L’intelligence numérique peut aider à réduire les GES… et les aggraver. Voici comment jongler avec ce paradoxe

Source: The Conversation – in French – By Diane Gorcy, PhD candidate, Université du Québec à Montréal (UQAM)

La réduction des émissions de gaz à effet de serre nécessite une transition rapide vers des systèmes énergétiques bas carbone. On peut penser à l’énergie solaire, l’énergie éolienne ou encore la géothermie.


On peut aussi penser à l’intelligence numérique (IA, algorithmes, grande data, objets connectés). Elle offre des leviers puissants pour accélérer la transition vers des systèmes énergétiques bas carbone. Mais elle n’est pas neutre : sa production et son fonctionnement génèrent eux-mêmes des émissions et des impacts matériels.

La question de la responsabilité des innovations technologiques visant à accompagner la transition écologique est au coeur de mes recherches. Les technologies numériques peuvent-elles, paradoxalement, faire partie de la solution ? L’intelligence numérique ne risque-t-elle pas, au contraire, d’aggraver le problème lorsqu’elle a recours aux énergies fossiles ?

Lasagne d’intelligence numérique

L’intelligence numérique regroupe la science des données et l’intelligence artificielle, dans une approche dite « de la donnée à la décision ». Elle peut à cet égard fournir des données à partir desquelles de meilleures décisions seront prises, que ce soit en affaires, ou concernant la transition énergétique.

Prenons l’exemple d’Hydro-Québec qui, pour garantir la résilience et la fiabilité de son réseau électrique, doit s’adapter à plusieurs défis.

Une augmentation de la fréquence et de l’intensité des événements météo extrêmes – tempêtes, vents violents, verglas, feux de forêt, fortes précipitations – met à rude épreuve les infrastructures de production, transport et distribution.

En effet, les infrastructures sont de plus en plus vulnérables aux aléas climatiques, comme le verglas qui alourdit et fragilise les lignes électriques, ou les feux de forêt dans le nord qui menacent directement les installations.

L’adaptation du réseau énergétique aux changements climatiques repose sur une approche intégrée combinant des infrastructures plus efficaces, la diversification des sources d’énergie, l’optimisation de la consommation – et sa réduction – ainsi que l’amélioration de la flexibilité du réseau.




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L’importance de la modélisation

C’est dans ce contexte que la modélisation devient un ingrédient indispensable de l’intelligence numérique. Les outils de modélisation du système énergétique jouent un rôle clé en permettant d’évaluer les différentes trajectoires vers la carboneutralité.

Par exemple, pour évaluer l’impact du transport routier à Montréal, on peut analyser les déplacements et les comportements des automobilistes sur une période donnée et extrapoler ces données sur l’année grâce à un logiciel de modélisation utilisant l’intelligence numérique.

Les modèles à choix discrets (Discrete Choice Models) sont des modèles statistiques qui décrivent et prédisent les décisions d’individus parmi un ensemble fini d’options, en fonction des caractéristiques des alternatives et des préférences des individus. Ainsi, l’intégration de ces données précises aux modèles permet non seulement d’évaluer le potentiel des nouvelles infrastructures, mais aussi de considérer des alternatives plus viables telles que les transports en commun, la marche, le vélo, ou encore le covoiturage.




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Si la modélisation ne date pas d’hier, le recours à l’intelligence artificielle permet de réduire le temps de modélisation.

Expérimenter sans construire

Un autre exemple prometteur de l’usage de l’intelligence numérique dans la prise de décision est la modélisation par jumeau numérique.

Elle repose sur l’interaction entre le BIM (Building Information Modeling) et l’intelligence artificielle (IA). Elle consiste à créer une réplique virtuelle d’un bâtiment ou de toute autre infrastructure afin de simuler son comportement dans différentes conditions.


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Cette approche permet d’optimiser la conception et les performances du bâtiment sans avoir recours à des matériaux physiques, réduisant ainsi la consommation de ressources. Connecté à des capteurs, le modèle reçoit des données en temps réel (par exemple : la température ou l’occupation d’un bâtiment).

L’IA analyse ces données pour simuler des scénarios, prédire des défaillances, ou optimiser la performance énergétique. Ce système permet ainsi de concevoir, gérer et améliorer un bâtiment sans intervention physique, réduisant les coûts et la consommation de ressources.




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Les limites de l’intelligence numérique

Si les modèles mathématiques aident à identifier des scénarios viables pour la transition énergétique des secteurs du transport et des bâtiments, ils comportent leurs limites.

Les modèles utilisés dans ces analyses sont principalement de nature technico-économique. Autrement dit, ils évaluent ce qui est théoriquement réalisable en fonction des infrastructures et des coûts, mais ils ne tiennent pas toujours compte des obstacles sociaux, environnementaux ou politiques qui peuvent freiner leur mise en œuvre.

Par exemple, une solution identifiée comme optimale pour réduire les émissions de GES pourrait se heurter à des limites telles que le manque de volonté politique, la présence d’autres sources d’émissions non prises en compte, ou encore des impacts collatéraux sur la biodiversité et l’économie locale.

Une transition démocratique

La transition énergétique n’est pas seulement une question technologique, mais aussi politique et sociale. Par exemple, l’adoption de nouvelles normes sociales, comme la réduction de l’usage de l’automobile, doit être soutenue par des infrastructures facilitantes. Les pouvoirs publics ont la responsabilité d’accompagner ces changements.

Le numérique est un outil puissant, mais ce n’est pas une panacée pour affronter ce qui constitue sans doute l’un des plus grands défis de notre siècle. Pour que la recette fonctionne, l’intelligence numérique doit s’assurer de réunir tous les bons ingrédients.

La Conversation Canada

Diane Gorcy a reçu des financements du CIRODD.

Annie Levasseur a reçu des financements de nombreux organismes subventionnaires de la recherche (Chaires de recherche du Canada, CRSNG, FRQ, Mitacs, etc.).

Hanane Dagdougui a reçu des financements de nombreux organismes subventionnaires de la recherche ( CRSNG, Mitacs, FQRNT, etc.).

Olivier Bahn a reçu des financements de plusieurs organismes subventionnaires de la recherche, notamment le CNRC, le CRSNG, le FRQ et Mitacs.

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