Suspension des réseaux sociaux au Gabon : pourquoi la mesure aggrave la crise au lieu de l’éteindre

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

Les autorités gabonaises ont annoncé la suspension des réseaux sociaux «jusqu’à nouvel ordre» invoquant la lutte contre les contenus diffamatoires et susceptibles de menacer la stabilité des institutions. Officiellement présentée comme une mesure de sécurité nationale et de cohésion sociale, cette décision intervient dans un contexte de tensions politiques et sociales. Pour décrypter cette situation, The Conversation Africa a interrogé Fabrice Lollia, dont les travaux portent sur les dynamiques et la gouvernance numérique en contexte de crise en Afrique. Il explique pourquoi les gouvernements recourent souvent à ce type de blackout et ses effets.


Quels sont les véritables objectifs derrière la suspension des réseaux sociaux au Gabon ?

Il y a, d’une part, un objectif officiel, et d’autre part des objectifs implicites qui apparaissent souvent dans ce type de décision. Sur le plan officiel, la Haute autorité de la communication (HAC) affirme vouloir prévenir la diffusion de contenus jugés diffamatoires, haineux ou insultants, présentés comme une menace pour la sécurité nationale et la stabilité des institutions.

Mais, dans la pratique, les objectifs implicites sont assez lisibles. Le premier consiste à réduire la capacité de mobilisation et de coordination : limiter les appels, la synchronisation des rassemblements et, plus largement, tout ce qui facilite la logistique collective en contexte de tension.

D’un point de vue info-communicationnel, il s’agit aussi de reprendre la main sur le récit. Restreindre les plateformes revient à limiter la circulation de vidéos, d’accusations, de contre-narratifs et d’éléments de preuve qui alimentent la conflictualité publique. Autrement dit, la décision traduit clairement une compréhension fine du rôle des réseaux sociaux comme infrastructure de visibilité, mais aussi comme accélérateur émotionnel en situation de crise.

Enfin, ce type de mesure permet souvent de gagner du temps. Du temps pour reconfigurer la communication publique, stabiliser une ligne officielle, et réorganiser les rapports de force.

Quoi qu’on en dise, la rationalité affichée reste principalement sécuritaire, et elle s’inscrit dans un contexte politique où certains observateurs interprètent cette décision comme un signal de durcissement sous Brice Clotaire Oligui Nguema, arrivé au pouvoir après l’éviction d’Ali Bongo Ondimba.

Pourquoi les gouvernements recourent-ils aux suspensions des réseaux sociaux en période de tensions ?

Parce qu’en situation de crise, les réseaux sociaux ne sont pas juste des outils de communication. Ce sont de véritables infrastructures socio-techniques qui structurent l’espace public. Ils accélèrent la circulation de l’information, mais aussi celle des émotions, des images et des interprétations. Autrement dit, ils augmentent la vitesse et l’intensité de la crise.

D’un point de vue info-communicationnel, on peut dire qu’ils agissent comme un dispositif de mobilisation (synchronisation des actions) ; un dispositif de mise en visibilité (preuves en temps réel, témoignages) et aussi comme un dispositif de viralité (amplification algorithmique, polarisation, contagion émotionnelle).

Les gouvernements recourent alors aux suspensions pour plusieurs raisons tout aussi tactiques que stratégiques. Ce que confirment d’ailleurs les recherches notamment en sciences de l’information et de la communication.

Les gouvernements cherchent à couper l’oxygène de la mobilisation en réduisant la capacité d’organisation collective et la synchronisation des actions. Aussi à limiter la viralité en freinant la diffusion des rumeurs, des appels à la violence, mais aussi de contenus politiquement sensibles ou embarrassants. N’oublions pas que réaffirmer le contrôle symbolique par le biais d’une coupure est aussi un acte performatif de pouvoir.

Cela veut dire que l’État peut fermer l’espace public numérique et reprendre la main sur l’agenda. Enfin, cette logique s’inscrit dans une tendance continentale. La réalité est montrée par des organisations spécialisées qui ont documenté une banalisation des restrictions en Afrique, avec un record en 2024 soit 21 coupures d’internet dans 15 pays africains selon Access Now et #KeepItOn.

Ces mesures apaisent-elles ces tensions, ou risquent-elles de les aggraver ?

Il faut distinguer effets immédiats et effets systémiques. Les suspensions peuvent produire un effet de ralentissement à très court terme (moins de coordination publique visible, moindre amplification instantanée), c’est d’ailleurs la pensée populaire. Mais, en sciences de l’information et de la communication, on observe que ce type de mesure génère souvent des effets collatéraux qui peuvent déplacer, voire intensifier la crise.

Ce que la suspension peut gagner à court terme c’est une réduction de la synchronisation. Car en perturbant les canaux de coordination, on peut diminuer la capacité à organiser rapidement des actions collectives. Mais aussi une baisse de la visibilité car bien évidemment il y a moins de diffusion en temps réel de contenus émotionnels ou polarisants. C’est aussi comme cela qu’on s’éloigne de l’impact algorithmique des réseaux sociaux.

Ces effets restent malgré tout fragiles, car ils reposent sur l’hypothèse que la circulation informationnelle dépend exclusivement des plateformes “grand public”. Or, en contexte de tension, les publics s’adaptent et participent à ce phénomène.

A moyen terme, il y a un risque d’aggravation. Tout d’abord, il y a l’effet vide informationnel. La coupure ne supprime pas seulement des contenus problématiques ; elle supprime aussi des mécanismes de régulation sociale : vérification, contradiction, contextualisation, journalisme, médiations. Ce vide favorise une montée de l’incertitude, et l’incertitude est un carburant classique de la rumeur. Les échanges basculent vers des espaces moins publics (groupes fermés, relais interpersonnels), où la correction est plus difficile.

Ensuite, on assiste à un déplacement de la conflictualité. La circulation ne s’arrête pas : elle se reconfigure. Il n’y a qu’à constater les contournements (VPN), l’usage de plateformes alternatives, et surtout la migration vers des canaux privés qui rendent la dynamique moins visible mais pas forcément moins active. On assiste alors à une crise plus « souterraine », donc forcément plus compliquée à comprendre et à piloter.

Aussi, si on se penche sur l’effet de légitimité et de confiance, il faut comprendre qu’une suspension est rarement perçue comme neutre. Elle peut être interprétée comme une censure ou une preuve de fragilité du pouvoir, ce qui dégrade la confiance institutionnelle. Or, en communication de crise, quand la confiance baisse, la capacité des messages officiels à stabiliser la situation diminue et la polarisation augmente.

Si on regarde les coûts socio-économiques et les effets de cascade. Les plateformes sont devenues des infrastructures de travail et d’échange (PME, services, relation client, créateurs, paiements informels). Les restrictions produisent un choc économique et social, qui peut lui-même alimenter du mécontentement, donc ajouter une couche à la crise initiale. Le Gabon c’est 850 000 utilisateurs des réseaux sociaux, des pertes quotidiennes similaires à la Tanzanie (13,8 millions de dollars US/jour en 2024) sont plausibles si la coupure est prolongée.

Enfin, sur le plan des droits, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples rappelle régulièrement que les coupures et restrictions disproportionnées portent atteinte à la liberté d’expression et au droit à l’information (article 9 de la Charte). Cela renforce l’idée que la réponse type shutdown est non seulement contestable en efficacité, mais aussi risquée en termes de légitimité.

En bref, à court terme, on peut ralentir la crise. À moyen terme, on risque surtout de la rendre moins visible, plus incertaine, et donc plus difficile à apaiser avec un coût élevé en confiance et en économie.

Quelles alternatives existent pour gérer les contenus problématiques sans suspendre l’accès aux plateformes ?

Il faudrait déjà passer d’une logique du tout couper à une réponse proportionnée et traçable. Et pour ce faire, il y a plusieurs alternatives :

  • Celle de la communication de crise intensive par exemple avec des points de situation fréquents, des données vérifiables, des réponses rapides aux rumeurs, avec des canaux redondants (radio, TV, SMS, site miroir).

  • Des mesures ciblées avec le retrait des contenus manifestement illégaux et des injonctions motivées, limitées dans le temps et le périmètre.

  • Une coopération encadrée avec les plateformes notamment avec la création d’une cellule de liaison en crise et une priorité aux contenus réellement dangereux (incitation à la violence), plutôt qu’à l’opinion.

Pour la résilience informationnelle, on pourrait également effectuer des partenariats médias/fact-checkers et éducation numérique.

Et tout cela pourrait même être encadré par une cellule dédiée comme cela se fait ailleurs.

Pour dire les choses d’une façon très simple : on garde l’accès ouvert, et on traite le risque de manière ciblée par le biais d’une veille sécuritaire pour éviter le vide informationnel et la défiance qui alimente la rumeur et la désinformation.

The Conversation

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