Coup d’État au Myanmar : cinq ans plus tard, cinq leçons à retenir

Source: The Conversation – in French – By Alexandre Lord, PhD Student, University of Toronto

Cinq ans après le coup d’État militaire de février 2021, la révolution birmane n’a ni triomphé ni disparu. Elle s’est transformée en une guerre longue, territorialisée et profondément internationalisée, dont les civils paient le prix le plus lourd.


Le 1er février marquait les cinq ans du coup d’État qui a mis fin à une décennie d’ouverture politique au Myanmar. Face à la confiscation brutale du pouvoir par l’armée, la population s’est d’abord mobilisée pacifiquement avant que la répression ne pousse le mouvement à se militariser.

Cette dynamique a donné naissance à une guerre civile d’ampleur nationale. Malgré des avancées militaires notables de la résistance, le régime n’est pas tombé. Que nous apprend cette révolution inachevée ?

Une révolution au coût humain dévastateur

La militarisation du soulèvement s’est accompagnée d’un coût humain considérable. Amnesty International estime que l’armée birmane a tué plus de 6000 personnes et en a emprisonné plus de 20 000 depuis le coup d’État. Ces prisonniers sont soumis à la torture. Les multiples fronts à travers le pays ont forcé le déplacement de plus de 3,4 millions de personnes, tandis que l’effondrement des services publics prive une large partie de la population d’un accès fiable à la nourriture et à l’eau potable.

L’armée birmane s’appuie massivement sur sa supériorité aérienne pour mener des bombardements indiscriminés contre des villages et des zones tenues par la résistance. Entre 2021 et 2025, le nombre de frappes aériennes a explosé, causant la mort de milliers de civils. Les écoles et les hôpitaux figurent parmi les cibles récurrentes, illustrant l’indifférence de la junte face aux normes humanitaires et sa disposition à commettre des crimes de guerre pour se maintenir au pouvoir.




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Transformer la résistance sans faire tomber le régime

L’union inédite entre les civils birmans du groupe majoritaire, les Bamars, et les forces armées des minorités ethniques a profondément transformé la résistance. La création des People’s Defence Forces (PDF), affiliées au gouvernement en exil (NUG), et leur coordination avec des groupes armés ethniques ont mis fin à l’illusion d’un retour rapide à l’ordre autoritaire. Cette militarisation a permis à la résistance de contrôler de vastes territoires et d’infliger à la junte ses revers militaires les plus sérieux depuis des décennies.

Cette dynamique a culminé avec l’offensive coordonnée du 27 octobre 2023 (opération 1027), au cours de laquelle des dizaines de villes sont tombées aux mains des forces révolutionnaires. Toutefois, ces succès n’ont pas suffi à renverser le régime, révélant les limites d’une victoire strictement militaire.

La résilience inattendue de la junte

Affaiblie mais non vaincue, la junte a démontré une capacité de résilience remarquable. Sa maîtrise quasi exclusive de la violence aérienne lui a permis de reprendre progressivement certaines villes perdues, en compensant ses faiblesses terrestres par une stratégie de bombardements massifs. Incapables de neutraliser cette supériorité aérienne, les forces révolutionnaires ont vu leurs gains territoriaux partiellement érodés.

Parallèlement, le régime a cherché à se maintenir politiquement en organisant des élections en décembre dernier. Largement dénoncé comme une mascarade, ce scrutin visait néanmoins à créer un cadre institutionnel minimal, à répondre aux attentes chinoises et à tenter de restaurer une forme de légitimité internationale. Malgré son isolement persistant, la junte reste solidement ancrée au pouvoir.

La Chine est plus influente que jamais

L’isolement diplomatique du régime n’a pas entraîné son effondrement, mais un réalignement stratégique. En cinq ans, la Chine s’est imposée comme l’acteur central du conflit. Voisin direct du Myanmar, Pékin soutient la junte par des livraisons d’armes, un appui financier et une protection diplomatique, motivés par ses intérêts économiques et sécuritaires, notamment dans le cadre de son projet de nouvelles routes de la soie, aussi appelées « Une ceinture, une route ».

Dans le même temps, la Chine entretient des liens étroits avec plusieurs groupes armés le long de sa frontière. En modulant son soutien militaire à ces acteurs, Pékin dispose d’un levier décisif pour influencer l’équilibre des forces. Cette capacité à peser sur les deux camps fait de la Chine un arbitre indirect de la guerre et un acteur incontournable de l’avenir politique du Myanmar.

Une économie de guerre criminelle

La prolongation du conflit a favorisé l’essor d’économies criminelles qui compliquent toute perspective de paix. Le Myanmar est aujourd’hui le premier producteur mondial d’opium, dépassant l’Afghanistan, tandis que la production de méthamphétamines atteint des niveaux records. Ces drogues alimentent les marchés régionaux et génèrent des profits considérables pour des groupes armés et criminels.

Un nouveau fléau a aussi émergé à cause de la guerre civile : les centres d’hameçonnage en ligne. Les zones frontalières du Myanmar sont connues pour leurs casinos, qui cherchent à attirer les joueurs chinois. Cependant, pendant la pandémie de Covid et compte tenu du retour des hostilités, ces casinos frontaliers n’apportaient plus les profits escomptés.

Par conséquent, leurs propriétaires, souvent associés au crime organisé chinois, se sont tournés vers l’arnaque en ligne pour s’enrichir. Seulement au Myanmar, pour l’année 2023, le nombre d’arnaqueurs était estimé à 120 000 individus et le revenu total de leur arnaque s’élevait à 15,3 milliards de dollars américains. En plus du coût financier, ces centres alimentent les réseaux de trafic humain d’Asie du Sud-Est.


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Le Myanmar transformé

Cinq ans après le coup d’État militaire, la révolution birmane n’a pas renversé la junte, mais elle a durablement transformé le Myanmar. Malgré une mobilisation populaire massive et une résistance armée sans précédent, l’armée birmane demeure au pouvoir.

Les pressions internes autant qu’externes, notamment celles de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE), n’ont pas suffi à ébranler l’armée birmane. Pour tenter de se légitimer, la junte a organisé des élections en décembre, largement dénoncées comme truquées et illégitimes. Cette manœuvre vise surtout à masquer la poursuite brutale du conflit à travers le pays.

L’enlisement du conflit crée des dynamiques qui dépassent désormais la seule confrontation entre la junte et la résistance. À mesure que la guerre se prolonge, les incitations à la paix s’érodent. Tant qu’une économie de guerre sera présente, profitant tant au régime qu’à l’un de ses voisins et à certains groupes armés, la révolution birmane restera suspendue entre résistance et enlisement.

La Conversation Canada

Alexandre Lord ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Coup d’État au Myanmar : cinq ans plus tard, cinq leçons à retenir – https://theconversation.com/coup-detat-au-myanmar-cinq-ans-plus-tard-cinq-lecons-a-retenir-275067