Source: The Conversation – in French – By Sébastien Bourdin, Professeur de géographie économique, IÉSEG School of Management
À l’approche des élections municipales 2026, l’éolien, le biogaz et le solaire deviennent des sujets à haut risque politique. Mais l’opposition des habitants n’explique pas tout : notre recherche montre que certains maires temporisent – voire bloquent les discussions – à ce sujet pendant le calendrier électoral, par crainte du conflit local. Comprendre ces mécanismes est pourtant crucial pour concevoir des projets plus faciles à « vendre » politiquement, sans renoncer à l’ambition climatique.
Les maires affichent aujourd’hui une sensibilité élevée à l’enjeu climatique. Les chiffres le confirment : 87 % se déclarent préoccupés par le changement climatique, 69 % disent vouloir en faire une priorité de leur prochain mandat, et 65 % des collectivités affirment développer des projets d’énergies renouvelables. Pourtant, au moment de décider sur un projet précis – éolien, biogaz ou solaire – la décision se grippe souvent.
Le débat tend traditionnellement à en attribuer la responsabilité aux seuls habitants, à travers le phénomène baptisé NIMBY par les sociologues (pour Not In My BackYard, en français, « pas dans mon jardin », par lequel des populations plutôt favorables à un projet donné vont s’y opposer lorsque celui-ci implique davantage de nuisances à proximité de leur domicile.
Or, l’écart entre les intentions et les actions n’est pas seulement une affaire d’acceptabilité citoyenne : il renvoie aussi à des arbitrages politiques locaux.
Notre recherche, récemment publiée dans la revue Global Environmental Change invite à changer de focale. À partir d’entretiens menés avec 30 élus et l’apport de 50 articles de presse, nous avons mis en évidence deux logiques distinctes. de temporisation et de refus, qui éclairent le ralentissement observé dans de nombreux territoires à l’approche des élections. Certains élus, tout en se disant favorables à la transition, préfèrent ainsi éviter une séquence conflictuelle au mauvais moment.
« Pas pendant mon mandat » ou « pas tant que je suis candidat », des stratégies de temporisation
Quand un maire doit se prononcer sur un parc éolien, une unité de méthanisation ou une centrale solaire, il ne tranche pas seulement une question technique. Il ouvre une séquence politique locale : réunions publiques, tribunes dans le journal municipal, pétitions, tensions au conseil, parfois menaces de recours. Dans ce type de dossier, ce qui se voit immédiatement, ce sont les nuisances perçues et le conflit. Ce qui se voit plus tard, ce sont les bénéfices : recettes pour la commune, éventuels emplois, contribution aux objectifs climatiques. Cette asymétrie pèse sur la décision.

Jérémy-Günther-Heinz Jähnick/Wikimedia, CC BY-NC-SA
Elle devient encore plus déterminante quand une élection approche, car le coût politique est immédiat alors que les gains, eux, arrivent souvent plus tard. Certains élus choisissent alors de temporiser ou d’éviter la décision. Notre étude permet de distinguer deux logiques de report.
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Par analogie avec NIMBY, nous avons appelé la première NIMEY (pour Not In My Electoral Year, que l’on pourrait traduire en français par « pas tant que je suis candidat »). Elle correspond à des élus favorables aux projets renouvelables sur le principe, mais qui choisissent de décaler une décision sensible. Le calcul est simple : éviter d’installer un sujet conflictuel au cœur d’une campagne municipale, avec le risque de voir un projet cristalliser le débat local, polariser le conseil municipal, ou encore alimenter une mobilisation associative structurée.
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Nous avons appelé la seconde logique NIMTOO (pour Not In My Term Of Office, « Pas pendant mon mandat »). Celle-ci renvoie à un type de blocage plus durable : l’élu estime que le coût politique est trop élevé sur l’ensemble de son mandat. Ici, l’enjeu n’est plus le timing électoral immédiat, mais la conviction que le projet ne produira pas de bénéfice visible à court terme pour la population locale, ou qu’il exposera trop fortement la majorité municipale à un conflit permanent, ce qu’il veut éviter.
Ces deux attitudes ont un point commun : elles déplacent le niveau de l’explication du ralentissement. Le problème n’est plus seulement « l’opposition des habitants », mais l’arbitrage politique réalisé par l’élu, qui évalue ce qu’il peut gagner, ce qu’il peut perdre, et le moment où il acceptera – ou non – de porter ce risque.
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Le poids des règles et de l’administratif
Notre étude montre toutefois que ces stratégies de temporisation ne suffisent pas, à elles seules, à expliquer la prudence des maires. Même lorsqu’un élu est convaincu sur le fond, d’autres facteurs très concrets peuvent le pousser à ralentir.
En cause, d’abord la « mécanique » administrative. Un projet d’éolien, de méthanisation ou de solaire, ce n’est pas un simple oui ou non : c’est un dossier long, technique, exposé à des procédures et à des contestations.
Les maires parlent souvent de règles qui évoluent, de formulaires et d’étapes qui s’accumulent, de délais difficiles à maîtriser, et surtout de la crainte de voir le projet attaqué en justice. Dans une petite commune, ces sujets arrivent rarement sur un service juridique dédié : le maire, quelques agents, parfois une assistance extérieure, et beaucoup de temps à trouver là où il n’y en a pas. On comprend alors pourquoi un élu peut se dire favorable à la transition dans les enquêtes, et devenir nettement plus prudent quand un projet précis se présente.
Entre l’ambition générale et la décision locale, il y a un écart : celui de la gestion quotidienne d’un dossier complexe, potentiellement conflictuel, et dont les bénéfices n’apparaissent pas immédiatement.
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D’autres urgences locales prennent le dessus
Un troisième facteur revient fortement dans les discours des élus interrogés dans notre étude : la concurrence avec d’autres priorités municipales.
Dans de nombreuses communes, surtout hors des grandes métropoles, le maire doit déjà se battre sur des sujets tels que l’accès aux services publics, les tensions budgétaires, la désertification médicale, la cohésion sociale, ou encore l’entretien des infrastructures. Le temps politique et administratif est rare. Un projet d’énergies renouvelables, surtout s’il est perçu comme imposé ou difficilement maîtrisable, peut passer au second plan.
Cette hiérarchisation des urgences pèse sur les décisions. Un élu peut juger qu’il lui sera plus difficile de défendre une unité de méthanisation si, dans le même temps, l’école ferme une classe ou si l’offre de soins se dégrade. Un projet énergétique, même utile du point de vue climatique, doit s’inscrire dans un récit local crédible : que gagne concrètement la commune, ici et maintenant, et comment ce gain se compare aux tensions que le projet pourrait déclencher ?
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Pour dépasser les blocages, réduire le risque politique et produire des réussites visibles
Plusieurs leviers reviennent de façon récurrente dans les propos des maires interrogés.
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Le premier concerne la sécurisation : il s’agit de réduire l’incertitude réglementaire, de stabiliser les procédures et de simplifier l’accès aux compétences juridiques et techniques. Un maire ira plus facilement de l’avant sur un dossier lorsqu’il sait que celui-ci ne va pas se transformer en feuilleton administratif incontrôlable.
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Le deuxième touche au partage des bénéfices : il s’agit de rendre visibles les retombées locales, de mieux répartir la valeur, re clarifier l’usage des recettes et enfin d’expliquer ce qui revient au territoire. Un projet accepté se construit rarement sur des bénéfices abstraits. Il s’appuie sur des gains concrets, identifiables, discutables en conseil municipal et qu’on peut présenter aux habitants.
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Le troisième relève du récit et de la preuve : les success stories locales sont importantes. Elles changent la perception du risque et donnent aux élus des arguments, des exemples, des formats de concertation, des trajectoires déjà empruntées par des communes comparables. Elles permettent aussi de sortir du face-à-face stérile entre « pro-transition » et « anti-projets ».
Le débat sur l’éolien, le biogaz ou le solaire ne se joue donc pas uniquement dans l’opinion des habitants. Il se joue aussi dans les contraintes politiques des maires, dans la structure des incitations au cours du mandat, et dans la capacité collective à rendre la transition compatible avec la réalité municipale. Tant que cet angle restera secondaire, le réflexe NIMBY continuera de servir d’explication commode. Mais il masquera une partie du problème – et retardera une partie des solutions.
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Sébastien Bourdin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Pourquoi certaines municipalités freinent sur les renouvelables à l’approche des élections – https://theconversation.com/pourquoi-certaines-municipalites-freinent-sur-les-renouvelables-a-lapproche-des-elections-277649
