Source: The Conversation – in French – By Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille Université (AMU)

Capture d’écran Youtube
Aux États-Unis, l’escalade militaire qui a démarré le 28 février en Iran ne peut être comprise uniquement à partir de logiques militaires ou diplomatiques. Elle s’inscrit également dans un champ symbolique et religieux dense, où traditions théologiques et narrations identitaires et imaginaires eschatologiques divers contribuent à légitimer, à contester ou à réinterpréter la violence des armes.
Quand on parcourt les prises de position publiques de ces derniers jours aux États-Unis, il est frappant de constater à quel point polarisation politique et polarisation religieuse s’entremêlent. Les partisans de l’opération lancée contre l’Iran conjointement avec Israël ont volontiers recours au registre religieux : sacralisation du leadership politique états-unien, mise en scène religieuse de la guerre, vision apocalyptique de l’affrontement actuel dans certains segments de l’appareil militaire, justification biblique par certains milieux chrétiens pro-israéliens… Dans le même temps, une partie de l’extrême droite américaine, habituellement alignée sur l’administration Trump, promeut une vision complotiste et antisémite des derniers événements.
Ces dynamiques se heurtent à un ensemble de discours religieux profondément étrangers à la logique de guerre et à la moindre justification biblique ou morale de la destruction de l’Iran. Ces prises de position, mises en avant aussi bien par des Églises américaines protestantes que par l’Église catholique des États-Unis et par le Vatican, réaffirment les principes du droit international et contestent la mobilisation du sacré au service de la guerre.
La sacralisation du leadership politique : Trump et l’imaginaire apocalyptique
Le premier élément de cette configuration est la construction autour de la figure de Donald Trump d’un imaginaire politico-religieux propagé par un ensemble de théologiens et de leaders fondamentalistes, qu’on peut qualifier de protestants charismatiques, au sein d’une mouvance contemporaine, la Nouvelle Réforme apostolique, qui se présente comme une véritable restauration du pouvoir spirituel chrétien, où les leaders prophétisent et interprètent les événements comme des signes divins.
Plusieurs de leurs personnalités médiatiques – Paula White, Lance Wallnau, Cindy Jacob, Dutch Sheets – ont magnifié, depuis sa première candidature, Donald Trump, allant jusqu’à le voir en lui un acteur providentiel inscrit dans l’histoire du salut.
Cette lecture mobilise notamment une typologie biblique fondée sur la figure du roi David, souverain choisi par Dieu malgré ses fautes personnelles. En 2016, Jerry Falwell Junior, président de la Liberty University, expliquait ainsi que Dieu avait choisi David malgré ses péchés et qu’il fallait juger un leader politique comme un roi, non comme un pasteur. De son côté, Franklin Graham, président de la Billy Graham Evangelistic Association, a mobilisé la même typologie pour justifier le soutien évangélique à Trump.
Ce schéma herméneutique permet de neutraliser les critiques morales à l’égard du président, tout en l’inscrivant dans une narration providentialiste. Se prenant au miroir de son « élection divine », Donald Trump, qui a pu se présenter comme le « Chosen One » (« l’Élu »), utilise un vocabulaire apocalyptique dans certains de ses discours, notamment lors d’un meeting tenu à West Palm Beach, le 26 juillet 2024, où il a implicitement évoqué une transformation radicale de l’ordre politique américain.
Cette rhétorique s’inscrit dans une tradition fondamentaliste millénariste, qui interprète l’histoire contemporaine comme le prélude d’une confrontation finale entre le Bien et le Mal. Dans cette perspective, la politique étrangère états-unienne peut être relue comme une étape du drame eschatologique. La guerre cesse alors d’être un simple instrument de puissance : elle devient l’un des événements possibles de l’accomplissement de l’histoire divine.
La mise en scène religieuse de la guerre à la Maison-Blanche
La seconde étape de ce processus consiste à traduire cette théologie fondamentaliste, qui assume la guerre terrestre comme un combat final, en mise en scène institutionnelle.
Le 5 mars 2026, alors que les opérations militaires au Moyen-Orient s’intensifient, Trump accueille dans le bureau Ovale une vingtaine de pasteurs évangéliques. Ceux-ci prient pour le président et pour les soldats américains engagés dans la guerre. Le pasteur Tom Mullins demande explicitement à Dieu de protéger les forces armées américaines et d’accorder au président « la sagesse venue du ciel ».
Cette séquence est politiquement significative à plusieurs titres. Elle transforme la décision militaire en objet de prière publique ; elle associe l’autorité présidentielle à l’intercession pastorale ; et elle inscrit l’action armée dans la narration religieuse d’une nation « under God ». L’image du président entouré de pasteurs imposant les mains constitue ainsi un dispositif symbolique puissant : la guerre est implicitement placée sous la protection divine.
Pour rappel, Trump a créé le 7 février 2025 à la Maison-Blanche « un Bureau de la foi », confié à Paula White, déjà citée, et il affirme régulièrement avoir été « sauvé par Dieu » pour empêcher le déclin de l’Amérique. Cette articulation entre pouvoir politique, rhétorique religieuse et symbolique nationale contribue à sacraliser l’action militaire.
La traduction apocalyptique du conflit dans certains segments de l’armée des États-Unis
Cette sacralisation de la guerre ne se limite pas au pouvoir politique. Elle se diffuse également dans certains segments de l’appareil militaire, provoquant de sérieux remous. La Military Religious Freedom Foundation (MRFF), fondée en 2006 par Mickael L. Weinstein, un avocat et ancien officier de l’US Air Force, sur le modèle de l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU), a reçu plus de 200 plaintes de militaires dénonçant l’usage d’une rhétorique chrétienne radicale pour justifier la guerre contre l’Iran. Plusieurs témoignages y sont rapportés d’officiers expliquant aux soldats que le conflit faisait partie du « plan divin de Dieu ».
Un sous-officier rapporte notamment qu’un commandant aurait affirmé :
« Le président Trump a été désigné par Jésus pour allumer en Iran le feu qui provoquera l’Armageddon »,
établissant un lien explicite entre l’intervention militaire et la bataille eschatologique d’Armageddon décrite dans l’Apocalypse.
Ces propos ont suscité de fortes réactions internes. Weinstein voit dans ce type de déclarations le signe d’une poussée de l’extrémisme chrétien dans l’armée et d’une violation claire du principe de séparation entre l’Église et l’État. Une plainte est déposée au nom de 15 militaires, dont 11 chrétiens, un musulman et un juif, ce qui montre que la protestation traverse les appartenances confessionnelles.
Cette controverse révèle l’existence d’un profond débat au sein de l’armée américaine sur la place du nationalisme chrétien dans les institutions militaires. La séquence illustre aussi le climat « théologique » du Pentagone sous Pete Hegseth, secrétaire à la défense notoirement sioniste chrétien et par ailleurs adepte du masculinisme dans l’armée, qui a relayé en août 2025 une séquence de CNN consacrée au pasteur Doug Wilson, cofondateur de la (fondamentaliste) Communion of Reformed Evangelical Churches (CREC), aux prises de parole radicales et hostile à la moindre présence féminine dans l’appareil militaire.
Les justifications religieuses pro-guerre dans les milieux évangéliques et pro-israéliens
Parallèlement à ces dynamiques institutionnelles, certains milieux religieux américains interprètent explicitement la guerre contre l’Iran à travers une grille théologique. Des prédicateurs évangéliques présentent l’intervention militaire comme une libération spirituelle de l’Iran ou comme une étape dans l’accomplissement des prophéties bibliques. Dans cette perspective, l’Iran est souvent associé à la Perse biblique, tandis qu’Israël est présenté comme le peuple soutenu par Dieu dans le combat final contre les forces du Mal.
La noble figure du roi Cyrus, souverain perse ayant permis le retour des Juifs d’exil selon la Bible, est mobilisée pour magnifier le rôle politique de Trump. Dans le même temps, la figure diabolique du vizir Haman, qui voulait massacrer tous les Juifs de l’Empire perse, est, elle, mobilisée pour diaboliser le régime des mollahs. Cette lecture s’inscrit davantage dans le courant du sionisme chrétien, qui relie les conflits contemporains du Moyen-Orient aux prophéties eschatologiques annonçant la fin des temps.
De ce point de vue, soutenir Israël et affronter ses ennemis constitue non seulement un choix géopolitique, mais également un acte participant à l’accomplissement du plan divin. Cependant cette interprétation fait l’objet de critiques croissantes parmi les théologiens chrétiens engagés dans le dialogue judéo-chrétien, qui mettent en garde contre la projection simplificatrice de catégories bibliques sur des conflits contemporains complexes.
Le retournement antisémite de l’extrême droite isolationniste
La sacralisation pro-israélienne de la guerre produit également des effets paradoxaux. Dans certains segments de l’extrême droite américaine, elle alimente un discours complotiste et antisémite d’une virulence croissante. Une partie du mouvement MAGA (Make America Great Again, slogan de Donald Trump, ndlr.), très attachée à l’isolationnisme, accuse l’administration américaine de mener une guerre pour le compte d’Israël. Des personnalités telles que Nick Fuentes, représentant du courant Groyper (du nom d’un personnage de cartoon, grenouille verte devenue la mascotte de ce mouvement) de l’alt-right, dénoncent une politique étrangère dominée par les intérêts israéliens.

Compte X de Nick Fuentes
La commentatrice Candace Owens parle quant à elle d’une guerre imposée par une « mafia khazare », reprenant un vocabulaire antisémite classique. Même certains détracteurs plus institutionnels de l’intervention militaire, comme l’ex-journaliste de Fox News Tucker Carlson, accusent les États-Unis d’agir « sur ordre d’Israël », ce qui a conduit l’ambassadeur israélien à Washington Yechiel Leiter à dénoncer la résurgence de stéréotypes antisémites affirmant que les Juifs contrôlent la politique américaine.
Ainsi, la sacralisation religieuse de la guerre nourrit paradoxalement une polarisation extrême : elle produit à la fois une légitimation théologique de l’intervention et une radicalisation antisémite dans certains segments du camp anti-guerre.
Les contre-discours religieux : Églises américaines et diplomatie vaticane
Face à ces imaginaires guerriers, de nombreuses institutions religieuses expriment une opposition claire à la guerre. Églises protestantes modérées (les épiscopaliens, les unitariens, les méthodistes, les quakers et mennonites, les 38 Églises membres du National Council of Churches) et responsables catholiques américains (l’ensemble de la Conférence épiscopale des États-Unis) dénoncent la sacralisation du conflit. La critique la plus structurée émane toutefois du Vatican.
Après une prise de parole immédiate du pape Léon XIV, qui a appelé à arrêter cette « spirale de la violence » qui risquait très prévisiblement de se transformer en « tragédie aux proportions énormes » et en « abîme irréparable », le secrétaire d’État du Vatican Pietro Parolin a condamné l’offensive contre l’Iran en déclarant :
« La force du droit a été remplacée par le droit de la force. »
Parolin a rappelé les principes de la doctrine catholique de la guerre juste : nécessité, proportionnalité et protection des civils, en faisant appel au respect des institutions multilatérales et du droit international et demandant de revenir en urgence à la diplomatie internationale.
Précédemment, le Vatican a refusé de participer au projet de « Board of Peace » proposé par l’administration Trump pour Gaza, estimant que les conditions politiques et diplomatiques d’une telle initiative ne sont pas réunies.
Ces prises de position sont relayées par des réseaux catholiques américains, dont ce collectif militant (non officiel) Priests against Genocide USA, engagé dans la dénonciation des violences contre les civils à Gaza et dans la critique des initiatives diplomatiques américaines liées au conflit, ressemblant à lointaine distance aux collectifs de prêtres des années 1960 contre la guerre du Vietnam. Elles constituent ainsi un contre-discours religieux majeur face à la sacralisation nationaliste de la guerre.
L’absence de toute justification religieuse chez les deux héritiers MAGA
Quant aux deux catholiques déclarés parmi les personnalités les plus en vue du gouvernement, le vice-président J. D. Vance et le secrétaire d’État Marco Rubio, il est difficile de trouver la moindre référence « religieuse » dans leur position à l’égard de cette guerre qui met en danger leur propre avenir dans la compétition présidentielle.
Vance, qui a pu déclarer que « le gouvernement américain n’est pas équipé pour fournir le leadership moral mais l’Église, si », évite de communiquer sur le sujet, tant il est gêné dans sa posture d’isolationniste, sans saisir – pour l’instant – l’occasion de rappeler ses convictions pour critiquer l’opération en Iran et, ainsi, représenter la colère du peuple MAGA. Rubio, lui, a beau se présenter publiquement le visage marqué d’une croix de cendres, signalant sa dévotion liturgique à l’entrée du Carême, il a toujours affiché des positions pro-israéliennes, interventionnistes et néoconservatrices, sans rapport avec ses convictions. Mais, au moins, aucun ne verse dans le triomphalisme millénariste.
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Blandine Chelini-Pont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. États-Unis : quand les imaginaires religieux justifient (ou non) la guerre en Iran – https://theconversation.com/etats-unis-quand-les-imaginaires-religieux-justifient-ou-non-la-guerre-en-iran-277840
