Source: The Conversation – in French – By Papa Sow, Senior Researcher, The Nordic Africa Institute
Le Sénégal est depuis plusieurs années un producteur de minéraux et de métaux tels que les phosphates, le fer, le titane, le cuivre, le rutile, le leucoxène, le nickel, l’ilménite et le zircon. En 2007, et pour une durée de 25 ans,l’Etat a octroyé à la société minière à capitaux internationaux GCO (Grande Côte Operations, devenue depuis novembre 2025 EGC – Eramet Grande Côte) un permis d’exploitation du zircon sur une superficie de 451.949 km2. Celle-ci s’étend du nord de Dakar (après la commune de Kayar) au sud de Saint-Louis (la Commune de Gandiol).
Le sable de zircon, ou silicate de zirconium — un minéral critique listé au numéro 40 dans le tableau périodique des minéraux de Mendeleïev)
—, et l’ilménite — un minéral non rare — sont présents en abondance dans de nombreux pays.
Le zircon est extrait de dépôts de sables noirs particulièrement riches en minéraux lourds, grâce à des techniques complexes de dragage ou d’extraction à sec. Le Sénégal, qui extrait un peu plus de 5 % du zirconium mondial, se range derrière la France, l’Afrique du Sud, l’Australie et le Mozambique qui demeurent les principaux producteurs et fournisseurs du monde.
Ces minéraux lourds sont concentrés le long des dunes sur la côte nord et en Casamance, dans le sud du pays. En 2021, le Sénégal disposerait du quatrième ou cinquième gisement de sables minéralisés au monde.
L’étude récente que j’ai menée met en lumière des tensions multidimensionnelles autour de l’exploitation de ce minerai avec des conflits saillants qui incluent des spoliations foncières – certains agriculteurs ayant perdu leurs terres fertiles en échange d’indemnisations faibles ou de relocations non adéquates –, les menaces sur l’économie touristique locale longtemps basée sur les écolodges, les bivouacs et les paysages uniques.
A cela s’ajoute la dégradation de l’environnement provoquée par la voracité d’une drague géante – actuellement aux arrêts « pour une période longue » après un « incendie » – qui avance et filtre, au nord de Lompoul, le sable minéralier conçu il y a des milliers d’années.
L’extraction des minéraux qui s’étire le long des dunes impacte durablement l’écosystème côtier, menace les cultures maraîchères et « pollue » la nappe phréatique, selon les agriculteurs interrogés dans notre étude.
Les aires de Diogo et de Lompoul, avec une population de plus de 40 000 habitants, sont aujourd’hui les plus impactées par cette exploitation qui se déplace d’année en année, anéantissant sur son passage toute activité traditionnelle – agriculture, élevage et pêche. L’exploitation endommage le reboisement des filaos mis en place depuis les années 1950 pour lutter contre l’érosion.
La mine mobile se déplace de 30 mètres par jour. Soit 7 000 tonnes de sables à l’heure et à peu près 3 500 camions de sable chaque jour sont livrés à la drague qui fait le tri des sables. Plus de 25 000 m³ d’eau/jour – quantité provenant du pompage direct dans les aquifères souterrains – sont nécessaires au fonctionnement journalier de l’unité de concentration flottante. Quant aux « déchets résiduels » (dont EGC continue de nier l’existence), ils sont susceptibles de « polluer » les nappes phréatiques et de créer de graves maladies.
Le « paternalisme » industriel face à l’acceptabilité sociale
Les investissements d’EGC, qui emploie plus de 2 200 personnes au Sénégal, sont estimés à 800 millions d’euros. La société minière EGC est contrôlée à 90 % par le groupe français ERAMET.
La part de l’État du Sénégal n’est que de 10 %. L’exploitation des sables minéralisés porte le Sénégal au rang mondial confortable de quatrième pays parmi les pays producteurs de ces produits, soit 700.000 tonnes de minéraux lourds traités chaque année.
La relation EGC-populations locales apparaît quasi asymétrique. EGC est perçue comme un « bienfaiteur » avec un certain nombre d’actions : relocations avec logements, mise en place de structures de santé, projets communautaires financés, Standard Initiative for Responsible Mining Assurance – IRMA 50 pour une « exploitation minière responsable », programmes de suivis participatifs, audits de suivi tous les 18 mois, restitutions de plus de 1000 hectares de terres reboisées, etc. Mais ce « bienfaiteur » reste exigeant. Les populations locales, souvent perçues comme de simples sujets devant faire preuve de respect, de loyauté et d’obéissance envers la multinationale, interprètent cette situation comme une forme de « paternalisme ».
Cette sorte de « contrôle social » exercé sur les populations locales qu’on voudrait voir être « fidèles et disciplinées » essaie de limiter les dégâts de contestations renvoyant aux nombreuses relocations, aux compensations financières « faibles » et aux impacts négatifs des extractions sur l’environnement.
L’acceptabilité sociale du projet d’extraction de minéraux n’a pas encore réellement pris. Elle est récusée par bon nombre de populations locales. Certains maires de ville avaient d’ailleurs, dès 2022, rejeté, lors d’une audience publique, l’étude d’impact environnementale présentée par EGC.
Les riverains estiment que les infrastructures (cases de santé, écoles, logements), bien que construites par EGC, sont souvent soit inopérantes, soit insuffisantes. Il y a donc un présage d’injustice sociale ambiante, un sentiment diffus qu’on a assisté à une sorte de pillage de leurs ressources par EGC sans que l’Etat sénégalais se prononce clairement sur la question.
Menace sur le tourisme et l’agriculture
Parallèlement à l’extraction minéralière, les aires de Diogo et de Lompoul, du fait de leurs terres riches, d’une nappe phréatique peu profonde et de paysages dunaires spectaculaires, sont aussi exploitées par les entrepreneurs du secteur touristique. Ces derniers ont contribué depuis le début des années 1980 à instaurer le concept du « tourisme de désert ».
A Lompoul, le tourisme qui exploite le mini « désert de Loumpoul » couvrant 18 km², situé à 200 km au nord de Dakar, s’est développé. C’est un site hostile, semi-aride et quasi désertique, situé à 50 kilomètres à l’ouest de la ville de Kébémer. Ce « désert », constitué de dunes de 30 à 40 mètres de hauteur, attire une clientèle touristique friande de solitude et d’un repos loin des grandes agglomérations bruyantes. En 20 ans, cette partie du Sénégal était devenue une zone de randonnée sécurisée que des touristes venus du monde entier arpentent.
Mais depuis plusieurs années, l’exploitation des sables minéralisés menace ces activités touristiques dans ce « désert de Lompoul » mais aussi le secteur de l’agriculture intensive. Certains exploitants touristiques et agriculteurs sont opposés à ces extractions. Un collectif de cadres, d’activistes et d’artistes les a soutenus par ailleurs dans une pétition publique publiée dans plusieurs médias à la mi-mars 2025.
Des activistes qui ont essayé de soutenir les populations locales ont été convoqués dans les tribunaux sénégalais en citation directe. D’autres ont été violemment brimés et emprisonnés pour quelques jours au cours du mois de février 2025, puis libérés. Les menaces étant désormais permanentes et voilées.
Manque de capacitation institutionnelle
Le Sénégal dispose d’un code minier avec un cadre institutionnel, élaboré en 2003, plusieurs fois remanié et réadapté en 2016.
C’est un excellent cadre législatif qui réglemente les activités minières dans le pays. Il incite à une gouvernance rationnelle des ressources minières, prévoit une répartition des dividendes entre l’Etat, les collectivités locales et les populations riveraines des sites exploités. Il n’en demeure pas moins que son application suscite des défis et enjeux majeurs.
Mon étude propose des recommandations. Pour rompre avec le « paternalisme industriel » décrié, calmer le mécontentement dans cette partie du Sénégal et promouvoir une meilleure acceptabilité sociale, il convient de :
-
Créer un fonds souverain — ou/et une rente annuelle indexée sur l’inflation — qui détiendra des parts dans l’exploitation minière pour garantir les revenus des populations locales à long terme. Il faut certes prioriser la loi sur le contenu local du secteur minier en ne misant pas uniquement sur les Sénégalais qualifiés, mais en élargissant la formation des jeunes aux métiers techniques favorisant les métiers issus de la sous-traitance locale.
-
Sanctuariser certaines aires – le « désert de Lompoul », par exemple – avec les activités connexes à haute valeur ajoutée comme le tourisme, l’agriculture et la pêche.
-
Initier un processus de restitution de qualité des terres définissant des indicateurs de performance agricoles — capacité de rétention d’eau de la nappe, taux de matière organique — basés sur des techniques traditionnelles d’amendement du sol sur cinq ans. Ces indicateurs doivent être validés par des experts indépendants choisis par les communautés locales avant la remise des terres afin de compenser les rendements antérieurs.
-
Surveiller les ressources en eau en installant des stations de mesure de niveau de l’eau avec des relevés publics et auxquels les populations locales et des experts indépendants ont accès afin de prouver l’absence ou non de communication entre les deux nappes maastrichtiennes (supposément utilisé par EGC) et phréatiques (par les populations locales).
-
Bloquer un fonds séquestre indépendant de réhabilitation post-mine, qui sera audité annuellement, pour garantir que l’argent sera disponible en cas de départ précipité ou fermeture des mines
Il est urgent de passer d’un modèle extractif paternaliste à un partenariat équitable et durable.
En combinant une sécurité financière (à travers des fonds souverains), une protection environnementale (sanctuarisation des sites importants) et une transparence technique (suivi dans le temps des nappes phréatiques et des sols), il est possible de restaurer la confiance sur le long terme.
Cette démarche pourrait aider à transformer l’exploitation minière en un véritable levier de développement local, respectueux des modes de vie traditionnels et des générations futures du Sénégal.
![]()
Papa Sow does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. L’exploitation des sables minéralisés suscite des tensions au Sénégal : voici comment les apaiser – https://theconversation.com/lexploitation-des-sables-mineralises-suscite-des-tensions-au-senegal-voici-comment-les-apaiser-277383
