Source: The Conversation – France (in French) – By Alain Rival, Agronome. Agrosystèmes Biodiversifiés,, Cirad
Si l’impact environnemental des plantations tropicales est souvent questionné, les conditions des travailleurs restent, elles, souvent mises de côté. Pourtant, en Indonésie et en Malaisie par exemple, les plantations d’huile de palme sont aujourd’hui menacées par l’absence d’attractivité sociale de ce mode de production, qui n’a quasiment pas changé depuis l’époque coloniale. Une réalité souvent ignorée par les populations occidentales qui consomment quotidiennement de l’huile de palme.
Palmier à huile, cacao, café, banane : derrière ces produits du quotidien se cache une question rarement posée. Qui acceptera encore demain de travailler dans les grandes plantations tropicales ?
Depuis les indépendances des pays producteurs, ces filières reposent sur un modèle largement hérité de la période coloniale : des cultures d’exportation destinées aux marchés mondiaux, dont la rentabilité s’est longtemps appuyée sur une main-d’œuvre abondante, docile et peu coûteuse.
Or ce modèle s’essouffle. Si les débats publics sur les grandes filières tropicales se sont longtemps focalisés sur l’environnement, l’enjeu central devient aujourd’hui l’attractivité sociale de ces systèmes de production.
Des filières marquées par leur histoire coloniale
Les grandes cultures tropicales se sont construites sur la spécialisation des territoires et la dépendance à l’exportation. Comme nous l’avons montré dans un précédent ouvrage, les indépendances n’ont pas profondément transformé cette logique productive, malgré des ajustements techniques et institutionnels. Les rapports de pouvoir, l’organisation du travail et l’orientation prioritaire vers les marchés extérieurs demeurent largement structurants.
Palmier à huile en Asie du Sud-Est, cacao en Afrique de l’Ouest ou banane en Amérique latine suivent ainsi des trajectoires comparables, dans lesquelles la durabilité environnementale – portée par des standards de certification de plus en plus robustes – progresse plus rapidement que la transformation sociale des filières.
Ce décalage entre un modèle productif hérité de l’histoire coloniale et les aspirations sociales des sociétés tropicales contemporaines explique en grande partie la crise actuelle de l’emploi dans les grandes plantations.
Les jeunes se détournent du travail en plantation
En Indonésie et en Malaisie, premiers producteurs mondiaux d’huile de palme, les plantations peinent désormais à recruter localement. Les travaux conduits par John McCarthy, politiste à l’Australian National University, montrent que les jeunes ruraux se détournent massivement du travail agricole, jugé pénible, peu valorisant socialement et faiblement rémunéré.
Cette pénibilité est renforcée par une mécanisation encore insuffisante dans de nombreuses filières tropicales. Elle contribue également à accentuer les inégalités de genre : les tâches les plus dures reposent encore très largement sur une main-d’œuvre masculine, tandis que les femmes restent cantonnées à des emplois précaires et peu reconnus avec un accès limité au salaire et aux protections. Elles cumulent en plus le travail dans la plantation et les responsabilités domestiques, ce qui renforce leur fatigue et leur dépendance économique.
Depuis un siècle, le travail dans les plantations de palmier à huile a ainsi très peu évolué. Il reste très physique et peu rémunéré, avec des ouvriers qui coupent et transportent de lourdes charges dans des zones isolées.
Pour continuer à produire, les exploitations reposent donc de plus en plus sur une main-d’œuvre migrante, souvent vulnérable. En Asie du Sud-Est, la dépendance aux travailleurs étrangers dans les plantations de palmier à huile est très inégale selon les pays. Elle est particulièrement élevée en Malaisie : les migrants y représentent environ de 70 à 80 % des travailleurs du secteur, principalement originaires d’Indonésie, du Bangladesh, du Népal et de l’Inde. Lorsque la main-d’œuvre étrangère était indisponible du fait de la pandémie de Covid-19, certaines grandes plantations ont tâché d’attirer des travailleurs locaux en offrant des emplois aux repris de justice, en logeant gratuitement leurs ouvriers, sans que cela suffise à faire remonter la nette baisse de production.
À l’inverse, en Indonésie, la production repose surtout sur une main-d’œuvre nationale, souvent issue de migrations internes entre îles, et la part de travailleurs étrangers dans les plantations y reste marginale.
La question devient alors centrale : quel jeune Indonésien ou Malaisien choisirait volontairement de travailler dans une plantation, s’il n’y est pas contraint par l’isolement géographique ou l’absence d’alternatives économiques locales ? Cette désaffection menace, à terme, la stabilité sociale et productive des grandes filières tropicales.
L’huile de palme spécifiquement est aujourd’hui pleinement dépendante de la main-d’œuvre, car c’est une culture très peu mécanisée. De fait, les caractéristiques botaniques du palmier à huile, qui produit des grappes de fruits très nombreuses et très serrées, rendent la récolte difficile à automatiser.
Les régimes doivent être coupés parfois à plus de dix mètres de hauteur et l’ouvrier doit juger visuellement leur niveau de maturité (taille et couleur des fruits, présence de fruits détachés), ce qui en fait une opération délicate, que les machines peinent encore à reproduire.
Cette faible mécanisation s’explique aussi par l’abondance historique d’une main-d’œuvre bon marché, locale ou immigrée, dans les régions productrices, qui a longtemps limité les incitations à investir dans la recherche et le développement (R&D) et dans des solutions techniques alternatives.
Certifier la durabilité : des progrès timides
Face aux critiques, notamment liées aux risques de déforestation, les filières tropicales ont multiplié les dispositifs de certification. Huile de palme durable, cacao ou café certifiés promettent traçabilité et meilleures pratiques environnementales. Ces outils ont permis des avancées réelles, mais ils laissent souvent de côté la question du travail.
La certification du palmier à huile, notamment à travers des dispositifs tels que la Roundtable on Sustainable Palm Oil (RSPO), demeure un processus long, complexe et coûteux. Elle repose sur des cahiers des charges exigeants, des audits réguliers et des exigences élevées en matière de traçabilité des pratiques, impliquant des compétences administratives et techniques substantielles. Si les grandes entreprises agro-industrielles sont en mesure de mutualiser ces coûts et d’absorber les contraintes administratives associées, ceux-ci constituent en revanche un obstacle majeur pour les petits planteurs, qui représentent pourtant environ 40 % de la production nationale d’huile de palme en Indonésie.
Dans de nombreuses régions productrices, ces derniers manquent du temps, de l’accompagnement et des moyens financiers nécessaires pour accéder durablement à la certification. Coûts d’audit, lourdeurs administratives et exigences de conformité continue excluent de fait une large partie des producteurs indépendants. Il en résulte un paradoxe : les acteurs les plus vulnérables sont aussi ceux qui rencontrent le plus de difficultés pour accéder aux dispositifs censés améliorer la durabilité, renforçant ainsi les inégalités au sein de la filière palmier à huile.
La durabilité reste donc encore trop souvent pensée à l’échelle de la parcelle ou de la chaîne d’approvisionnement, sans intégrer pleinement les conditions d’emploi, les parcours professionnels et les perspectives sociales des travailleurs.
Des consommateurs exigeants, mais un débat incomplet
Les consommateurs européens interrogent de plus en plus l’origine des produits tropicaux et la transparence des circuits de production. Mais cette exigence demeure majoritairement environnementale. La question de l’emploi, de son évolution et de son attractivité reste largement absente du débat public.
Comme l’analyse Stefano Ponte, spécialiste des chaînes de valeur agricoles mondiales, ce déséquilibre comporte un risque majeur : sans amélioration tangible des conditions de travail, les dispositifs de durabilité peuvent devenir de simples outils de conformité, sans transformation structurelle des filières.
Cette remise en question concerne aussi les organisations de production et leur gouvernance. Coopératives, entreprises agro-industrielles et organismes de filière jouent un rôle clé dans la structuration de l’emploi, la formation et la reconnaissance des métiers, mais restent encore trop rarement au cœur des stratégies de durabilité.
Repenser l’attractivité des filières tropicales
L’avenir des grandes cultures tropicales dépendra moins des rendements que de leur capacité à attirer et retenir des travailleurs. Revalorisation salariale, mécanisation adaptée, accès à la formation et reconnaissance sociale des métiers agricoles deviennent des leviers essentiels.
Comme le rappelle l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’emploi rural est désormais un facteur clé de la durabilité des systèmes agricoles dans les pays tropicaux.
Cette revalorisation doit concerner non seulement les agriculteurs, mais aussi les cadres et les responsables de plantation appelés à repenser leur formation et à être davantage sensibilisés aux enjeux sociaux et environnementaux.
Des initiatives, comme le projet TALENT porté par l’Agence française de développement (AFD) et le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), illustrent cette évolution en cherchant à renforcer les compétences, les trajectoires professionnelles et l’attractivité des métiers agricoles tropicaux dans une perspective de durabilité.
Une question politique avant d’être agricole
Derrière le palmier à huile, le cacao ou le café se pose une question politique majeure : quel avenir pour les sociétés tropicales postcoloniales ? Continuer à fonder ces économies sur des cultures d’exportation à la logique essentiellement extractiviste les rend socialement peu attractives et fragilise leur avenir.
La question n’est donc pas seulement comment produire durablement, mais bien qui produira demain, et à quelles conditions.
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Alain Rival a reçu des financements du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (France) via son Fonds de solidarité pour les projets innovants (FSPI). Ses recherches sont également finançées par l’Agence Francaise de Developpement (AFD). Alain Rival a été Boursier Marie Curie de la Commission Européenne.
– ref. Huile de palme, cacao, café… qui travaillera demain dans les grandes plantations tropicales ? – https://theconversation.com/huile-de-palme-cacao-cafe-qui-travaillera-demain-dans-les-grandes-plantations-tropicales-276334
