Source: The Conversation – in French – By Treena Orchard, Associate Professor, School of Health Studies, Western University
Lorsque le mot « anarchie » surgit dans les conversations courantes, il évoque souvent le désordre et le chaos qui suivent l’effondrement d’un gouvernement ou une catastrophe. On pense à des figures culturelles comme le Joker ou à la série Sons of Anarchy, qui met en scène un club de motards hors-la-loi où la loyauté familiale côtoie la violence criminelle.
Pourtant, l’anarchie peut aussi se comprendre comme un courant de pensée qui privilégie la liberté et l’égalité plutôt que l’autorité, l’autonomie plutôt que la conformité.
Ces principes sont au cœur de l’anarchie relationnelle : une manière d’envisager l’intimité et les relations humaines qui gagne en popularité, notamment chez les milléniaux et les membres de la génération Z.
Selon une récente enquête menée par l’application de rencontre Feeld, la moitié de ses utilisateurs disent pratiquer l’anarchie relationnelle, une proportion particulièrement élevée chez les personnes transgenres, non binaires, de genre divers ou pansexuelles.
En remettant en question les conceptions dominantes de l’amour, du couple et du pouvoir, l’anarchie relationnelle propose une reconfiguration radicale des liens interpersonnels et communautaires. Mais de quoi s’agit-il exactement, et comment cette approche peut-elle transformer nos façons d’aimer et de nous relier aux autres ?

Chacun vit sa vingtaine et sa trentaine à sa façon. Certains économisent pour contracter un prêt hypothécaire quand d’autres se démènent pour payer leur loyer. Certains passent tout leur temps sur les applications de rencontres quand d’autres essaient de comprendre comment élever un enfant. Notre série sur les 25-35 ans aborde vos défis et enjeux de tous les jours.
Qu’est-ce que l’anarchie relationnelle ?
Formalisée en 2006 par la développeuse informatique, écrivaine et productrice suédoise Andie Nordgren, l’anarchie relationnelle s’appuie sur des principes anarchistes — anticapitalisme, refus des hiérarchies, entraide — pour s’opposer aux modèles relationnels traditionnels.
Nordgren en identifie quatre piliers :
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Le refus de la coercition interpersonnelle
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L’importance accordée à la communauté
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L’entraide comme fondement du soutien collectif
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Les engagements conçus comme des outils de communication plutôt que comme des contrats figés
L’idée centrale est la suivante : remplacer la dépendance exclusive au couple par des réseaux élargis de soins et de solidarité permettrait de bâtir des communautés plus solides, fondées sur l’interdépendance entre les personnes, les animaux et l’environnement.
Fondamentalement queer et inclusive, l’anarchie relationnelle vise à créer des relations qui correspondent réellement aux désirs et aux besoins des individus, plutôt que de les conformer à des normes sociales imposées par l’habitude, la pression familiale ou la peur de s’écarter du modèle dominant.
La pratiquer, c’est refuser de hiérarchiser ses liens : amis, amants et partenaires occupent une importance équivalente. Beaucoup de personnes qui s’en réclament évoluent dans des structures relationnelles alternatives, notamment la non-monogamie.
Alors que certaines formes de relations sont aujourd’hui entourées d’un malaise social — comme le suggère un article récent de Vogue qui se demande si « avoir un partenaire est gênant » — et que le nombre de personnes vivant sans conjoint continue d’augmenter, il est possible que nombre d’entre nous adoptent déjà, sans le nommer, des pratiques proches de l’anarchie relationnelle.
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Comment pratiquer l’anarchie relationnelle
Explorer l’anarchie relationnelle commence par une réflexion personnelle : quelles relations avez-vous vécues ? Quelles relations souhaitez-vous construire ? Avez-vous suivi le modèle monogame par défaut, sans qu’il corresponde réellement à vos aspirations ? Avez-vous l’impression que certaines relations en éclipsent d’autres ?
Il peut aussi s’agir de repenser des obligations familiales vécues comme envahissantes, ou de questionner des frontières rigides entre amis, partenaires amoureux, collègues ou membres de la famille.
Les points d’entrée sont multiples : engager la conversation avec un partenaire, investir davantage dans une « famille choisie », privilégier une vie plus communautaire ou encore abandonner certaines étiquettes (« ami », « amant », « partenaire ») au profit de liens définis sur mesure.
Certaines personnes vont jusqu’à réévaluer leurs habitudes de consommation, souvent liées aux modèles relationnels traditionnels, et adopter des modes de vie moins extractifs et plus solidaires.
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Dans un contexte marqué à la fois par l’intérêt croissant pour les relations non conventionnelles et par une défiance envers les systèmes politiques et économiques extractifs, l’essor de l’anarchie relationnelle apparaît cohérent. Beaucoup cherchent désormais des manières d’aimer et de se lier qui leur ressemblent vraiment.
En renforçant les réseaux sociaux et les liens communautaires, l’anarchie relationnelle pourrait aussi contribuer à atténuer l’isolement et la solitude qui touchent de nombreux milléniaux et membres de la génération Z. Aucune relation ne peut répondre à tous les défis et conditions complexes qui touchent les jeunes générations, mais la façon dont nous entrons en relation évolue avec le temps, et cette approche offre une voie possible parmi d’autres.
Réinventer l’amour et les relations pour qu’ils correspondent à ce que l’on désire réellement n’est ni simple ni confortable. Mais c’est possible.
Dans un monde médiatique et économique qui valorise souvent le profit au détriment des liens, l’anarchie relationnelle propose une autre manière d’interagir : plus attentive, plus collective, parfois même plus joyeuse. Pour certains, elle pourrait bien constituer l’antidote non hiérarchique tant recherché.
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Treena Orchard a reçu du financement des IRSC, du CRSH et de l’Université Western Ontario, mais aucun fonds de recherche n’a été utilisé pour la rédaction de cet article.
– ref. Comment l’anarchie relationnelle redéfinit les liens chez les milléniaux et la génération Z – https://theconversation.com/comment-lanarchie-relationnelle-redefinit-les-liens-chez-les-milleniaux-et-la-generation-z-270622
