Violences sexuelles au collège : ce que ne disent pas les chiffres officiels

Source: The Conversation – France (in French) – By Margot Déage, Maîtresse de conférences en sociologie, Université Grenoble Alpes (UGA)

Début 2026, le ministère de l’éducation nationale a lancé l’alerte sur les violences sexistes et sexuelles en milieu scolaire. Près de 15 % des filles et 12 % des garçons auraient été exposés à au moins une forme de violence sexuelle, selon la dernière enquête de victimation du ministère. Mais ces données officielles reflètent-elles toute l’ampleur du phénomène ? Une autre enquête, menée en Île-de-France pour le Centre Hubertine-Auclert pour l’égalité femmes-hommes, estime qu’environ un élève sur deux serait concerné. Explications.


Le 29 janvier 2026, le gouvernement a publié un communiqué de presse sur les violences sexistes et sexuelles en milieu scolaire. On y apprend qu’au collège, « 15 % des filles et 12 % des garçons déclarent avoir été exposés à au moins une forme de violence sexuelle ».

Ces chiffres renvoient aux données collectées dans une enquête de climat scolaire et de victimation réalisée par le ministère de l’éducation nationale au printemps 2022. Concrètement, cette enquête interroge les élèves sur des faits survenus depuis le début de l’année scolaire : atteintes aux biens, attaques physiques, psychologiques et sexuelles. Celles-ci recouvrent le voyeurisme dans les toilettes ou les vestiaires, les attouchements, les caresses au sein du collège ou à proximité et les baisers forcés. Les violences sexuelles y sont donc appréhendées essentiellement en présentiel. Les cyberviolences font l’objet d’une catégorie distincte, incluant notamment le visionnage non consenti d’images à caractère sexuel, qui concerne 4,4 % des collégiens et collégiennes.

Malgré l’absence de données sur l’effet du numérique sur les violences sexuelles, le communiqué désigne les réseaux sociaux comme « un puissant facteur d’amplification de ces violences » et appelle à une interdiction des plateformes numériques avant 15 ans. Cette lecture appelle discussion.

Des violences sexuelles plus fréquentes qu’annoncé

Au printemps 2023, nous avons conduit pour le Centre Hubertine-Auclert une étude sur les (cyber)violences de genre à l’adolescence. Celles-ci sont définies comme tout acte préjudiciable commis contre une personne en raison de son sexe ou de sa non-conformité aux rôles de genre, en face-à-face ou dans l’espace numérique. L’objectif était notamment de documenter finement les violences sexuelles et leur circulation entre espaces scolaires, extérieurs et numériques.

L’enquête a été menée dans 14 établissements d’Île-de-France, représentatifs de la région, auprès d’élèves de la sixième à la terminale. Parmi les 1 669 réponses recueillies au collège, 847 proviennent de filles, 801 de garçons et 21 de personnes non binaires.

Premier constat : 43 % des collégiens et collégiennes déclarent avoir subi au moins une forme de violence sexuelle au cours de l’année écoulée. Les filles et les personnes non binaires sont plus nombreux à rapporter au moins une forme de violence sexuelle (44 % contre 41 % des garçons).

Ces chiffres sont sans commune mesure avec ceux issus de l’enquête institutionnelle. Pourquoi un tel écart ? Essentiellement parce que le périmètre des faits étudiés diffère.

Notre enquête inclut, au-delà des agressions et attouchements, des violences souvent minimisées ou invisibilisées : les outrages sexuels (36 %), comme les mimes sexuels (22 %), les propos sexuels imposés (20 %), les sollicitations sexuelles insistantes (9 %) et le visionnage forcé d’images sexuelles (12 %) ; les agressions sexuelles (14 %), comme les attouchements (11 %) et les baisers forcés (7 %) ; ou encore, les atteintes à l’image intime (7 %), comme la réalisation forcée d’image intime (3 %), la sextorsion (4 %), la divulgation (3 %), le vol (2 %) ou encore le montage d’image intime (1 %). Par ailleurs, 2 % des collégiennes et collégiens ont déclaré avoir subi d’autres formes de violences sexuelles, un chiffre qui inclut potentiellement des viols.

Dans 71 % des cas, les auteurs sont des garçons mineurs qui agissent seuls (47 %) ou en groupe (24 %).

Autrement dit, lorsqu’on s’intéresse à l’entièreté du continuum de violences sexuelles, leur ampleur apparaît bien plus importante.

Où ces violences ont-elles lieu ?

Deuxième constat : les violences sexuelles sont plus fréquentes dans l’établissement scolaire qu’ailleurs.

Sur l’ensemble des faits rapportés, 43 % se sont produits dans l’espace scolaire, 24 % dans l’espace numérique et 5 % à la fois en ligne et au collège. Les 29 % restants ont eu lieu à l’extérieur (dans des espaces privés ou publics en présentiel).

La plupart des violences sexuelles se produisent très majoritairement dans le cadre scolaire, comme les agressions (53 % contre 3 % en ligne et 1 % en hybride) ou les outrages (46 % contre 24 % en ligne et 6 % en hybride).

Campagne de communication du gouvernement  : « Réagir peut tout changer » (2018).

Ce sont les atteintes à l’image intime qui sont les plus fréquemment commises en ligne (63 % contre 8 % au collège et 5 % en hybride). Ces violences sont en effet facilitées par les outils numériques qui permettent de capturer, de sauvegarder, d’éditer et de diffuser des images. Néanmoins, 15 % des actes de sextorsion (et 4 % en hybride) et 9 % des divulgations d’image intime (et 11 % en hybride) ont eu lieu dans l’enceinte scolaire, ce qui suggère la persistance de formes de captation et de diffusion d’images déconnectées des réseaux sociaux.

Ces résultats invitent à penser la porosité et l’imbrication des violences entre les espaces numériques et scolaires. Une image produite sous contrainte dans une chambre peut être imprimée et diffusée au collège ; un mime sexuel en classe peut être filmé et partagé sur une messagerie, etc.

Le numérique, amplificateur ou révélateur ?

Attribuer aux seuls réseaux sociaux la responsabilité des violences sexuelles pose plusieurs problèmes.

D’une part, la majorité des violences recensées se déroulent principalement dans l’espace scolaire. En d’autres termes, les violences sexuelles n’ont pas besoin des plateformes numériques pour exister, et c’est d’abord au collège qu’il faut agir. Ces plateformes jouent plutôt un rôle de révélateur des violences, qui en amplifient certaines dimensions : l’extension du public, le partage d’informations et d’images personnelles, la permanence des contenus, la vraisemblance des rumeurs, la libération des paroles toxiques ou le sentiment d’impunité.

Les (cyber)violences sexuelles s’inscrivent dans des enjeux de réputation propres aux sociabilités juvéniles. Les plateformes numériques ne créent pas ex nihilo les normes de genre, mais elles en accélèrent la circulation et en renforcent la visibilité. Une image intime diffusée sans consentement peut ainsi produire une stigmatisation durable, particulièrement pour les filles.

Interdire l’accès aux plateformes avant 15 ans ne saurait donc constituer une réponse suffisante. Une telle mesure laisse intacts les dynamiques de genre et les rapports de pouvoir qui structurent les interactions adolescentes, en ligne comme au collège.

Décloisonner les politiques de prévention

Pour changer la donne, il faut d’abord reconnaître l’ampleur réelle des violences sexuelles à l’adolescence, ce qui suppose d’en élargir la définition. Il est nécessaire également de décloisonner les dispositifs existants. Les programmes de lutte contre le harcèlement (comme le programme Phare), l’éducation aux médias et à l’information (EMI) et l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars) travaillent encore en silos. Or, nos données montrent que les violences sexuelles se situent précisément à l’intersection de ces champs : rapports de genre, usages numériques, dynamiques de groupe.

Une prévention efficace suppose d’articuler ces dimensions : travailler sur les normes de genre, sur le consentement, sur la gestion des images et des données personnelles, mais aussi sur les logiques de réputation, de confidentialité et de modération propres aux réseaux sociaux.

Enfin, les actions doivent associer les élèves eux-mêmes pour qu’elles et ils apprennent à reconnaître les violences sexuelles, qu’elles et ils se sentent légitimes pour les contester. La plateforme de sensibilisation « Gênant, surtout violent » propose des ressources pédagogiques pour objectiver des situations souvent banalisées.

En définitive, la question n’est pas de choisir entre régulation du numérique et action éducative. Elle est de comprendre que les violences sexuelles à l’adolescence forment un système relationnel qui traverse les espaces. Car, si le numérique transforme les modalités de circulation des violences, le problème premier réside dans la persistance de rapports de genre inégalitaires, que l’école a précisément pour mission de déconstruire.

The Conversation

Margot Déage a reçu des financements du Ministère de l’Éducation nationale et de la Région Île-de-France pour réaliser l’enquête présentée dans cet article.

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