vainqueur doit émerger selon un cadre compris et partagé.
Quand cette promesse se fissure, la compétition perd une part de sa puissance narrative. Le titre demeure légalement attribué. Mais son évidence symbolique devient moins stable. Or, dans l’économie de l’attention, cette stabilité narrative constitue une ressource stratégique.
La controverse n’annule pas la valeur de la CAN mais elle la reconfigure. Elle fait passer l’événement d’un registre de célébration à un registre de contentieux. Et ce glissement n’est jamais neutre pour une marque sportive qui vit aussi de prestige, de mémoire collective et de confiance.
De la crise symbolique au signal business
L’affaire dépasse le seul cadre sportif et intéresse aussi le monde économique. Sponsors, diffuseurs, investisseurs ou acteurs du tourisme ne recherchent pas uniquement de la visibilité puisqu’ils s’associent à un environnement de confiance, lisible et maîtrisé.
De ce point de vue, une finale requalifiée plusieurs semaines après sa tenue envoie un signal ambivalent. Elle montre la volonté d’une institution de faire respecter ses règles, mais elle montre aussi qu’un événement majeur peut rester symboliquement instable après sa clôture apparente. Sans provoquer mécaniquement un retrait des partenaires, une telle controverse ajoute donc un risque réputationnel et fragilise une confiance nécessaire pour attirer les investisseurs.
Dans le cas du Maroc, pays hôte de la CAN 2025 et compte tenu de la belle performance économique qui a suivi la CAN, accueillir une compétition de cette ampleur, ce n’est pas seulement démontrer une capacité logistique ; c’est aussi projeter l’image d’un territoire fiable, capable d’orchestrer un événement international complexe.
Sur le plan technique, le tournoi a plutôt conforté cette image, notamment dans la perspective de la Coupe du monde 2030.
Mais la controverse autour de la finale rappelle qu’un grand événement ne se juge plus seulement à la qualité de son organisation matérielle. Il se juge aussi à la solidité de son dénouement narratif. Un pays peut ainsi réussir l’accueil technique d’une compétition tout en voyant une partie du bénéfice réputationnel attendu être atténuée par une crise de sens.
Au fond, c’est bien cette tension que montre la finale de la CAN 2025. La décision de la CAF peut être juridiquement fondée mais cela ne suffit pas à neutraliser ses effets communicationnels.
À l’ère des images virales, des controverses instantanées et des économies de réputation, la légitimité d’une institution ne se construit plus seulement dans l’énoncé d’une règle. Elle se construit aussi dans sa capacité à articuler cette règle avec un récit déjà circulant et avec les appropriations publiques qui en découlent.
C’est pourquoi la formule résume exactement l’enjeu : oui, il s’agit d’une décision juridique ; mais oui aussi, il s’agit d’une crise d’image. Juridique, parce que la CAF revendique l’application de ses textes. Crise d’image, parce que cette application intervient contre un récit déjà stabilisé par l’expérience vécue, la médiatisation et la mémoire collective.
Et lorsque ce désajustement survient, ce ne sont pas seulement une confédération ou deux sélections qui sont touchées. C’est tout un écosystème de confiance qui vacille. Celui de la compétition, de ses partenaires et, indirectement, du pays hôte comme organisateur crédible d’événements d’envergure.
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Fabrice Lollia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. CAN 2025 : comment la réalité vécue contredit la vérité juridique – https://theconversation.com/can-2025-comment-la-realite-vecue-contredit-la-verite-juridique-278743
