Municipales : « Le triomphe autoproclamé du RN et de LFI ne correspond pas à la réalité »

Source: The Conversation – France in French (3) – By Frédéric Sawicki, professeur de science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Si les bascules potentielles de grandes villes de gauche à droite (et inversement) sont mises en avant par les médias, elles demeurent rares. Les équipes municipales seront le plus souvent reconduites dans un scrutin qui échappe largement aux partis politiques. Les percées des partis « protestataires », RN et LFI, doivent, par ailleurs, être relativisées. Analyse du premier tour des municipales 2026 avec le politiste Frédéric Sawicki.


The Conversation : Quels sont les principaux enseignements du premier tour des élections municipales 2026, notamment en ce qui concerne l’abstention ?

Frédéric Sawicki : Selon les informations disponibles, le taux d’abstention est de 42,8 %. C’est bien moins que lors des municipales de 2020 qui furent perturbées par l’épidémie de Covid (55,3 %). Mais en 2014, l’abstention était de 36 %. Ces élections confirment donc la tendance continue, depuis le début des années 1990, de baisse de la participation en France, qui touche toutes les élections, sauf la présidentielle. Bien qu’elles soient présentées comme des élections de proximité, les municipales mobilisent moins de six Français·es sur dix.

Le changement de mode de scrutin dans les communes de moins de 1 000 habitants (la loi du 21 mai 2025 leur a imposé un mode de scrutin de liste paritaire et bloquée), qui représentent 70 % des communes françaises, a eu pour effet d’augmenter le nombre de communes où il n’y avait qu’une seule liste. Est-ce que cela a contribué à démobiliser les électeurs ? Il est trop tôt pour le dire.

Dans les grandes villes, les taux de participation sont très contrastés. À Paris, on est à 58,89 %, à Lyon à 64,45 % mais à Roubaix à 37 %. Cela s’explique en partie par un turnover important des populations – avec des personnes qui ne sont pas forcément attachées au territoire et qui ont du mal à identifier les acteurs et les enjeux municipaux. Il y a aussi le fait que beaucoup de décisions importantes sont désormais prises dans l’espace intercommunal, pour lequel les électeurs ne votent pas directement.

Mon autre remarque générale est que les médias se focalisent sur les villes où il y a un suspense, un risque de bascule, en cherchant à tirer des enseignements pour la présidentielle de 2027. Or, il est difficile de déduire de ces élections municipales des tendances générales nettes et des conclusions à propos des échéances nationales de l’an prochain. Les très grandes villes sont des vitrines pour les partis politiques, et pouvoir mettre en avant deux ou trois gains spectaculaires permet très largement de masquer le fait que, globalement, la plupart des maires de France sont reconduits dans leurs fonctions. En vérité, les municipales échappent de plus en plus aux partis politiques dans un contexte où de nombreux maires ne mettent plus en avant d’appartenance partisane, d’où la multiplication des listes « divers » (gauche, centre, droite, voire extrême droite) enregistrées par le ministère de l’intérieur.

Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), a fait part de sa satisfaction au soir du premier tour en déclarant : « Les Français ont exprimé leur volonté avec clarté et, ce soir encore, une aspiration profonde au changement. » Son triomphalisme est-il justifié ?

F. S. : Le Rassemblement national va disposer mécaniquement en 2026 de beaucoup plus de conseillers municipaux qu’aux élections municipales précédentes. En 2020, il n’avait présenté que 325 listes contre 482 en 2026 si l’on inclut l’UDR d’Éric Ciotti, soit un surcroît de 4 300 candidatures. En revanche, il semble que, pour l’instant, il passe de 13 mairies à environ une vingtaine, ce qui reste modeste. En outre, en dehors de Marseille, Nice et Toulon, il n’est pas en situation d’avoir des conseillers municipaux dans la plupart des grandes villes françaises. Malgré un noyau électoral stabilisé depuis 2022 autour de 30 %, le RN se heurte à un plafond de verre faute d’alliés pour conquérir plus de villes. Là où il ne parvient pas seul à engranger la majorité, il doit compter sur le maintien des listes de ses adversaires pour espérer l’emporter à la faveur d’une triangulaire. Je relativiserais donc largement le message triomphaliste de Jordan Bardella à l’issue du premier tour.

Les Républicains (LR) pourraient-ils être tentés par des alliances avec le RN ?

F. S. : LR a peu de grandes villes, plutôt des villes moyennes et, là encore, les résultats devraient être stables. Le vrai problème de LR, comme du PS, c’est de conserver des élus qui s’affilient au parti plutôt que de jouer la carte « divers droite ».

Bruno Retailleau a appelé à faire barrage à LFI, considéré comme le seul ennemi extérieur à « l’arc républicain ». Est-ce une porte ouverte à des rapprochements avec le RN ? Pour l’instant, il ne semble pas que des fusions soient envisagées, mais il pourrait y avoir des désistements stratégiques entre LR et le RN. À Roubaix, par exemple, assistera-t-on à une fusion de listes LR-RN ou à un appel de la droite à voter RN sans pour autant fusionner ? Je pense qu’il peut surtout y avoir des dérives locales, des candidats divers droite ou anciens LR qui pactisent avec le Rassemblement national contre des postes d’adjoints. Bruno Retailleau ne maîtrise pas tout ce qui se passe localement et il peut fermer les yeux en assurant « Ce ne sont pas de vrais LR ». Cela est possible dans de petites communes, beaucoup moins dans de grandes villes médiatisées, car le risque de perdre une partie des électeurs serait important.

Jean-Luc Mélenchon, pour La France insoumise (LFI), s’est félicité d’une « magnifique percée » de son parti. Partagez-vous son analyse ?

F. S. : LFI devrait gagner Roubaix et a déjà gagné Saint-Denis, la plus grande ville de la couronne parisienne, c’est considérable, même s’il faut quand même rappeler qu’à Saint-Denis, c’est grâce à une alliance avec le Parti communiste français, qui, depuis longtemps, essaye de récupérer la ville perdue au profit des socialistes. Deuxième élément, LFI dépasse 10 % dans beaucoup de grandes villes, ce qui leur assure des mandats de conseillers municipaux qu’ils n’avaient quasiment pas jusqu’alors. Cela contribue donc à l’ancrage local d’un parti qui, jusque-là, était une machine présidentielle.

Pour la première fois, LFI a essayé, partout où c’était possible, de présenter des candidats – notamment dans les grandes villes ou dans les banlieues des grandes villes. De façon assez habile, le parti a mis en avant des candidats de la diversité, ce que les autres partis de gauche ont beaucoup plus de mal à faire. Des thématiques nationales et internationales – Gaza – ont été mises en avant, notamment la dénonciation des discriminations.

Reste que la performance de LFI est très contrastée. Si l’on compare aux européennes de 2024, il y a une forte progression à Toulouse, des progrès à Brest et à Clermont-Ferrand, mais pas de progrès à Lille, par exemple. Évry, en région parisienne, était considérée comme gagnable par LFI. Or, le candidat centriste a été élu dès le premier tour. À Paris, LFI a perdu des voix. Aux européennes, LFI y avait totalisé 16,7 % des votes et, dimanche, la liste Chikirou a obtenu 11,7 % : c’est une baisse très importante. Idem pour Nantes, Lyon, Nancy, Montpellier : LFI s’implante mais est loin de réitérer ses scores des européennes où le taux de participation était à peu près identique. Est-ce un effet des prises de position polémiques de Jean-Luc Mélenchon ? Est-ce un effet de l’union de la gauche choisie par le PS, Les Écologistes et le PCF ? Difficile à dire… Dans tous les cas, je relativiserais le « succès » de LFI. Ce qui est certain, en revanche, c’est que LFI pose un problème évident au Parti socialiste et aux écologistes : dans certaines villes, ces derniers ne pourront pas gagner sans alliance ou fusion technique avec le parti de Mélenchon.

Alors qu’ils avaient gagné de nombreuses villes en 2020, Les Écologistes sont-ils en pleine déroute ?

F. S. : Pour ce qui concerne Les Écologistes, il faut rappeler que la performance des villes gagnées en 2020 était en partie le produit de circonstances exceptionnelles : faible taux de participation, succès de Yannick Jadot aux élections européennes de 2019, discrédit des socialistes, mobilisation internationale en faveur du climat. Aujourd’hui, le contexte a complètement changé, et on pouvait s’attendre à des pertes. À Grenoble, à Bordeaux, à Strasbourg, les résultats ne sont pas très bons, mais pas si catastrophiques si on les rapporte, là encore, aux résultats des élections européennes et à l’inexpérience initiale des élus écologistes. Les résultats au bout du compte dépendront des fusions de listes, et la principale ville gérée par Les Écologistes, Lyon, contre tous les pronostics devrait leur rester acquise.

Quels sont les enjeux du second tour pour le PS ?

F. S. : Les dirigeants socialistes sont pris au piège de leurs divisions stratégiques vis-à-vis de LFI. En même temps, la forte autonomie laissée aux candidats locaux par Olivier Faure ouvre la porte à des arrangements pragmatiques. Il y a quelques risques de basculement de villes vers la droite, en cas de refus de désistement ou de fusion avec la liste LFI (Nantes, Brest, Clermont-Ferrand, peut-être Rennes). À Paris, l’avance dont dispose Emmanuel Grégoire semble le mettre relativement à l’abri de Rachida Dati. À Lille, Les Écologistes vont-ils s’allier à LFI contre le maire socialiste ? On va assister à une variété de configurations qui vont peut-être se traduire par des solutions ad hoc, des accords locaux. Ces accords vont-ils changer les relations du PS et de LFI sur le plan national d’ici 2027 ? C’est bien peu probable à court terme, tant les arènes politiques municipales et nationale sont aujourd’hui déconnectées.

Les résultats de Renaissance confirment-ils l’échec du macronisme à s’implanter localement ?

F. S. : Effectivement, Renaissance a raté le coche de l’ancrage local en refusant d’utiliser les moyens du parti pour développer des collectifs locaux. En 2020, le parti d’Emmanuel Macron a tenté de débaucher des élus sortants de centre droit ou de centre gauche sans beaucoup de succès, à la différence d’Horizons d’Édouard Philippe. Renaissance a quelques espoirs à Bordeaux ou à Annecy, mais cela restera maigre, d’autant que Christian Estrosi a de fortes chances d’être battu à Nice. Le parti de Gabriel Attal est totalement absent de Lyon, de Marseille et de Paris – alors que la capitale est un bastion électoral macroniste aux élections nationales. Les macronistes n’ont pas de quoi être optimistes, mais ils ne le sont plus depuis la dissolution de 2024. L’implantation territoriale du centrisme repose aujourd’hui surtout sur Horizons d’Édouard Philippe, l’UDI et le MoDem. Si on veut en faire un test pour 2027, je dirais que ces municipales semblent plus favorables à Édouard Philippe, bien placé au Havre, qu’à Gabriel Attal, qui dirige Renaissance.


Propos recueillis par David Bornstein.

The Conversation

Frédéric Sawicki ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Municipales : « Le triomphe autoproclamé du RN et de LFI ne correspond pas à la réalité » – https://theconversation.com/municipales-le-triomphe-autoproclame-du-rn-et-de-lfi-ne-correspond-pas-a-la-realite-278452