Source: The Conversation – in French – By Norrin Halilem, Full professor in Knowledge and Innovation Management, Science Populariser, Université Laval
La production alimentaire mondiale atteint des records. En 2025, la quantité de nourriture produite par habitant était à son niveau le plus élevé jamais enregistré, soutenue par une hausse plus rapide que la croissance démographique au cours des dernières décennies. Selon le Programme alimentaire mondial, cette nourriture produite pourrait suffire à nourrir chaque enfant, femme et homme sur Terre.
Pourtant, près de 2,3 milliards de personnes ont connu en 2024 une forme d’insécurité alimentaire, allant de la faim chronique à un accès limité à une alimentation nutritive et de qualité, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Bien que souvent associée aux pays en développement, cette situation est également prévalente dans de nombreux pays développés.
Ainsi, au Canada, près de 7 millions de personnes (17 %) vivent dans l’incertitude quotidienne quant à leur prochain repas. En Europe, l’insécurité alimentaire touche entre 5 et 20 % de la population. Aux États-Unis, malgré plusieurs programmes fédéraux, 46 millions de personnes, soit 13 %, dépendent chaque année des banques alimentaires pour nourrir leurs familles.
La FAO estime que le quart des populations dans les Caraïbes et en Amérique latine font face à une insécurité alimentaire sévère à modérée, plus du tiers en Asie centrale, du Sud et de l’Ouest et en Afrique du Nord, la moitié en Océanie (hors Australie et Nouvelle-Zélande) et les deux-tiers en Afrique subsaharienne.
Des effets dévastateurs sur la santé physique et mentale
L’objectif « Faim zéro » fixé pour 2030 par les Nations unies semble désormais hors de portée. Les estimations actuelles suggèrent qu’au moins 600 millions de personnes devraient connaître encore la faim en 2030, ce qui constituerait un échec mondial majeur par rapport aux ambitions déclarées.
L’insécurité alimentaire est considérée comme une cause profonde de nombreux autres problèmes, puisqu’elle entraîne des effets dévastateurs sur la santé physique et mentale des populations touchées et même sur la stabilité des pays.
Les personnes en situation d’insécurité alimentaire présentent des taux plus élevés d’obésité, de diabète, d’hypertension et de troubles mentaux, créant un cercle vicieux qui entraîne des défis sociaux et sanitaires coûteux.
Professeur à l’Université Laval en gestion des connaissances et de l’innovation, mes travaux de recherche portent sur les solutions de réduction de la pauvreté. Avec le chercheur en développement durable Kouassi Marius Honoré Aké, nous analysons le contraste entre l’abondance de la production alimentaire mondiale et la persistance de l’insécurité alimentaire. Nous n’abordons pas dans cet article les causes des famines causées par les guerres, qui répondent à d’autres logiques.
Des causes multiples, des approches fragmentées
L’insécurité alimentaire est souvent réduite à une question de pauvreté, alors que ses causes sont multiples et interconnectées : inégalités de revenus, précarité de l’emploi, faible niveau d’éducation, complexité administrative et restrictions budgétaires.
De plus, l’approche fragmentée des interventions, avec des acteurs politiques et des ONG qui opèrent en silos, complique la situation. La plupart des programmes se concentrent sur les symptômes sans réellement s’attaquer aux causes structurelles.
Un gaspillage éhonté
Alors que l’insécurité alimentaire concerne des millions de personnes, le gaspillage alimentaire atteint des niveaux difficiles à justifier. Ainsi, selon la FAO, plus de 1,3 milliard de tonnes de nourriture sont gaspillées chaque année dans le monde, soit près du tiers de la production alimentaire. Une étude exhaustive, basée sur 54 recherches scientifiques, réalisée par la chercheuse allemande Elisa Uhlig et des experts en durabilité en 2025, indique que la nourriture est surtout gâchée au début et à la fin du processus.
Plus précisément, selon d’autres données utilisées par un groupe de chercheurs suédois sur les questions d’agriculture durable et par la FAO, c’est 40 % de la nourriture qui est principalement gâchée lors de la production dans les pays en développement, tandis qu’un pourcentage similaire l’est durant les phases de distribution, de mise en marché et de consommation dans les pays développés.
Ainsi, chaque jour, des entreprises agroalimentaires et des réseaux de distribution éliminent des tonnes de nourriture encore consommable pour des raisons techniques, esthétiques, logistiques ou commerciales.
Facteur aggravant : ces grandes entreprises transforment leurs déchets et leurs activités d’aide alimentaire en stratégie de relations publiques et en avantages fiscaux. Certaines convertissent leurs excédents en dons alimentaires, tout en évitant les coûts liés à la gestion des déchets. Ainsi, l’aide alimentaire devient un outil de communication qui dissimule mal les responsabilités du secteur privé dans la reproduction des inégalités.
L’échec des programmes gouvernementaux et les contradictions du secteur privé
Face à ces limites institutionnelles et à ces incohérences de marché, de nouvelles approches voient le jour. Celles-ci s’articulent autour de trois dimensions : une utilisation plus efficace des ressources, une amélioration de la qualité nutritionnelle et un renforcement des capacités des populations touchées.
Il ne s’agit plus seulement d’augmenter la production alimentaire, mais de repenser les systèmes alimentaires pour les rendre plus équitables, durables et résilients. Ces solutions intègrent donc la justice sociale, la durabilité environnementale et la viabilité économique.
Certaines banques alimentaires élargissent d’ailleurs leur mission. C’est le cas de la Los Angeles Regional Food Bank, aux États-Unis, du réseau Right to Food, au Canada, ou de l’Applied Nutrition Project, au Kenya.
Ces banques ne se contentent plus de distribuer des denrées, mais proposent également des formations d’accompagnement budgétaire ou culinaire, des conseils en droits sociaux, des jardins communautaires et des programmes d’insertion professionnelle. L’objectif est de réduire la dépendance à l’aide alimentaire plutôt que de l’entretenir.
Par ailleurs, la technologie ouvre de nouvelles opportunités. Avec des applications comme Too Good To Go, plus de 150 millions de repas sont sauvés de la poubelle chaque année et proposés à prix réduit. Cette approche illustre comment l’innovation peut aussi connecter l’abondance au besoin et réduire le gaspillage.
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Le développement de partenariats stratégiques est essentiel pour réduire l’insécurité alimentaire. Des partenariats intersectoriels favorisent la création de synergies entre les producteurs, les organismes communautaires, les entreprises et les consommateurs finaux. En mobilisant les ressources et les compétences, ces collaborations renforcent l’efficacité des initiatives contre la faim.
L’insécurité alimentaire n’est pas une fatalité, mais le symptôme d’inégalités structurelles qui nécessitent des solutions systémiques.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Il y a assez de nourriture pour nourrir tout le monde. Alors, pourquoi l’insécurité alimentaire persiste ? – https://theconversation.com/il-y-a-assez-de-nourriture-pour-nourrir-tout-le-monde-alors-pourquoi-linsecurite-alimentaire-persiste-270221
