La guerre en Iran ne se limite pas aux frappes : elle fracture la vie civile et la diaspora, et met à mal la recherche de vérité

Source: The Conversation – in French – By Mina Fakhravar, PhD Candidate, Feminist and Gender Studies, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

La guerre n’ouvre pas automatiquement un chemin vers la liberté. Celle qui se déroule présentement en Iran peut aussi défaire les solidarités, les espaces civils et les forces féministes et minoritaires dont dépend toute émancipation future du pays. La voie que prendra la guerre qu’Israël et les États-Unis y mènent est incertaine, au-delà des analyses, de dénombrement des frappes, des calculs stratégiques, des seuils d’escalade et des rapports de force régionaux.


Ce langage militaire laisse dans l’ombre ce que la guerre fait à la vie ordinaire des millions d’Iraniens. Il ne dit presque rien des maisons qu’on n’a plus le cœur de nettoyer, des tables de haft-sin qu’on prépare dans l’angoisse pour la célébration de Nowruz, le Nouvel An iranien du 20 mars, des enfants qu’il faut rassurer alors que les adultes eux-mêmes vacillent.

Au moment où j’écris, cela fait près de deux semaines que l’Iran subit un blackout numérique imposé, coupant les familles de l’information, de leurs proches, parfois même de toute possibilité de se repérer dans le danger. J’écris depuis cet entre-deux douloureux, avec une vie à moitié ici, à moitié là-bas, dans un pays suspendu entre fumée, peur et silence forcé.

Doctorante irano-canadienne en études féministes, je travaille sur les formes de résistance civile en Iran, en particulier sur les pratiques quotidiennes par lesquelles les femmes résistent aux violences qui leur sont imposées.

Quand la guerre descend dans l’ordinaire

Au-delà des frappes et des ruines, c’est la vie sociale qui se défait. C’est en ce sens que l’anthropologue indienne Veena Das, connue pour ses travaux majeurs sur la violence et la vie ordinaire, aide à lire la situation iranienne : la violence ne reste pas au niveau spectaculaire de l’événement, elle brise les routines, dérègle le sommeil, complique les soins, vide les marchés et altère la capacité même de se projeter.

À cette désorganisation s’ajoute une guerre informationnelle d’une ampleur inédite. Dans un pays presque entièrement privé d’internet, une partie de la population se retrouve renvoyée aux récits filtrés des médias d’État, tandis que circulent ailleurs images recyclées, vidéos trompeuses et contenus générés par l’intelligence artificielle.

Cette surproduction de faussetés, combinée au blackout, n’éclaire pas la guerre : elle épaissit le brouillard dans lequel les civils doivent pourtant continuer à vivre.

Des vies inégalement exposées

L’expérience de la guerre est profondément inégale : la classe, l’âge, la santé et la dépendance pèsent directement sur l’exposition au danger et sur les possibilités de s’en protéger. Celles et ceux qui ont de l’argent, une voiture, des proches ailleurs ou la possibilité de payer quelques minutes de connexion gardent parfois une marge de manœuvre.

Pour les autres, il faut rester, malgré les revenus interrompus, les médicaments plus difficiles à trouver, l’essence plus chère et l’approche du Nouvel An qui vide encore davantage les ressources.

Ce sont aussi les femmes, souvent chargées de nourrir, rassurer et tenir la vie quotidienne, qui absorbent une grande part de ce choc, avec les enfants, les personnes âgées, les femmes enceintes, les malades et même les animaux laissés dans un environnement devenu toxique en raison du bombardement d’installations pétrolières.

Le chaos au service de la répression

À la destruction matérielle s’ajoute une autre menace : l’effacement des traces de la résistance et de la mémoire des violences.

Après les massacres des 8 et 9 janvier, dont la documentation a déjà été largement entravée, le nouveau chaos militaire suspend encore davantage la possibilité de vérifier les morts, d’identifier les disparus, de suivre les enlèvements, de documenter les exécutions et de protéger les détenus.


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Human Rights Watch a déjà décrit l’ampleur des massacres de janvier, tandis que l’ONU et Amnesty alertent aujourd’hui sur les risques accrus pour les prisonniers dans le contexte de guerre et de blackout. Le régime peut ainsi se servir des bombardements pour déplacer l’attention, réactiver la figure de l’ennemi extérieur, resserrer l’appareil policier et réimposer la peur comme mode de gouvernement.

Toute protestation peut désormais être traitée comme une collusion avec « l’ennemi », au point que le chef de la police a averti à la télévision d’État que les forces de sécurité avaient « le doigt sur la gâchette ».

En Iran comme ailleurs. Ainsi, les cinq footballeuses iraniennes qui ont obtenu l’asile en Australie après avoir refusé de chanter l’hymne de leur pays lors d’un match en Coupe d’Asie ont dû être évacuées de leur résidence sécurisée après la révélation de leur localisation. Cela illustre bien que cette répression ne s’interrompt pas sous les bombes, elle se reconfigure.

Un climat malsain au sein de la diaspora

Le 9 mars, Reuters rapportait que Téhéran menaçait de confisquer les biens des Iraniens vivant à l’étranger s’ils étaient trouvés coupables de coopérer avec les États-Unis ou Israël, prolongeant ainsi sa coercition au-delà des frontières.

Des Iraniens de l’étranger, opposés à la fois à la République islamique et à l’invasion militaire, expliquent aujourd’hui être pris en étau entre la menace du régime et l’intimidation de courants royalistes d’extrême droite. Dans certains milieux monarchistes, la condamnation de la guerre et du militarisme étranger est de plus en plus associée à une supposée défense du régime.

Cette logique est allée si loin que des figures publiques pourtant connues pour leur opposition à la République islamique, comme Shirin Neshat et Golshifteh Farahani, ont dû rappeler publiquement qu’être contre la guerre ne signifiait pas être pro-régime.

Cette confusion entretenue, nourrie par les attaques en ligne et l’intimidation, en dit long sur le climat qui traverse aujourd’hui la diaspora iranienne. Dans certains segments de cette diaspora, le désir de renverser la République islamique semble ainsi conduire à une banalisation troublante des effets humains de la guerre, du harcèlement et du silence imposé aux voix dissidentes.

Ni guerre, ni dictature, ni fausse solidarité

Les Iraniens se retrouvent aujourd’hui pris entre plusieurs confiscations de leur parole.

D’un côté, un pouvoir théocratique qui instrumentalise l’anti-impérialisme pour survivre, réactiver l’ennemi extérieur et prolonger la répression. De l’autre, certaines positions anti-guerre qui, faute de nommer clairement la dictature, reprennent parfois les récits du régime ou passent sous silence sa violence. Enfin, des courants qui s’affichent favorables à l’intervention militaire.

Cette guerre est aussi une guerre des signes : drapeaux, slogans, portraits, mots d’ordre, tout devient terrain de lutte pour parler à la place du peuple iranien.

Or on ne choisit pas entre des bourreaux. On peut refuser la guerre, bien sûr. Mais si ce refus ne s’accompagne pas d’une parole claire sur la dictature, il devient une position aveugle face à la violence. Ce n’est plus de la neutralité. C’est une solidarité incomplète, parfois même faussée. Or, dans le chaos, la peur peut rendre acceptable ce qui aurait dû rester inacceptable : un nouvel ordre autoritaire.

La Conversation Canada

Mina Fakhravar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La guerre en Iran ne se limite pas aux frappes : elle fracture la vie civile et la diaspora, et met à mal la recherche de vérité – https://theconversation.com/la-guerre-en-iran-ne-se-limite-pas-aux-frappes-elle-fracture-la-vie-civile-et-la-diaspora-et-met-a-mal-la-recherche-de-verite-277842