Source: The Conversation – France (in French) – By Jézabel Couppey-Soubeyran, Maîtresse de conférences en économie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
En multipliant les attaques contre la banque centrale américaine, la Réserve fédérale, le président des États-Unis Donald Trump dessine une vision de la monnaie comme arme économique et géopolitique. Selon Jézabel Couppey-Soubeyran, maîtresse de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon–Sorbonne, cette tentative de mise au pas fragilise la crédibilité des banques centrales et accroît les risques financiers. Entre le danger d’une banque centrale étatique et les limites d’un modèle technocratique coupé de la société, elle plaide pour l’émergence d’une institution tournée vers le bien commun.
The Conversation : Depuis le début de son second mandat, le président des États-Unis Donald Trump reproche à Jerome Powell, président de la Réserve fédérale américaine (Fed), de ne pas baisser assez vite les taux d’intérêt pour muscler la croissance. Que traduisent ces pressions, qui passent également par des menaces personnelles ?
Jézabel Couppey-Soubeyran : On peut clairement y voir un glissement dans la manière dont la politique monétaire est perçue. Elle n’est plus seulement envisagée comme un instrument de stabilisation macroéconomique, mais comme une véritable arme économique, voire géopolitique. Baisser les taux, par exemple, peut affaiblir le dollar, améliorer la compétitivité-prix des entreprises américaines et soutenir une stratégie commerciale agressive. Ce type de raisonnement est probablement présent en toile de fond.
Cela dit, je ne suis pas certaine que Donald Trump ait une vision très élaborée des missions traditionnelles de la politique monétaire. Ce qu’il cherche avant tout, c’est une baisse des taux pour stimuler l’économie. Au-delà de cette motivation immédiate, il y a sans doute quelque chose de plus profond : une tentative de captation du pouvoir monétaire. À travers ses pressions sur la Fed, Donald Trump semble vouloir transformer la banque centrale en une antenne étatique, mise au service de ses intérêts politiques – et personnels.
Que pourrait-il se passer si Donald Trump parvenait réellement à mettre la main sur la Fed ?
J. C.-S. : Il ne se contenterait sans doute pas de baisser les taux. Il utiliserait l’ensemble de l’arsenal monétaire : programmes massifs d’achats d’actifs, facilitation du financement de la dette publique, voire rétablissement du financement direct du Trésor par la banque centrale. Les outils de la banque centrale sont extrêmement puissants, et ils deviennent très dangereux s’ils sont placés entre les mains d’un État malveillant.
Attention : ces outils ne doivent pas non plus rester l’apanage de banques centrales entièrement technocratiques, désencastrées de la société et de ses besoins. Le pouvoir monétaire devrait appartenir à la société dans son ensemble.
Aujourd’hui, nous n’allons clairement pas dans cette direction.
Quels sont les risques concrets d’une perte d’indépendance de la Fed, et plus largement des banques centrales ?
J. C.-S. : Il faut déjà rappeler que l’indépendance de la Fed est plus limitée que celle de la Banque centrale européenne (BCE) : la banque centrale américaine rend beaucoup de comptes au Congrès, bien davantage que la BCE n’en rend au parlement européen. L’indépendance de la Fed est fragilisée : Donald Trump a commencé à placer ses proches, a tenté d’évincer certains membres du conseil, et s’il a un peu calmé le jeu en nommant Kevin Warsh – un choix assez conventionnel – pour succéder à Jerome Powell, dont le mandat expire en mai, l’incertitude s’est malgré tout installée quant à l’autonomie de la Fed dans les mois à venir. Les risques classiquement identifiés d’une telle situation sont bien connus : des taux trop bas par rapport à la situation conjoncturelle, une accumulation excessive de dettes, une instabilité financière accrue et, à terme, une perte de crédibilité.
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La crédibilité est devenue un des instruments principaux de la politique monétaire moderne : elle permet d’ancrer les anticipations des marchés. Perdre cette crédibilité, c’est perdre une grande partie de sa capacité d’action. Il existe aussi un risque plus profond, moins souvent évoqué : celui de refermer complètement le débat sur l’indépendance des banques centrales. Face aux pressions de Donald Trump, beaucoup idéalisent le modèle actuel et présentent l’indépendance technocratique comme un rempart absolu.
On se retrouve alors dans une opposition binaire : soit une banque centrale totalement soumise à l’État, soit le statu quo technocratique. Ce cadre est insatisfaisant. Une banque centrale étatique est dangereuse, mais une banque centrale technocratique, coupée de la société, ne sert pas le bien commun. Nous aurions besoin d’une banque centrale « civique », au service des besoins collectifs. Le risque, aujourd’hui, est de ne plus pouvoir poser cette question.
Cette réflexion rejoint vos travaux sur le rôle des banques centrales dans la transition écologique ? (Voir à ce sujet la note de l’Institut Veblen « Le rôle de la politique monétaire dans la transition écologique : un tour d’horizon des différentes options de verdissement » ainsi que les ouvrages le Pouvoir de la monnaie, aux éditions Les liens qui libèrent, 2024, et l’Argent expliqué à ma mère… et à son banquier, aux éditions du Seuil, 2025, ndlr)…
J. C.-S. : La Banque centrale européenne (BCE) pourrait déjà faire beaucoup plus dans le cadre de son mandat actuel, sans même changer les traités. Mais il existe aujourd’hui un véritable problème de gouvernance. Une banque centrale plus ouverte à la société civile serait naturellement plus attentive aux grands défis sociétaux, notamment environnementaux.
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Le repli technocratique fait que ces enjeux ne deviennent jamais des objectifs pleinement assumés. Pourtant, la politique monétaire pourrait bel et bien être davantage « verdie ». Si ces objectifs étaient clairement inscrits dans les missions et la gouvernance de la banque centrale, son implication serait bien plus forte.
Que nous enseignent les exemples de banques centrales étatiques ailleurs dans le monde, notamment en Chine ?
J. C.-S. : La Chine a un véritable sens du policy mix et de la planification, ce que nous n’avons pas su mettre en place en Europe. Depuis des décennies, Pékin se fixe des objectifs, notamment environnementaux, qu’elle planifie dans le temps. Elle met ensuite l’ensemble de ses politiques économiques – y compris la politique monétaire et la politique de change – au service de ces objectifs planifiés. La politique monétaire chinoise est « structurelle » plutôt que « conjoncturelle », combinée aux autres politiques, industrielle notamment, et ainsi mise au service du développement (structurel) de l’économie.
La politique de change fait aussi partie de la combinaison. Le gouvernement chinois a d’ailleurs souvent été accusé de manipuler le yuan, d’agir sur son taux de change afin de répondre à des sanctions commerciales. Mais il peut aussi – et je pense que c’est ce qu’il fait aujourd’hui – redéployer le commerce du pays vers des régions du monde qui acceptent de payer en yuan.
L’excédent commercial record annoncé début 2026 s’explique en grande partie par ce phénomène : un véritable redéploiement des échanges vers l’Asie du Sud-Est, l’Afrique et l’Amérique latine, qui permet de compenser les répercussions des droits de douane américains. Les nouvelles routes de la soie ont été très utiles dans cette stratégie, en permettant d’établir des liens financiers et commerciaux, notamment avec de nombreux pays africains. La Chine a ainsi travaillé sur son autonomie et son indépendance. Elle s’est organisée pour pouvoir s’affranchir, dans une large mesure, des États-Unis et de l’Europe.
Les banques centrales peuvent-elles se coordonner pour limiter les effets déstabilisateurs des guerres commerciales ?
J. C.-S. : Lors de la crise financière de 2008 ou de la crise sanitaire de 2020, les banques centrales ont montré leur capacité à coopérer, notamment via des swaps de liquidités. Dans le contexte actuel de fragmentation géopolitique, cette coordination devient de plus en plus difficile. Le monde s’organise désormais en blocs rivaux, davantage dans l’affrontement que dans la coopération.
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Si, demain, la Fed devenait plus directement contrôlée par l’administration américaine, rien ne garantit qu’elle jouerait encore ce rôle coopératif. Un tel scénario pourrait provoquer des crises de liquidité majeures, particulièrement dangereuses pour la zone euro. D’où l’urgence, pour l’Europe, de renforcer son autonomie monétaire et financière afin de se préparer à un monde où la coopération n’est plus acquise.
Jézabel Couppey-Soubeyran est maîtresse de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne où elle enseigne l’économie monétaire et financière. Ses travaux de recherche portent sur les banques, l’instabilité et la régulation financières. Depuis septembre 2020, elle a rejoint l’Institut Veblen en tant que conseillère scientifique pour contribuer à l’élaboration et à la promotion de réformes monétaires et financières qui permettraient de faire avancer la transition écologique. Elle a publié de nombreux ouvrages, dont L’Argent expliqué à ma mère… et à son banquier,aux éditions du Seuil, en 2025.
Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie, cycle de conférences-débats qui se tiendront du 17 au 20 mars au Conseil économique social et environnemental (Cese) à Paris. Retrouvez ici le programme complet de l’édition 2026, « Le temps des rapports de force ».
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Jézabel Couppey-Soubeyran ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Souveraineté monétaire : « Les outils des banques centrales deviennent très dangereux s’ils sont placés entre les mains d’un État malveillant » – https://theconversation.com/souverainete-monetaire-les-outils-des-banques-centrales-deviennent-tres-dangereux-sils-sont-places-entre-les-mains-dun-etat-malveillant-276244
