Congo-Brazzaville : face à une opposition divisée, Sassou Nguesso en route pour prolonger son règne

Source: The Conversation – in French – By Ngodi Etanislas, enseignant-chercheur, Université Marien Ngouabi

Les Congolais se rendront aux urnes le 15 mars 2026 pour élire leur président, dans un contexte marqué par une majorité présidentielle structurée et une opposition fragmentée, incapable de présenter un candidat unique. Le Parti congolais du travail (PCT), au pouvoir depuis la fin de la guerre civile de 1997, et ses alliés exercent un contrôle étendu sur l’appareil de l’État et les organes électoraux. La participation des citoyens, notamment celle des jeunes aspirant au changement, reste un enjeu crucial pour la légitimité du vote, mais l’apathie et le désintérêt réduisent son impact potentiel.

La crédibilité du processus électoral est également contestée, avec des inquiétudes sur l’accès des opposants aux médias publics, la fiabilité du fichier électoral et l’impartialité de la Commission nationale électorale indépendante. Etanislas Ngodi a étudié, entre autres, les systèmes politiques et les dynamiques partisanes au Congo-Brazzaville. Il s’est entretenu avec The Conversation Africa sur les enjeux du scrutin présidentiel.


Quels facteurs institutionnels ou politiques vous paraissent les plus décisifs pour l’issue du scrutin ?

Le scrutin présidentiel du 15 mars 2026 est marqué par une majorité structurée et organisée, une opposition fragilisée et en quête d’unité et un espace civique rétréci.

La mise en place par le Parti congolais du travail et ses alliés de conditions visant la conservation du pouvoir se traduit par un verrouillage du processus électoral. Celui-ci s’opère notamment à travers le contrôle de l’appareil d’État (administration, sécurité, médias publics) et des organes de gestion des élections (Commission nationale électorale indépendante, Direction générale des affaires électorales, Cour constitutionnelle, etc.).

Le président sortant Denis Sassou Nguesso s’appuie aussi sur le soutien de son parti et de ses alliés à travers la mobilisation politique de ses membres et l’ancrage institutionnel et administratif. Il mise également sur la création de réseaux clientélistes pour assurer une large victoire dès le premier tour.

Autour du candidat se greffent des dynamiques politiques et citoyennes de mobilisation incluant toutes les couches sociales. Parmi elles figure le Patriarche, mouvement de soutien politique centré sur Denis Sassou Nguesso, connu sous l’appellation « Vague bleue ». On note aussi le mouvement Timonier, incarné par le parti au pouvoir (PCT) comme dispositif politico-idéologique de mobilisation, ainsi que d’autres dynamiques telles que Pona Ekolo, dirigé par Hugues Ngouelondelé.

Par ailleurs, l’opposition congolaise aborde le scrutin en rangs dispersés. Elle a été incapable de trouver un consensus pour une candidature unique, réduisant fortement les chances d’une alternance démocratique dans le pays. Six candidats d’opposition sans véritable base politique sont officiellement en lice. Il s’agit de Joseph Kignoumbi Kia Mboungou, Nganguia Engambe-Anguios, Dave Uphreim Mafoula, Destin Melaine Gavet Elengo, Vivien Romain Manangou et Mabio Mavoungou Zinga.

Certaines figures historiques de l’opposition ayant marqué la scène politique au cours des dix dernières années (Mathias Dzon, Clément Miérassa, Claudine Munari, etc.) n’ont pas réussi à former une coalition solide susceptible de concurrencer efficacement le pouvoir en place.

L’opposition parlementaire, incarnée par l’Union panafricaine pour la démocratie sociale (UPADS) de l’ancien président Pascal Lissouba et l’Union des démocrates et humanistes-Yuki (UDH-YUKI) de Guy Brice Parfait Kolélas, décédé en mars 2021, a brillé par son boycott. Elle évoque des problèmes de gouvernance électorale (biométrie, fiabilité du fichier électoral, impartialité des organes de gestion des élections, etc).

L’impact d’actions pré-électorales a été manifeste à travers les opérations de répression, les intimidations et pressions politiques mises en place par le pouvoir à la veille du scrutin. L’opération de lutte contre criminalité urbaine et la délinquance juvéniles lancée en novembre 2025 par la Direction générale de la sécurité présidentielle (DGST) en est une. Il y a également les attaques des 11 et 13 janvier 2026 dans le département du Pool (sud-ouest du pays) ont visé à créer un climat de peur et de terreur parmi les opposants et activistes. Cette situation remet en question les conditions de concurrence libre et équitable du scrutin.




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Quel impact la participation électorale pourrait-elle avoir sur l’équilibre des forces en présence ?

Les enquêtes Afrobarometer (rounds 9 et 10) réalisées dans le pays en 2023 et 2024 montrent que près de 53,4 % des répondants avaient déclaré avoir voté lors des dernières élections. Quelque 41,6 % des répondants affirmaient ne pas avoir voté pour diverses raisons. Parmi celles-ci figurent la non-inscription sur les listes électorales (13,1 %).

Il y a également le désintérêt pour la politique et l’apathie au vote (12,1 %), le manque de temps (4,3 %) et l’absence de candidats ou de partis politiques proches du peuple (4,7 %). D’autres motifs évoqués concernaient le manque de confiance dans le processus électoral, notamment envers les organes de gestion des élections.

Les expériences électorales passées ont montré comment la participation électorale demeurait un déterminant de légitimité et de crédibilité. L’un des enjeux de ce scrutin demeure le taux de participation, signe de légitimité populaire pour l’élection et le vainqueur.

A ce sujet, l’absence de candidats de taille face au président sortant, les appels au boycott lancés par l’opposition radicale et l’apathie des citoyens aux processus électoraux pourraient entraîner une faible participation.

Comment la participation électorale peut-elle influencer l’équilibre politique du scrutin présidentiel ?

Les débats autour des processus électoraux dans le pays se concentrent généralement sur l’écart entre les chiffres officiels annoncés par le ministère de l’Intérieur et les observations sur le terrain, faites par les organisations de la société civile et les partisans de l’opposition. Ils portent également sur l’impact du désengagement citoyen. Toutefois, le niveau de participation ne pourrait pas changer l’équilibre politique à l’issue de cette élection.

Pour lutter contre l’abstention élevée, le pouvoir en place pourrait s’appuyer sur les stratégies clientélistes pour susciter une forte participation citoyenne. De son côté, l’opposition radicale pourrait mettre en avant l’intrigue selon laquelle, l’élection en cours n’a pas d’enjeu majeur, faute de challenger crédible face au président sortant, comparablement à l’élection présidentielle du 20 mars 2016.




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Lors de ce scrutin, Denis Sassou Nguesso faisait face à des opposants de taille (Jean‑Marie Michel Mokoko, André Okombi Salissa, Guy Brice Parfait Kolelas …). Cette stratégie pourrait susciter une faible participation des électeurs au vote et renforcerait le désintérêt ou le découragement des jeunes et/ou nouveaux électeurs aspirant au renouvellement de la classe politique.

Dans quelle mesure la crédibilité du processus électoral pèsera-t-elle sur les résultats finaux ?

La question de la crédibilité du scrutin constitue l’un des enjeux les plus sensibles de cette élection. Elle ne détermine pas seulement qui gagne, mais aussi comment le résultat est accepté, interprété et comment il assure la stabilité politique post-électorale. Au regard des lacunes susmentionnées en ce qui concerne la gouvernance électorale, il est évident que le manque de transparence, de caractère inclusif et d’équité dans le cadre du scrutin de mars 2026 suscite des contestations, même par les perdants.

Les élections organisées régulièrement depuis 2002 ont souvent été considérées comme peu compétitives et peu transparentes par des observateurs. Parmi eux figurent notamment les missions d’observation électorale internationales, les organisations de la société civile congolaise et certains analystes politiques. Ces derniers soulignent notamment des dysfonctionnements majeurs concernant l’accès équitable aux médias, comme le déséquilibre de couverture dans les médias publics et les restrictions ou intimidations envers certains candidats.

Des inquiétudes persistent aussi quant à la fiabilité du fichier électoral (audit indépendant du fichier, radiation des doublons et des personnes décédées, inscription des nouveaux majeurs et transparence dans l’affichage des listes, etc.).

La confiance accordée à la Commission nationale électorale indépendante (CNEI) fait également l’objet de débats récurrents sur son impartialité. Ces critiques portent notamment sur le mode de désignation des membres, l’équilibre entre majorité, opposition et société civile, ainsi que sur la capacité logistique (distribution du matériel, formation des agents, remontée des résultats).

L’opposition radicale, pour avoir opté pour le boycott, n’aura moins de légitimité pour mobiliser des recours ou des contestations. Elle facilite ainsi l’acceptation des décisions des institutions électorales par les différentes parties prenantes.

Comment la longévité politique de Denis Sassou Nguesso influence-t-elle la compétition électorale actuelle ?

Le président sortant, Denis Sassou Nguesso au pouvoir depuis 1979, constitue l’un des facteurs structurants majeurs de la compétition électorale du 15 mars 2026 en République du Congo. Son ancienneté ne joue pas seulement sur son image, mais sur l’architecture même du champ politique. Son parti, le PCT, contrôle largement l’appareil d’État, y compris les moyens de communication, les ressources publiques locales et une grande part de l’administration mobilisée dans le cadre de sa campagne électorale.

Après quatre décennies au sommet de l’État, le président Denis Sassou Nguesso a façonné les équilibres institutionnels. Il continue d’influencer les nominations dans l’administration, les forces de sécurité et les institutions clés (parlement, commission électorale, conseils consultatifs, etc.).

La longévité est présentée par les partisans du pouvoir comme un gage d’expérience politique, notamment à travers la maîtrise des équilibres internes et le bilan des différents projets de société (communication centrée sur les infrastructures, les projets publics et la paix, etc.). Elle est également perçue comme un facteur de stabilité politique et sécuritaire, constituant une garantie de continuité institutionnelle.

Pour l’opposition, elle contribue à la restructuration du paysage partisan, la marginalisation de certaines figures historiques et l’émergence des oppositions divisées ou personnalisées par le pouvoir. Dans ce contexte, émergent des discours sur le renouvellement qui deviennent plus audibles, la nécessité pour les jeunes de solliciter le changement de système politique et les aspirations à une alternance générationnelle.

The Conversation

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