Source: The Conversation – in French – By Erin Clabough, Associate Professor of Psychology, University of Virginia

Quatorze soirées de lecture suffisent à améliorer la capacité des enfants à se mettre à la place des autres et à imaginer des solutions originales.
En 2024, 51 % des familles faisaient la lecture à voix haute à leurs très jeunes enfants et 37 % à leurs enfants âgés de 6 à 8 ans.
Certains parents expliquent qu’ils cessent de lire à voix haute à leurs enfants en primaire parce que ces derniers savent désormais lire seuls.
Je suis neuroscientifique et mère de quatre enfants, et je me suis demandé si, avec cet arrêt, les enfants ne perdaient pas davantage que le simple plaisir d’écouter une histoire lue à voix haute. Je me suis notamment interrogée sur les effets possibles sur leur empathie et leur créativité.
Une piste simple issue des travaux scientifiques
J’ai étudié et écrit sur l’empathie et la créativité dans le cadre de ma démarche personnelle pour mieux comprendre comment être une bonne mère. J’ai constaté que ce ne sont pas des talents innés que l’on possède – ou non – à la naissance. Ce sont des compétences qui se développent avec la pratique, tout comme l’apprentissage du piano.
Or, à l’école primaire, mes enfants n’étaient formés ni à l’empathie ni à la créativité. Et les données montrent que l’empathie des jeunes et que leur créativité ont peut-être reculé au cours des dernières décennies.
L’empathie ne se résume pas à la gentillesse. C’est une véritable force qui aide les enfants à anticiper les comportements et à évoluer en sécurité dans des situations sociales complexes. Elle les rend plus aptes à décoder les expressions du visage et les signaux émotionnels.
Quant à la créativité, elle est essentielle pour l’autocontrôle et la résolution de problèmes. Il est bien plus facile de réguler son comportement lorsque l’on peut imaginer plusieurs solutions à une difficulté, plutôt que de se focaliser, par exemple, sur la seule chose qu’il est interdit de faire.
Il y a une dizaine d’années, j’ai commencé à modifier certaines habitudes à la maison pour m’assurer que mes enfants acquièrent ces compétences. Consacrer quinze minutes le soir était parfois le seul moment en tête-à-tête que j’avais avec chacun d’eux, avec des couchers échelonnés à 19 h 30, 19 h 45, 20 heures et 20 h 15. C’était un moment précieux pour moi. Je me suis demandé si utiliser les conflits exposés dans ces histoires du soir comme supports pédagogiques pouvait les aider à développer davantage d’empathie et stimuler leur créativité.
En 2016, j’ai écrit que mes enfants semblaient devenir plus empathiques lorsque nous faisions des pauses au fil de la lecture pour poser des questions comme : « À ton avis, que ressent ce personnage ? » ou « Toi, qu’est-ce que tu ferais ? » Mais cette expérience n’avait jamais été testée à plus grande échelle.
Tester l’hypothèse
À partir de 2017, quatre collègues et moi avons recruté 38 familles dans le centre de la Virginie ayant des enfants âgés de 6 à 8 ans, un âge où les enfants apprennent à gérer leurs relations sociales et connaissent un développement cérébral intense. Tous les enfants de notre étude étaient des lecteurs débutants relativement autonomes ou savaient lire seuls. Dans le cadre de l’étude, les adultes lisaient un album chaque soir pendant deux semaines.
J’ai sélectionné sept livres illustrés : The Tooth Fairy Wars, Library Lion, Cui-Cui, Stuck with the Blooz, Cub’s Big World, Nugget and Fang et A New Friend for Marmalade. Ces livres n’avaient rien de particulier, sinon qu’ils comportaient tous une forme de conflit social – et qu’ils avaient l’approbation de mes enfants.
Ces livres mettaient en scène, entre autres personnages, un ourson polaire séparé de sa mère dans la neige, ou encore un garçon qui cachait ses dents à la petite souris.
La moitié des familles lisaient chaque livre d’une traite, sans interruption. L’autre moitié marquait une pause à un moment clé du conflit pour poser deux questions de réflexion. Par exemple, lorsque la petite souris emportait la dent que Nathan voulait désespérément garder, les parents demandaient : « Comment te sentirais-tu si tu étais Nathan ? » Si l’enfant répondait, les parents se contentaient d’écouter. Sinon, ils attendaient trente secondes avant de poursuivre la lecture.
Avant et après les deux semaines d’expérimentation, nous avons évalué la capacité des enfants à comprendre ce que les autres pouvaient penser et ressentir.
Nous avons également mesuré leur créativité à l’aide de l’« alternative uses task », un exercice qui leur demandait de produire des idées originales – par exemple imaginer des usages inhabituels d’un trombone ou citer un maximum d’objets munis de roues.
Un gain d’empathie dans les deux cas
Après seulement 14 soirées de lecture, nous avons constaté – comme le montre notre étude publiée en 2026 – que les enfants dont les parents faisaient des pauses pour poser des questions comprenaient mieux le point de vue des autres. Mais c’était aussi le cas de ceux dont les parents lisaient simplement l’histoire d’une traite.
Nous avons observé une amélioration significative de ce que les chercheurs appellent l’empathie cognitive et l’empathie globale dans les deux groupes, entre la première évaluation des enfants et la visite de suivi réalisée deux semaines après le début des lectures quotidiennes.
Cela tient peut-être au fait qu’il est plus facile de développer rapidement l’empathie cognitive – c’est-à-dire la capacité à se mettre à la place d’autrui – que l’empathie émotionnelle, qui consiste à ressentir ce que l’autre ressent. L’empathie émotionnelle mobilise d’autres régions du cerveau et nécessite probablement davantage de temps pour modifier des schémas émotionnels profondément ancrés.
Une stimulation de la créativité
Après deux semaines de lectures au coucher, les enfants des deux groupes ont progressé en pensée créative. Nous avons utilisé un test standard de créativité qui mesure à la fois le nombre et l’originalité des réponses lorsque l’on demande aux enfants d’imaginer des usages d’objets du quotidien. Par exemple, à propos d’une brique, une réponse courante serait « construire un mur », tandis qu’une réponse plus originale consisterait à « la réduire en poudre pour fabriquer une craie rouge ».
Et les enfants dont les parents faisaient des pauses pour poser des questions ont produit un nombre d’idées nettement plus élevé au total. Leurs réponses m’ont enchantée : ils ont proposé d’utiliser un trombone comme fil dans une horloge électrique fabriquée avec une pomme de terre, pour aider à enfiler les chaussures d’une poupée, ou simplement pour entendre le bruit qu’il fait en tombant par terre.
Nous avons aussi constaté que les plus jeunes formulaient des idées plus originales que les plus âgés. Cela rejoint d’autres travaux suggérant que la créativité peut s’estomper à mesure que les enfants grandissent et privilégient le fait de se conformer aux autres plutôt que de penser différemment.
Ce qu’il reste à explorer
Notre étude présente des limites : nous ne disposions pas d’un groupe témoin qui n’aurait pas lu du tout. Par ailleurs, la majorité des familles avaient des revenus élevés, 92 % d’entre elles gagnant plus de 50 000 dollars (plus de 42 000 euros) par an.
De futures recherches pourraient combler cette lacune et examiner si les bénéfices observés se maintiennent au-delà de deux semaines – et s’ils se traduisent par davantage de bienveillance dans la vie quotidienne.
Point important : nous n’avons constaté aucune différence entre les sexes. Cette pratique fonctionne aussi bien chez les garçons que chez les filles. Et même si la plupart des familles déclaraient déjà lire régulièrement à leurs enfants, cette approche a malgré tout permis de renforcer leur empathie et leur créativité.
Les histoires du soir ne sont pas qu’un rituel
En tant que neuroscientifique, je sais que les années d’école primaire constituent une période particulièrement décisive, marquée par une intense formation de nouvelles connexions cérébrales. Ces quinze minutes de lecture ne servent pas seulement à préparer les enfants au sommeil ou à leur apprendre à déchiffrer des mots. Elles contribuent à construire des circuits neuronaux liés à la compréhension des autres et à la capacité d’imaginer des possibles. À force de répétition, ces connexions se renforcent, comme lorsqu’on s’exerce au piano.
Dans un monde conçu pour attirer les familles vers les écrans, la lecture du soir reste un refuge où parent et enfant partagent le même espace imaginaire. Bonne nouvelle pour les parents : nul besoin de méthode particulière. Il suffit de lire.
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Erin Clabough est associée à Neuro Pty Ltd.
– ref. Empathie, créativité : lire des histoires aux enfants améliore leurs compétences sociales – https://theconversation.com/empathie-creativite-lire-des-histoires-aux-enfants-ameliore-leurs-competences-sociales-275744
