Catastrophe économique et sociale à Cuba : Trump n’est pas seul en cause

Source: The Conversation – in French – By Robert Huish, Associate Professor in International Development Studies, Dalhousie University

Si l’embargo pétrolier décrété par Donald Trump a anéanti bien des projets de vacances à Cuba en raison des pénuries de kérosène et des annulations de vols, ce n’est rien par rapport au cauchemar que s’apprêtent à vivre les Cubains.

Car Cuba est au bord de l’une des pires catastrophes sociales et économiques depuis la révolution de 1959. Les sources d’énergie se tarissent. Le réseau électrique est en lambeaux. L’inflation dépasse les 15 %. Le peso s’effondre.

Depuis l’effondrement du système municipal de gestion des déchets, les cas de dengue, de chikungunya et de fièvre Oropouche sont en forte hausse. Depuis 2021, près de deux millions de Cubains ont quitté le pays et la mortalité infantile a triplé pour atteindre 14 pour 1 000 naissances.

Et maintenant, ce sont les revenus du tourisme, de la coopération médicale et de la production pharmaceutique qui disparaissent. Depuis 2022, quelque 5 000 Cubains se sont fait mercenaires en Russie et combattent l’Ukraine. Cuba souffre.

États-Unis contre Cuba

Malgré le souhait de bien des exilés cubains, ces difficultés ne suffiront peut-être pas à renverser son gouvernement communiste. Donald Trump n’a fait qu’ajouter à une crise d’abord causée par l’effondrement de l’ancien ordre international fondé sur des règles.

Depuis le début des années 1960, les États-Unis déploient diverses armes économiques contre l’île antillaise. L’une des plus terribles, surnommée « loi Helms-Burton », interdit aux entreprises américaines de faire des affaires avec Cuba, et punit également celles des autres pays qui traitent à la fois avec Cuba et les États-Unis.

Le président américain Barack Obama avait assoupli les restrictions de voyage pour les Américains se rendant à Cuba ainsi que certaines politiques commerciales. C’était durant son second mandat, mais son successeur, Donald Trump, a rétabli ces mesures dès son premier mandat.

Médecins cubains

Pendant des décennies, Cuba a mené une politique de coopération internationale très étoffée, entre autres à travers quelque 100 000 médecins cubains qui ont exercé à l’étranger, souvent dans des zones reculées.

Si ces médecins cubains profitaient de meilleurs salaires, le gouvernement y gagnait soit d’importantes liquidités ou des accords commerciaux avantageux. Le Venezuela a accueilli des dizaines de milliers de médecins cubains et du personnel de sécurité, en échange de pétrole lourd.

En tout, 103 pays ont profité de ce programme, et 69 rien qu’en 2021. Des accords similaires ont également impliqué les entraîneurs sportifs, les enseignants et les ingénieurs.

En 2006, les États-Unis ont ciblé cet effort de solidarité internationale en créant un programme appelé « Cuban Medical Professional Parole », qui offrait une procédure d’immigration simplifiée pour les médecins cubains.

Jusqu’en 2017, le département d’État consacrait 10 millions de dollars par an. Des diplomates localisaient et recrutaient les médecins cubains travaillant en Amérique latine et en Afrique en leur faisant miroiter une immigration rapide aux États-Unis. Mais à leur arrivée, un bon nombre se sont retrouvés sans emploi ou sous-employés parce que leur diplôme n’était pas reconnu.

Soutien mondial

Malgré le blocus économique, l’un des plus longs de l’histoire, Cuba est demeurée très active sur la scène internationale. Elle déploie un réseau de 139 ambassades et consulats, ce qui en fait un gros joueur à ce chapitre, et plus de 100 ambassades sont installées à La Havane.

L’Assemblée générale des Nations unies dénonce régulièrement cet embargo américain. Encore en 2025, malgré les aléas de la politique, celle-ci a voté à 165 voix contre sept pour la levée de l’embargo.

Cuba a surmonté toutes ces difficultés grâce à de nombreux soutiens. Le Canada, l’Italie et le Mexique, en particulier, ont maintenu leurs relations commerciales malgré l’embargo américain. Dans les années 1990, l’économie cubaine a beaucoup profité du développement du tourisme, notamment avec ces pays.

La société minière canadienne Sherritt a investi massivement dans l’extraction du nickel cubain. Au début de la pandémie de Covid, Cuba a même été le premier pays à offrir une assistance médicale à 19 autres, dont deux nettement plus prospères, l’Italie et le Qatar. Elle a même accueilli un navire de croisière britannique en quarantaine pour prodiguer des soins à ses passagers.

Mais actuellement, ces pays évacuent par avion leurs ressortissants en vacances, et les affaires des entreprises étrangères comme Sherritt sont au point mort – non pas à cause de l’embargo américain, mais parce que l’émigration massive rend difficile l’embauche de personnel qualifié.

Et comme la solidarité internationale a beaucoup faibli, aucun autre pays ne vient bravement offrir son aide, contrairement à ce qui se passait avant les années 2000.

Pour les mois à venir, Cuba fait face à trois scénarios.

1. Accords en coulisses

À l’instar des accords conclus du temps de la présidence de Barack Obama, la Maison-Blanche de Donald Trump pourrait, secrètement, trouver un terrain d’entente avec le gouvernement de Miguel Díaz-Canal à Cuba par l’intermédiaire du Vatican et du Canada. Par exemple, l’administration Trump pourrait autoriser la vente de carburant américain et Cuba pourrait ouvrir davantage de biens immobiliers touristiques à la propriété étrangère.

Le point d’achoppement de telles négociations, si tant est qu’elles aient lieu, serait les élections. Contrairement au Venezuela, il n’existe pas d’opposition légitime à Cuba, où les opposants politiques à la révolution sont depuis longtemps emprisonnés ou exilés. Le système électoral cubain lui-même n’est pas structuré pour une course multipartite et toute tentative de remplacer le gouvernement actuel ne ferait que créer un énorme vide au sommet.

2. Loi martiale

Si l’embargo sur le carburant est maintenu, Cuba pourrait déclarer la loi martiale afin de mieux rationner les ressources et défendre le pays.

Miguel Díaz-Canal y a récemment fait allusion en parlant de « guerre de tout le peuple [guerra de todo el pueblo] », ce qui expliquerait pourquoi les compagnies aériennes canadiennes et russes s’empressent d’évacuer leurs ressortissants.

Outre l’instabilité politique, la loi martiale entraînerait un rationnement très strict et la généralisation du marché noir. Cuba n’étant qu’à 140 km des côtes américaines, la plupart des présidents américains depuis les années 1950 ont compris qu’il était préférable d’avoir un voisin stable et sûr, même s’il est idéologiquement opposé, plutôt qu’un voisin politiquement instable et vulnérable.

La situation risque de s’aggraver, car la classe des professionnels jeunes et bien formés a largement quitté le pays, dont de nombreux médecins et infirmières – ce qui marque une rupture par rapport aux crises précédentes, où cette tranche essentielle de la population était demeurée sur l’île.

3. Intervention de la communauté internationale

Une troisième voie serait de voir des pays tiers, dans l’esprit du sentiment exprimé lors de l’Assemblée générale des Nations unies, lui envoyer des ressources et relancer les échanges commerciaux.


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Cette bouée de sauvetage pourrait devenir l’acte 1 d’une nouvelle ère de l’ordre international où tous les pays d’Amérique et d’Europe défieraient les tentatives d’intimidation américaines et sa politique belliqueuse.

Davantage de solidarité internationale pourrait réparer les dommages au pays, ou à tout le moins soulager les Cubains de la pression qui pèse sur eux, y compris ces désespérés qui se sont faits mercenaires en Russie.

L’histoire récente nous montre que lorsque les nations s’opposent à Donald Trump, celui-ci finit généralement par reculer. Cette assistance consisterait davantage à maintenir ouverts les canaux commerciaux plutôt qu’à envoyer de l’aide directe.

Mais si la communauté internationale continue de tourner le dos à Cuba, c’est bel et bien un désastre humanitaire qui se prépare.

La Conversation Canada

Robert Huish a reçu un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

ref. Catastrophe économique et sociale à Cuba : Trump n’est pas seul en cause – https://theconversation.com/catastrophe-economique-et-sociale-a-cuba-trump-nest-pas-seul-en-cause-275880