Source: The Conversation – in French – By Valérie Lelièvre, Maître de conférences en Sciences économiques, Chercheur au BETA et membre de la Chaire EFNUM, Université de Lorraine
Entre les banques sociétés anonymes et les banques coopératives, la différence concerne notamment la structure du capital et, ce faisant, la gouvernance. Cela a-t-il un impact sur leur manière d’aborder les fintech ? Quelles approches ont développé les banques coopératives pour devenir des investisseurs pas comme les autres ?
Pour faire face à la montée en puissance des fintech, les banques françaises explorent de nouvelles formes d’investissement. L’enjeu est de s’adapter au contexte de transformation numérique, où l’offre innovante restructure la demande de services financiers. Les banques coopératives se distinguent en entrant très tôt au capital de jeunes start-up de la finance, parfois dès la phase d’incubation.
Cette stratégie risquée leur permet d’apprendre, de tester des technologies et d’ajuster leurs choix dans le temps. Elle les rapproche d’une logique de capital-risque. Si cette logique est a priori en contradiction avec le modèle coopératif originel, qu’elles revendiquent comme davantage ancré sur la relation de long terme et la proximité avec la clientèle, elle constitue néanmoins une réponse cohérente.
Nous avons recensé 177 entrées au capital de fintech provenant des cinq grands groupes bancaires français depuis 2005, dont 85 émanant des groupes coopératifs (BPCE, Crédit mutuel et Crédit agricole). Relativement aux groupes SA (BNPP et Société générale), ils entrent à des stades de développement plus précoces : 62 % en phase d’amorçage, dont 22 % en période d’incubation
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La théorie des options réelles comme grille de lecture
Cette différence de stratégie peut s’analyser au regard de la théorie des options réelles (TOR) qui souligne l’intérêt de pouvoir ajuster les décisions d’investissement au fil du temps dans un environnement où les trajectoires technologiques sont peu prévisibles et où l’information s’acquiert progressivement, ce qui est typique des jeunes fintech. Y investir s’apparente à un mécanisme d’apprentissage qui permet de révéler progressivement la qualité du projet, d’observer les évolutions réglementaires, technologiques et d’ajuster la stratégie en fonction des évolutions du marché. La TOR conceptualise ces engagements comme des droits conditionnels : la décision d’investir dans un projet risqué est vue comme l’achat d’une option (d’un droit) à reporter, à maintenir, à faire évoluer ou à abandonner le partenariat.
Investir dans une fintech présente un caractère fortement irréversible, car les ressources engagées sont en grande partie spécifiques, peu redéployables et difficilement récupérables en cas d’échec. Il s’agit des capitaux investis dans des actifs immatériels (algorithmes, compétences, données) dont la valeur est contingente au projet, et de coûts organisationnels (temps managérial, apprentissage conjoint, alignement des processus). Ces coûts seront d’autant plus élevés que la fintech est jeune.
Investir dans les fintech : les enjeux liés à l’incertitude
La stratégie et les objectifs des banques coopératives, répondant davantage à une gouvernance partenariale, sont moins sensibles à la rentabilité immédiate et s’ancrent davantage dans des relations durables, au sein des territoires. Leur horizon est plus long que celui des banques ayant le statut de sociétés anonymes et est davantage compatible avec des retours sur investissement plus étalés dans le temps.
Elles peuvent alors accepter des coûts d’irréversibilité plus élevés et intervenir à un stade plus précoce de la fintech, en exerçant une option d’apprentissage. Ainsi, elles peuvent avoir un accès privilégié à l’information et à la technologie, suivre l’évolution de la fintech et profiter des retombées positives que cette dernière génère pour acquérir et diffuser des compétences en interne.
Une logique de capital-risque ?
L’option d’apprentissage permet d’affiner l’évaluation stratégique du projet : si les signaux sont favorables, la banque peut augmenter son engagement. C’est le principe des options de croissance séquencées (par escaliers) : l’option peut être une montée au capital, une acquisition future ou une intégration industrielle. Les banques coopératives ayant de larges réseaux, une solution technologique peut potentiellement émerger au niveau local puis être déployée à grande échelle, permettant une mutualisation des coûts pour les caisses régionales.
À l’inverse, en cas de signaux négatifs (échec technologique, inadéquation stratégique…), l’intervention de la banque coopérative à un stade précoce de la fintech lui permet d’abandonner à un coût limité, c’est l’option d’abandon. Ainsi, BPCE est sorti de Payplug et de FundsDTL, le Crédit agricole est sorti de Setl, le Crédit mutuel est sorti de Linxo et a fermé Omax et Pumpkin.
Les banques coopératives se comporteraient dès lors comme des capitaux-risqueurs jouant un rôle de révélateurs d’informations, en sélectionnant, en finançant et en accompagnant les jeunes fintech jusqu’à un stade où elles pourraient exercer d’autres options. Avec des tickets d’entrée plus faibles, les partenariats avec des fintech au stade précoce permettent de multiplier les expériences, de tester plusieurs technologies et d’abandonner rapidement les projets non viables ou qui ne correspondent pas à la stratégie de la banque.
En d’autres termes, leurs investissements dans les fintech naissantes peuvent s’analyser comme un portefeuille d’opportunités (d’options) à saisir progressivement.
Un investisseur patient
Notre étude montre, qu’au sein des groupes coopératifs, le Crédit agricole (CA) se démarque. En effet, si la moitié des entrées au capital de fintech de BPCE et du Crédit mutuel (CM) se fait aux premiers stades de développement de la fintech, CA intervient encore plus en amont. À travers les Villages by CA et La Fabrique, la banque verte joue le rôle d’incubateur et d’accompagnatrice aux tout premiers stades de développement des fintech : 51 % de ses premières entrées en relation se font en phase d’incubation (0 pour BPCE et pour CM) et 78 % au stade d’amorçage.
Le Crédit agricole pourrait donc être davantage qualifié d’« investisseur patient ». En engageant du capital sur le long terme sans exiger de rendements rapides et en maintenant son investissement même en contexte d’incertitude, il privilégie la création de valeur durable plutôt qu’une sortie rapide. Il accompagne ainsi les start-up sur le plan stratégique au-delà du simple financement. En échange, il peut bénéficier d’une valorisation future de la fintech, lors des levées de fonds ultérieures.
Le CA peut soutenir des projets innovants grâce à des structures spécifiques. Dans son « start-up studio » La Fabrique, créé en 2018, des start-up sont conçues et développées en interne (c’est le cas de Blank, la néobanque consacrée aux indépendants). Dans ses 47 « Villages by CA », accélérateurs de start-up implantés dans les territoires, il accompagne de très jeunes start-up en leur apportant des ressources multiformes. Investisseur patient, le CA est encore présent dans le capital de 19 fintech passées par ces structures.
Deux types de gouvernance, deux stratégies
Si les banques coopératives investissent aux premiers stades de développement des fintech, les banques sociétés anonymes (BNP Paribas et Société générale) interviennent généralement plus tard, exerçant une option d’attente. Davantage soumises à une exigence de rentabilité des fonds propres à court terme, elles privilégient une logique d’intervention moins risquée, plutôt au stade de capital-développement de la fintech, lorsque l’innovation s’est déjà transformée en un actif plus sûr.
Leur stratégie s’apparente davantage à celle d’un capital-investisseur privé, limitant le risque au départ tout en visant la valorisation future, via des entrées en bourse ou des sorties ultérieures. Cette complémentarité des financements reflète une division des rôles cohérente avec les contraintes de gouvernance des deux types de banques.
Au final, les spécificités des banques coopératives constituent toujours un socle favorable à des relations de long terme qui prennent la forme d’investissements en capital risque patient. Cela les différencie d’un capital risqueur classique, au sens où l’enjeu principal n’est pas la valorisation financière de la fintech, mais la capacité à absorber, à diffuser et à recombiner l’innovation dans des réseaux bancaires par nature décentralisés.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Entre capital-risque et capital patient : la stratégie des banques coopératives dans les fintech – https://theconversation.com/entre-capital-risque-et-capital-patient-la-strategie-des-banques-cooperatives-dans-les-fintech-275571
