Source: The Conversation – in French – By Christina Bouchard, professeur à temps partiel I Part-time professor, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa
À Montréal, plusieurs projets de logement sont en cours, qui prévoient des aspects à l’échelle communautaire, notamment des rues piétonnes, des corridors commerciaux dynamiques, des galeries et des espaces publics. Si la construction sur des sites déjà situés au cœur de villes établies présente de nombreux avantages, la mise en œuvre de projets de densification peut entraîner également des défis complexes.
En m’appuyant sur mon expérience en tant qu’urbaniste et en enseignement de la gouvernance à l’université d’Ottawa, j’examine dans cet article des tendances qui se dégagent des projets de densification urbaine actuels.
Cet article fait partie de notre série Nos villes d’hier à demain. Le tissu urbain connaît de multiples mutations, avec chacune ses implications culturelles, économiques, sociales et – tout particulièrement en cette année électorale – politiques. Pour éclairer ces divers enjeux, La Conversation invite les chercheuses et chercheurs à aborder l’actualité de nos villes.
Construire un quartier
On peut se demander, au juste, quand a commencé cette pratique consistant à construire plusieurs bâtiments à la fois, avec les équipements communautaires (par exemple des parcs, jardins, patios, terrasses, zones de jeu, centres sportifs et culturels) en parallèle au développement de logements. L’objectif de l’urbanisme a toujours été d’organiser les espaces, tant publics que privés. Cependant, l’équilibre entre la gestion des ces espaces peut être envisagé de différentes manières et a eu des caractéristiques différentes selon les époques.
En Amérique du Nord, la commercialisation de la construction de lotissements s’est considérablement développée après la Seconde Guerre mondiale. Une nouvelle technologie de transport a vu le jour : l’automobile. La prolifération, à partir de ces années, des constructions à très faible densité, est une conséquence directe de la démocratisation de l’automobile. Le quartier Levittown, à New York, est souvent cité comme exemple à la fois de morphologies suburbaines, mais aussi de l’émergence de la construction de logements comme une chaîne de production.
En effet, le caractère homogène et standardisé du mode de vie suburbain s’accordait naturellement avec la mentalité du marché de masse de la construction immobilière, qui a rapidement donné naissance à des quartiers entiers. Les maisons construites ne reflétaient plus les préférences individuelles des propriétaires. Malgré cela, elles étaient populaires auprès des consommateurs et donc attrayantes pour les promoteurs immobiliers, qui ont pendant des décennies axé leurs activités sur ces produits.
De leur côté, les gouvernements nord-américains ont encouragé les promoteurs immobiliers à construire des banlieues en appliquant de manière rigide des règles de zonage qui séparaient les habitations des zones commerciales. Les gouvernements ont mis en place un zonage fonctionnel qui séparait les espaces résidentiels des espaces commerciaux et sociaux. La distance entre ces derniers, et même par rapport aux centres d’emploi, était souvent telle qu’il fallait disposer d’une voiture privée pour se déplacer.
En revanche, les développements actuels à Montréal (Canoë, Quartier des Lumières, Bridge-Bonaventure, Langelier, Quartier Molson, Esplanad-Cartier, etc.) mettent en avant leur accessibilité à pied et leur proximité avec les stations de métro dans leur marketing auprès des acheteurs.
Adopter le zonage à usage mixte et la piétonnisation
À la fin des années 1970, les critiques commençaient déjà à dénoncer les faiblesses des communautés trop centrées sur l’automobile (mode de vie sédentaire, problèmes de fragmentation sociale, diminution des interactions communautaires, pertes de terres agricoles, et autres coûts économiques et environnementaux).
Les tendances actuelles vers le zonage à usage mixte et la piétonnisation remontent aux années 1980, quand les urbanistes nord-américains ont commencé à organiser le mouvement du Nouvel Urbanisme. On considère généralement que les principes du mouvement comprennent :
-
La conviction qu’un bon design crée de bonnes communautés
-
Promouvoir les usages mixtes et accorder une attention particulière au design urbain de haute qualité.
-
Appréciation de l’aménagement urbain compact des villes des siècles précédents (par opposition à l’étalement urbain).
-
Soutien à la conception axée sur les transports en commun.
-
Privilégier les immeubles de moyenne hauteur (urbanisme préindustriel) plutôt que les gratte-ciel (urbanisme moderniste).
-
Valoriser le patrimoine urbain.
-
Promotion du développement (ou réaménagement) des quartiers historiques des villes (en particulier ceux qui ont été abandonnés par l’industrie ou touchés par la pauvreté).
-
Soutien des pratiques de conception plus participatives, impliquant divers acteurs.
Même si les villes canadiennes ont continué à construire des banlieues à leurs abords, plusieurs initiatives visent maintenant à encourager le développement urbain en parallèle. De nombreuses administrations municipales reviennent sur les politiques de zonage régressives qu’elles appliquaient auparavant. Le consensus a tellement changé que le gouvernement fédéral a même proposé un financement direct aux municipalités qui prennent des mesures pour augmenter la densité urbaine.
À lire aussi :
Rue Wellington, Plaza Saint-Hubert… Qu’en est-il vraiment de la « coolitude » des rues défrayant les palmarès ?
Ces questions fondamentales relatives au développement à usage mixte s’accompagnent de détails de conception importants qui contribuent à rendre les villes agréables et à échelle humaine. Les développements modernistes de type « Tower on the Park » comprenaient souvent des pelouses avec des allées piétonnes. Cependant, ces installations piétonnes mettaient l’accent sur l’activité récréative de la marche à côté de l’herbe. En revanche, les projets de densification urbaine d’aujourd’hui sont plus axés sur le social, ce qui permet d’aller à pied ou vélo aux magasins, aux centres communautaires, aux écoles et à d’autres endroits pratiques. Les nouveaux aménagements placent à proximité des espaces communautaires et des espaces commerciaux, tels que des épiceries.

(Wikimedia)
Combler les lacunes des zones urbaines établies
Les coûts d’infrastructure liés à l’étalement urbain ont aussi aidé les municipalités à voir le potentiel de développement des terrains inutilisés ou sous-utilisés dans leur ville. Cependant, la planification et le développement de ce type de sites peuvent être plus complexes que ceux des terrains vierges en périphérie, précisément parce qu’ils se trouvent à l’intérieur des villes. Le site Molson a l’avantage d’avoir des bâtiments historiques, mais c’est aussi compliqué de repenser un endroit qui servait avant à des fins industrielles.
Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.
Le réaménagement des sites urbains peut entraîner des coûts, comme le temps et les dépenses nécessaires pour remédier à la contamination industrielle, les évaluations archéologiques, ou les consultations avec les parties prenantes concernées. Ces questions peuvent également impliquer des arrangements de gouvernance plus complexes, selon l’ancien propriétaire et les circonstances relatives aux droits fonciers.
À lire aussi :
Voici pourquoi certains quartiers favorisent la violence dans les relations amoureuses chez les ados
Bien que les sites intercalaires soient géographiquement proches des routes, des transports en commun et d’autres infrastructures existantes, les coûts d’infrastructure demeurent. S’agissant par exemple du projet Namur-Hippodrome à Montréal, les promoteurs se sont montrés réticents à construire les routes, égouts, et autres infrastructures nécessaires pour desservir le site, préférant que ces infrastructures soient fournies par le gouvernement. Cette situation nous rappelle qu’en fin de compte, les promoteurs sont des entreprises à but lucratif qui déterminent les coûts et les avantages des projets en fonction de leurs propres frais, et non en fonction d’objectifs sociaux.
Une plus grande mixité
Depuis plusieurs années, Montréal et d’autres villes tentent de créer une morphologie urbaine plus variée et attrayante, qui comprend un mélange de hauteurs de bâtiments, de destinations et de types de logements. Un mélange intriqué d’espaces publics et privés peut attirer des regards bienveillants au niveau de la rue, renforçant ainsi le sentiment de sécurité. Les nouveaux projets de Montréal se présentent tous comme dynamiques, animés et axés sur la communauté.
La création d’espaces sociaux vise à encourager les interactions sociales positives et à éviter les sentiments d’anonymat et de déconnexion par rapport aux activités quotidiennes. Le projet Molson prévoit un grand parc le long des rives du Saint-Laurent. Le projet Esplanade-Cartier a mis l’accent sur les équipements sociaux du projet, avec non seulement une rue piétonne, mais aussi une « maison du projet » avec un jardin communautaire sur le toit-terrasse. Bien que le jardinage sur les toits soit déjà bien développé à Montréal sur le plan commercial, ce projet s’annonce comme le premier jardin communautaire sur le toit d’un édifice privé au Québec.
À lire aussi :
La densification des villes est bonne pour l’environnement… et l’économie
Embrasser la complexité de la ville, c’est accepter la dimension sociale
Construire dans des villes déjà développées implique une certaine complexité. Le processus de consultation et de planification du projet Namur-Hippodrome à Montréal, qui a duré 10 ans, en est un exemple, mais pas un cas isolé. À quelques pas de la colline du Parlement, le réaménagement des plaines Lebreton à Ottawa est promis depuis des décennies. Le processus de développement du quartier résidentiel Ookwemin Minising dans les terrains portuaires de Toronto est pour sa part en cours depuis 2017.
Les nombreux projets de densification urbaine en cours à Montréal suggèrent une certaine reconnaissance du fait que le programme suburbain n’était pas suffisamment diversifié. Les projets actuels permettent de créer de nouveaux logements à proximité de corridors commerciaux dynamiques. Les ingrédients qui composent le concept de quartier 15 minutes (zonage à usage mixte qui permet des corridors commerciaux praticables à pied), ne sont pas nouveaux. Ce qui est peut-être nouveau, c’est le degré auquel les réseaux d’acteurs ont intégré les idées du Nouvel Urbanisme dans leurs pratiques de planification, de conception, et de construction. Les projets suggèrent qu’il existe désormais un nombre important de professionnels pour qui la notion de quartier a évolué.
![]()
Christina Bouchard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Notre conception de ce qu’est un quartier a changé – https://theconversation.com/notre-conception-de-ce-quest-un-quartier-a-change-270760
