Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University
Sophie Oluwole (1935-2018) était une universitaire nigériane et la première femme à obtenir un doctorat en philosophie dans son pays. Elle a non seulement inscrit la riche tradition philosophique yoruba du Nigeria dans le monde intellectuel, mais elle a également contribué à redéfinir la philosophie africaine, un domaine dominé alors par les hommes.
En tant que chercheur en études culturelles spécialisée dans la francophonie et l’Afrique de l’Ouest, j’ai récemment coécrit, en français, un livre intitulé [Sensibilités intellectuelles africaines: Du siscours occidental aux voix africaines (1988-2022)](https://www.editions-hermann.fr/livre/sensibilites-intellectuelles-africaines-buata-b-malela) L’un des chapitres est consacré à Oluwole et aux femmes intellectuelles africaines.
Elle a fait bien plus que briser les barrières entre les sexes. En mettant la pensée yoruba du Nigeria en dialogue avec les célèbres philosophes occidentaux tels que Socrate, elle a remis en question l’idée que la philosophie africaine n’était que du folklore. Pour elle, il s’agissait d’une tradition intellectuelle rigoureuse.
Qui a le droit de penser ?
Pendant des siècles, la philosophie occidentale s’est présentée comme l’étalon universel de la raison. À partir du philosophe allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), des courants influents de la philosophie occidentale ont décrit l’Afrique comme « en dehors de l’histoire ».
On disait qu’il n’y avait pas de philosophie sur le continent parce qu’il n’avait pas de tradition écrite comparable à celle de la Grèce antique. Beaucoup pensaient que la pensée rationnelle devait passer par l’écrit.
C’est contre cette hypothèse qu’Oluwole a construit son travail. Elle n’a pas simplement réclamé que des penseurs africains figurent dans les bibliographies à consulter. Elle a remis en question les critères utilisés pour définir la philosophie. Elle a, ainsi, ébranlé une hiérarchie intellectuelle établie de longue date.
Une philosophe entre deux mondes
Née en 1935 dans l’actuel État d’Ondo, Sophie Bosede Olayemi Oluwole a atteint l’âge adulte pendant les dernières décennies de la domination britannique et les débats intenses qui ont abouti à l’indépendance en 1960.
Comme beaucoup de filles de sa génération, elle a d’abord suivi une formation d’enseignante. Mais sa curiosité intellectuelle l’a poussée à aller plus loin. Elle s’est inscrite pour étudier la philosophie à l’université d’Ibadan, alors la première université du pays. C’était un choix inhabituel pour une Nigériane dans les années 1960. Elle y a obtenu son doctorat en 1984.
Poursuivre des études doctorales exigeait de la persévérance dans une culture universitaire largement dominée par les hommes. Son parcours reflète à la fois les nouvelles opportunités éducatives offertes après l’indépendance et les obstacles structurels auxquels les femmes étaient encore confrontées dans l’enseignement supérieur.
Sa carrière intellectuelle s’est déroulée des années 1970 au début des années 2000, alors que les universités nigérianes étaient en proie à des questionnements identitaires après l’indépendance. Après 1960, plusieurs établissements ont cherché à africaniser leurs programmes et leur direction. Pourtant, les départements de philosophie sont souvent restés ancrés dans les traditions européennes.
Oluwole elle-même était Yoruba, l’un des plus grands groupes ethniques et linguistiques d’Afrique de l’Ouest. Les Yoruba étaient principalement concentrés dans le sud-ouest du Nigeria, mais également présents au Bénin et au Togo.
La pensée yoruba s’articule autour d’une cosmologie qui relie les mondes visible et invisible, les ancêtres et les descendants, le destin individuel et la responsabilité communautaire. La connaissance n’est pas séparée de l’éthique ou de la spiritualité ; la sagesse est comprise comme un guide pratique pour bien vivre au sein d’un réseau de relations.
Elle s’est concentrée sur le corpus de l’Ifá, un vaste ensemble de littérature orale lié à l’éthique, à la cosmologie et à la réflexion sur le destin humain. Au centre de celui-ci se trouve Òrúnmìlà, une figure associée à la sagesse et à la connaissance.
Pour Oluwole, Òrúnmìlà n’était pas seulement une figure religieuse. Il agissait comme un philosophe – un enseignant de la pensée critique et du raisonnement moral dont les idées ont été préservées grâce à une tradition orale rigoureuse.
Elle a établi des comparaisons entre lui et le philosophe grec Socrate. Socrate n’a laissé aucun écrit de son cru. Ses idées ont été transmises par le dialogue et la mémoire. Pourquoi, alors, la parole prononcée devrait-elle empêcher un penseur africain d’être reconnu comme philosophe ?
Le problème, insistait-elle, n’était pas l’absence de philosophie en Afrique. C’était la définition étroite de la philosophie héritée de l’Europe, qui privilégiait les textes écrits et rejetait les traditions orales comme pré-philosophiques. En remettant en question cette définition, Oluwole ne se contentait pas de défendre la pensée yoruba, elle élargissait la philosophie elle-même.
La politique de l’oral
Au cœur du travail d’Oluwole se trouvait une question simple mais perturbatrice : la philosophie doit-elle être écrite pour exister ? Dans son livre Philosophy and Oral Tradition (1997), elle affirme que les textes oraux africains – notamment les mythes, les proverbes et les versets Ifá – contiennent un raisonnement structuré et une réflexion critique, et répondent donc aux critères de la pensée philosophique. Les textes sont préservés, cités et institutionnalisés.
Elle a mis en évidence la logique coloniale qui sous-tend cette hiérarchie. Au cours des années 1800 et au début des années 1900, les érudits européens ont souvent dépeint l’Afrique comme un continent de mythes plutôt que de raison.
L’absence de textes écrits classiques était interprétée comme une absence intellectuelle. Mais le fait de raconter des histoires n’empêche pas le raisonnement intellectuel. L’écriture ne produit pas automatiquement une pensée critique. En analysant les versets Ifá, Oluwole a montré qu’ils contiennent un raisonnement éthique, une réflexion sur la causalité (cause et effet) et un débat sur la responsabilité humaine.
Son travail a engagé un dialogue avec des débats plus larges dans le domaine de la philosophie africaine. Des penseurs tels que Paulin Hountondji du Bénin ont critiqué l’idée selon laquelle la philosophie africaine n’était qu’une vision collective du monde. Ils ont défendu les traditions critiques et argumentatives. Oluwole a démontré que ce raisonnement critique pouvait également s’inscrire dans des formes orales.
Une femme pionnière
Le travail d’Oluwole ne peut être dissocié de sa condition de femme. La philosophie reste l’une des disciplines les plus dominées par les hommes dans le monde.
Oluwole a toutefois dû affronter un double obstacle : être une femme dans un champ philosophique longtemps dominé par les hommes, et être une philosophe africaine confrontée à des normes intellectuelles largement façonnées par l’eurocentrisme.
Elle est devenue une personnalité de plus en plus publique, faisant de nombreuses apparitions à la télévision et donnant des conférences, suscitant toujours le débat.
Pourquoi elle est importante aujourd’hui
Les questions soulevées par Sophie Oluwole restent d’actualité.
Alors que les appels à la décolonisation du savoir se multiplient, les universités du monde entier repensent leur enseignement. Pourtant, le changement se concentre souvent sur l’ajout d’auteurs au programme. La question plus profonde concerne les critères utilisés pour définir le savoir.
Les travaux d’Oluwole invitent à une réflexion plus structurelle. Si la philosophie est définie de manière trop restrictive, l’inclusion restera limitée. La définition même de la philosophie doit être examinée.
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Son argumentation dépasse le cadre de l’Afrique. De nombreux systèmes de connaissances indigènes continuent d’être marginalisés parce qu’ils sont transmis oralement ou intégrés dans des rituels et des récits. Ils sont considérés comme un patrimoine culturel plutôt que comme une production intellectuelle.
En défendant la profondeur philosophique de la pensée yoruba, Oluwole a remis en question cette hiérarchie. Elle a montré que la philosophie n’est pas la propriété d’une seule civilisation. Il s’agit d’une pratique humaine façonnée par différents médias et différentes histoires.
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Christophe Premat a écrit avec Buata Malela l’ouvrage Sensibilités intellectuelles africaines paru en 2025 aux éditions Hermann.
– ref. Sophie Oluwole, la pionnière nigériane qui a redéfini la philosophie – https://theconversation.com/sophie-oluwole-la-pionniere-nigeriane-qui-a-redefini-la-philosophie-278158
