Une pauvreté aggravée : au-delà des indicateurs monétaires, le vécu

Source: The Conversation – in French – By Éléonore Richard, Chercheuse, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

En 2023, près d’un quart de la population déclarait finir le mois « très difficilement ». godongphoto/Shutterstock

La pauvreté est en hausse en France. Son taux est passé de 13,8 % en 2017 à 15,4 % en 2023, ce qui représente 9,8 millions de personnes. Derrière ces chiffres, qu’en est-il de la pauvreté ressentie et vécue ?


En France, la pauvreté monétaire est en hausse : d’après les derniers chiffres de l’Insee, son taux est passé de 13,8 % en 2017 à 15,4 % en 2023, ce qui représente 9,8 millions de personnes. Être considéré comme pauvre au sens de cet indicateur, c’est disposer d’un niveau de vie inférieur à 60 % du niveau de vie médian.

En 2023, avec un niveau de vie médian de 2 150 euros par mois, le seuil de pauvreté monétaire s’établissait à 1 288 euros par mois pour une personne seule. Le niveau de vie correspond au revenu disponible du ménage (salaires, prestations sociales et autres revenus, après impôts) rapporté au nombre d’unités de consommation afin de tenir compte de la composition du ménage. Cet indicateur repose néanmoins sur le champ des personnes vivant en « logement ordinaire » en France hexagonale, excluant ainsi les personnes sans domicile ou vivant en institutions.

Le taux de pauvreté monétaire est un indicateur relatif qui permet de faire des comparaisons dans le temps et entre les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Sa hausse traduit le fait que les franges les plus défavorisées de la société ne bénéficient pas de la progression du niveau de vie général. Il est complété par l’indicateur d’intensité de la pauvreté monétaire, qui mesure l’écart entre le niveau de vie d’un ménage pauvre et le niveau de vie médian.

Cependant, de nombreux travaux s’accordent pour dire que la pauvreté n’est pas uniquement monétaire. Déjà en 1906, le sociologue allemand Georg Simmel définissait une personne pauvre non pas par ses conditions matérielles, mais par le fait d’être exclue d’un groupe.

Un autre indicateur, l’indice de privations matérielles et sociales est ainsi publié par l’Insee. Ce dernier, harmonisé au niveau européen, couvre 13 types de privations liées aux conditions de vie : la capacité à chauffer son logement à la bonne température, à payer les factures en fin de mois, à partir une semaine en vacances par an, ou encore à s’acheter des vêtements neufs, par exemple. En 2024, 13 % de la population en France est en situation de pauvreté matérielle et sociale, soit 8,6 millions de personnes. Ce taux est supérieur de 0,6 point à la moyenne observée entre 2013 et 2020. Il ne recoupe que partiellement la pauvreté monétaire : seuls 40 % des ménages en situation de pauvreté monétaire la cumulent avec la pauvreté matérielle et sociale.

En parallèle de ces indicateurs dits « objectifs », l’Insee propose une mesure du ressenti des personnes en posant chaque année dans l’enquête « Statistiques sur les ressources et les conditions de vie » (SRCV), la question suivante : « De quelle manière votre ménage parvient-il à finir le mois en subvenant aux dépenses courantes ? » La pauvreté subjective apparaît ainsi bien plus élevée : en 2023, près d’un quart de la population (24 %) déclarait finir le mois « très difficilement » ou « difficilement ». Une autre manière d’appréhender la pauvreté ressentie consiste à interroger directement les personnes sur leur sentiment de pauvreté.

Comparer l’objectif et le subjectif permet de documenter le décalage potentiel entre les mesures monétaires et la réalité concrète vécue par les personnes. L’indicateur de pauvreté monétaire comporte en effet des limites : il ne prend pas en compte les dépenses contraintes, qui pèsent de façon très inégale sur le budget des ménages. Le coût de la vie varie fortement selon le territoire, par exemple entre une grande métropole et une zone rurale, et en fonction des caractéristiques des ménages, en particulier selon qu’ils sont locataires ou propriétaires de leur logement.

C’est pourquoi le Conseil national de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE) mobilise une approche fondée sur les « budgets de référence » calculés selon différentes configurations familiales, lieux de résidence et statuts d’occupation du logement.

Le « seuil de vie décente » qu’il définit, et qui coïncide avec mes travaux sur la pauvreté ressentie, serait en moyenne bien plus élevé que le seuil pauvreté monétaire : 84 %, et non 60 %, du niveau de vie médian. Pour des ménages logés dans le parc social, le budget de référence varie en 2018 de 1 419 euros en milieu rural à 1 863 euros dans le Grand Paris pour un actif seul.

Une recherche internationale participative menée par l’Université d’Oxford et l’association ATD-Quart monde pendant trois ans, dans six pays (Bangladesh, Bolivie, France, Tanzanie, Royaume-Uni et États-Unis), a, quant à elle, identifié neuf « dimensions cachées de la pauvreté » à partir de l’expérience vécue des personnes. Cette recherche s’appuie sur la méthode du « croisement des savoirs », qui implique tout autant les experts que les personnes concernées. Elle a donné lieu à un travail spécifique, réalisé avec le concours du Secours catholique, visant à identifier les dimensions les plus pertinentes dans le contexte français : privations matérielles et de droits, peurs et souffrances, dégradation de la santé physique et mentale, contraintes de temps et d’espace, compétences non reconnues, maltraitances sociales et institutionnelles.

Des travaux exploratoires ont depuis été menés à l’Insee afin d’approfondir la connaissance statistique de la pauvreté avec l’appui des associations et des personnes concernées. Le dernier projet, mené avec l’École d’économie de Paris, a consisté à confronter les outils de l’Insee au vécu des personnes en situation de pauvreté. Il s’agissait de concevoir de nouvelles questions destinées à quantifier ces dimensions « cachées » dans l’enquête SRCV, grâce à la contribution directe des personnes concernées.

Si les enquêtes de la statistique publique ne permettent pas encore de mesurer tous ces aspects non monétaires de la pauvreté, le Baromètre de suivi qualitatif de la pauvreté et l’exclusion sociale du CNLE, fondé sur les remontées de nombreux acteurs de terrain, conclut dans sa sixième et dernière vague à une aggravation des difficultés, y compris pour des publics en emploi. Il met aussi en évidence des obstacles dans l’accès aux droits, en particulier pour les bénéficiaires de minima sociaux, du fait de la complexité des démarches administratives et numériques. S’il n’existe pas d’indicateur idéal de la pauvreté, le faisceau d’indices dont on dispose converge néanmoins vers l’idée que la situation des plus pauvres s’est incontestablement dégradée au cours de la période récente.


Éléonore Richard est chercheuse post-doctorante à la Drees (bureau Lutte contre l’exclusion) et à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle a soutenu fin 2024 une thèse à l’École d’économie de Paris intitulée « Mesurer la pauvreté : du revenu au ressenti. Contributions aux approches subjective et multidimensionnelle de la pauvreté ». Elle est membre du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE).


Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie, cycle de conférences-débats qui se tiendront du 17 au 20 mars au Conseil économique social et environnemental (Cese) à Paris. Retrouvez ici le programme complet de l’édition 2026, intitulée « Le temps des rapports de force »

The Conversation

Éléonore Richard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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