Source: The Conversation – France (in French) – By Bérangère Legendre, Professor, Université Savoie Mont Blanc

Chris Montgomery/Unsplash, CC BY
Intuitivement, la généralisation du télétravail ne peut qu’avoir certainement un effet bénéfique sur nos émissions de gaz à effet de serre, mais, lorsqu’on examine les chiffres, cela se révèle moins probant.
Télétravailler pour réduire son empreinte carbone : l’idée semble évidente. Moins de trajets domicile-travail, moins de voitures sur les routes, donc moins d’émissions. Cette intuition a largement accompagné l’essor du télétravail depuis la crise sanitaire.
En France, plus d’un salarié du secteur privé sur cinq télétravaille aujourd’hui au moins une fois par mois. Ils n’étaient que 4 % avant la crise sanitaire. Or, les trajets entre le domicile et le travail représentent une part importante des émissions de gaz à effet de serre liées aux déplacements. Entre 1999 et 2019, la distance entre le domicile et le travail a augmenté en France, en particulier pour les habitants des zones rurales. Près du trois quarts de ces trajets se font en voiture, et cette part dépasse 90 % dans les zones peu denses. En moyenne, en 2019 un salarié émettait donc environ 700 kg de CO₂ par an pour ses seuls déplacements domicile-travail, et jusqu’à 1,3 tonne pour les personnes qui se déplacent le plus.
Dans ce contexte, le télétravail pourrait apparaître donc comme une solution évidente : en supprimant une partie de ces déplacements, les émissions devraient mécaniquement diminuer. Mais cette logique suppose que le télétravail n’affecte que les trajets entre le domicile et le travail, sans modifier les autres comportements de mobilité, ce qui est loin d’être évident.
Du côté des chiffres
Pour mieux comprendre ces dynamiques, nous avons mené une grande enquête entre décembre 2022 et février 2023 auprès de 3 530 actifs français, qui ne télétravaillaient pas avant la crise sanitaire. Une partie d’entre eux est passée au télétravail après 2020, ce qui permet de comparer leurs comportements de mobilité avant et après cette transition.
À première vue, les résultats semblent sans appel. Les télétravailleurs émettent moins d’équivalent CO₂ pour leurs déplacements entre le domicile et le travail : environ – 34 % pour les trajets directs et – 26 % lorsque l’on inclut les détours quotidiens (courses, accompagnement des enfants, etc.). À l’échelle de l’ensemble des mobilités (hors avion), leurs émissions annuelles apparaissent également plus faibles, de l’ordre de – 12 %.
Pris tels quels, ces chiffres pourraient suffire à conclure que le télétravail est bénéfique pour le climat. Pourtant, cette lecture est incomplète, et potentiellement trompeuse.
Pourquoi comparer télétravailleurs et non-télétravailleurs ne suffit pas
Déjà, il faut noter que les télétravailleurs ne sont pas des travailleurs « comme les autres ». Ils occupent plus souvent des emplois qualifiés, résident dans des zones spécifiques, ont des revenus plus élevés et des contraintes de mobilité différentes. Autrement dit ils n’auraient pas nécessairement eu les mêmes émissions que les non-télétravailleurs, même sans télétravail.
Comparer directement ces deux groupes revient donc à confondre potentiellement l’effet du télétravail avec des différences préexistantes. Pour isoler l’effet propre du télétravail, il faut raisonner en termes d’analyse d’impact : comparer ce qui s’est effectivement produit à un scénario de référence crédible, dans lequel les mêmes individus n’auraient pas télétravaillé.
Un effet réel mais plus modeste qu’il n’y paraît
Une fois cette approche mise en œuvre, le diagnostic se nuance. Le passage au télétravail, tel qu’il s’est opéré en France entre 2020 et 2023, a entraîné une baisse des émissions liées aux déplacements domicile travail, de l’ordre de 400 kg de CO₂ par an pour les personnes télétravaillant au moins deux jours par semaine. Cet effet est robuste et s’explique directement par la réduction du nombre de trajets.
En revanche, cette baisse est en partie compensée par d’autres ajustements : légère hausse des déplacements privés, réorganisation des trajets dans la semaine, ou encore disparition de certains « détours » auparavant intégrés au trajet domicile-travail. Ces effets, appelés « effets rebond » ne suffisent pas à annuler totalement les gains, mais ils en réduisent l’ampleur.
Le télétravail, un levier utile pour réduire l’empreinte carbone liée à la mobilité, mais un levier limité
Au final, le télétravail a réduit les émissions liées à la mobilité, mais dans des proportions plus modestes que ce que l’intuition initiale laisse penser. Rapporté à l’empreinte carbone moyenne d’un Français, et sachant que tous les travailleurs ne télétravaillent pas, l’effet reste limité.
Par ailleurs, si l’enquête dont sont issus ces résultats permet de renseigner finement les habitudes hebdomadaires de mobilité et l’organisation du travail d’un échantillon représentatif de la population en emploi en France, elle n’intègre pas d’autres effets qui méritent tout autant l’attention des chercheurs : l’empreinte carbone de l’usage du numérique en situation de télétravail, ou encore les comportements de consommation d’énergie à domicile et au travail des salariés.
Faut-il en conclure que le télétravail est inutile pour le climat ? Pas nécessairement. Mais ces résultats invitent à dépasser une vision simpliste.
La question n’est pas seulement de savoir si le télétravail réduit les émissions, mais dans quelles conditions il peut réellement le faire. En effet, il est important de s’intéresser également aux mécanismes économiques de long terme qui sont à l’œuvre. C’est précisément ce que permet la modélisation théorique en économie : simuler l’ajustement de l’économie lorsque de profonds changements interviennent.
Télétravail et arbitrages sur le marché du travail
Sur le marché du travail, les individus arbitrent entre le salaire proposé et les coûts associés à l’emploi, au premier rang desquels figurent les coûts de mobilité. Plus un emploi est éloigné du domicile, plus les coûts de mobilité sont élevés, ce qui peut dissuader certains travailleurs d’accepter certaines offres d’emploi.
Le télétravail modifie donc profondément les arbitrages des travailleurs. En réduisant le nombre de jours de déplacement, il diminue le coût de mobilité associé à un emploi donné. Cela permet à certains travailleurs d’accepter des emplois plus éloignés, qu’ils n’auraient pas acceptés autrement, et améliore l’accès à l’emploi pour les personnes vivant loin des centres d’activité.
Du point de vue de l’emploi, cet effet est donc théoriquement positif. Du point de vue environnemental, il est ambigu : accepter des emplois plus éloignés peut conduire à des distances domicile-travail plus longues les jours de présence sur site.
Une segmentation spatiale des travailleurs
Le télétravail induit donc une segmentation géographique. Les travailleurs vivant loin des centres d’emploi sont plus enclins à accepter des postes offrant du télétravail, tandis que ceux vivant à proximité continuent plus souvent à travailler sur site.
Cette segmentation a un double effet. D’un côté, elle concentre le télétravail chez les travailleurs pour lesquels la réduction des déplacements est la plus importante en termes de kilomètres évités. De l’autre, elle modifie la répartition spatiale des travailleurs et influence les comportements de mobilité de l’ensemble de la population active.
Peu de travaux ont pour l’instant documenté les mobilités résidentielles liées au télétravail en France. En 2022, les économistes Marie‑Laure Breuillé, Julie Le Gallo et Alexandra Verlhiac ont cependant montré que le télétravail tendait à accentuer certaines tendances de migrations des villes vers les campagnes grâce à la flexibilité offerte par le télétravail.
Un effet rebond inattendu : le choix du véhicule
Un autre mécanisme, moins intuitif, concerne le choix du type de véhicule. Si les véhicules électriques coûtent cher à l’achat, leur utilisation au quotidien est moins onéreuse : charger son véhicule électrique coûte moins cher que faire le plein d’une voiture thermique. Les véhicules électriques deviennent donc rentables au-delà d’un certain nombre de kilomètres parcourus.
En réduisant la fréquence des déplacements domicile-travail, le télétravail peut faire passer certains travailleurs en dessous de ce seuil de rentabilité. Résultat : l’adoption des véhicules électriques peut ralentir chez certains télétravailleurs, ce qui constitue un effet rebond susceptible de réduire les gains environnementaux attendus.
Intensité du télétravail : un facteur clé
Les simulations issues des modèles montrent également que l’impact environnemental du télétravail dépend fortement de l’intensité à laquelle il est pratiqué. Un scénario dans lequel une grande proportion de travailleurs télétravaille un seul jour par semaine n’est pas nécessairement le plus favorable.
À l’inverse, une part plus réduite de travailleurs télétravaillant deux ou trois jours par semaine peut conduire à des réductions d’émissions plus importantes. Autrement dit il vaut parfois mieux peu de télétravailleurs faisant beaucoup de télétravail que beaucoup de télétravailleurs en faisant peu.
Télétravail et politiques climatiques : des interactions décisives
Enfin, le télétravail n’agit pas isolément. La modélisation théorique permet de simuler l’impact du télétravail dans un contexte où sont menées des politiques environnementales qui ne sont pas actuellement en place : que se passerait-il dans une économie avec une taxe carbone respectant la trajectoire du prix du carbone initialement prévue par le rapport Quinet ? Dirigé par l’économiste Alain Quinet pour France Stratégie, ce document de référence fixe une valeur de long terme au carbone afin d’aider l’État, les entreprises et les citoyens à orienter leurs choix vers des solutions compatibles avec la lutte contre le changement climatique.
Cette valeur donne donc une trajectoire de long terme, une référence scientifique sur laquelle s’appuyer pour fixer par exemple le niveau d’une taxe carbone compatible avec des objectifs de neutralité carbone. En France, la taxe carbone actuellement en vigueur n’a pas évolué depuis le mouvement des gilets jaunes (2018-2019), elle est donc inférieure à la trajectoire identifiée par le rapport Quinet.
Que se passerait-il en particulier si les recettes d’une telle taxe étaient reversées à la population sous forme de subvention à l’adoption du véhicule électrique ?
Dans ce contexte, une politique climatique ambitieuse peut réduire l’effet marginal du télétravail sur les émissions. Mais le télétravail peut aussi améliorer l’acceptabilité sociale de ces politiques, en réduisant la part du revenu consacrée aux coûts de transport, en particulier pour les travailleurs les plus éloignés des centres d’emploi.
Penser le télétravail comme un outil parmi d’autres
Le télétravail peut donc contribuer à la décarbonation des mobilités, mais seulement sous certaines conditions : intensité suffisante, articulation avec les politiques de mobilité et prise en compte des effets rebond.
La question n’est donc pas de savoir si le télétravail est bon ou mauvais pour le climat, mais comment l’intégrer intelligemment dans une stratégie plus large de transformation des mobilités et de l’organisation du travail.
![]()
Bérangère Legendre a reçu des financements de la chaire de l’économie environnementale (CLEE).
Sarah Le Duigou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Le télétravail peut-il vraiment réduire nos émissions de CO₂ liées à la mobilité ? – https://theconversation.com/le-teletravail-peut-il-vraiment-reduire-nos-emissions-de-co-liees-a-la-mobilite-276989
