En rupture avec l’Occident, Moscou resserre ses liens africains

Source: The Conversation – in French – By Maxime Duchateau, Doctorant en science politique, spécialiste de la politique étrangère de la Russie, Université de Montréal

Rompu avec l’Occident depuis l’invasion de l’Ukraine, Moscou resserre ses liens avec l’Afrique, consolide ses partenariats et fait de l’Égypte un pivot stratégique sur le continent.


En décembre, la capitale égyptienne a accueilli la deuxième conférence ministérielle du Forum de partenariat Russie-Afrique. L’événement a réuni au Caire une cinquantaine d’officiels africains, ainsi que des représentants de l’Union africaine et de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), aux côtés de leur homologue russe, Sergueï Lavrov.

Il s’agissait de préparer le troisième sommet Russie-Afrique, prévu en 2026 après deux premières éditions organisées à Sotchi en 2019 et à Saint-Pétersbourg en 2023.

Au-delà de l’agenda institutionnel, cette conférence constitue un signal diplomatique fort. Elle illustre la capacité de la Russie à approfondir ses relations extérieures en Afrique, dans un contexte de rupture durable avec les puissances occidentales depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022.

Elle met aussi en lumière le rôle croissant de l’Égypte comme partenaire stratégique de Moscou sur le continent. Ces enjeux liés aux recompositions de la politique étrangère russe en direction du continent africain font l’objet de mes recherches doctorales en science politique à l’Université de Montréal.




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Une réorientation vers l’Afrique qui ne date pas de 2022

Le pivot de la politique étrangère russe vers l’Afrique ne constitue pas une réaction à l’isolement diplomatique consécutif à l’invasion de l’Ukraine. Cette réorientation est antérieure et s’inscrit dans une trajectoire amorcée dès le milieu des années 2010.

Après une période de retrait relatif dans les années 1990 et 2000, la Russie a progressivement réinvesti le continent africain, renouant avec un espace où l’Union soviétique disposait autrefois d’importants relais politiques, militaires et idéologiques. La guerre en Ukraine n’a pas créé cette dynamique, mais l’a rendue plus visible, en mettant en évidence les enjeux africains d’une confrontation géopolitique plus large entre grandes puissances.

L’Afrique apparaît dans ce contexte comme un espace stratégique à plusieurs titres : réservoir de soutiens diplomatiques dans les enceintes multilatérales, marché en expansion pour les exportations russes (notamment dans les secteurs de l’énergie, de l’industrie lourde, de l’armement et des céréales), et terrain d’affirmation d’un discours alternatif à l’ordre international dominé par les États occidentaux.

La conférence du Caire s’inscrit dans cette dynamique de long terme. Sa forte médiatisation, notamment sur le réseau social Telegram, souligne d’ailleurs le rôle désormais central des outils de diplomatie publique russes en Afrique. Ambassades et Maisons russes de la culture y contribuent à la diffusion du discours officiel de Moscou, tout en servant de relais pour le développement de partenariats économiques.




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Une Russie loin d’être isolée sur la scène internationale

La forte participation africaine à la conférence du Caire constitue un démenti au récit d’un isolement diplomatique total de la Russie. Selon le ministère russe des Affaires étrangères, des négociations bilatérales ont été menées en marge de l’événement avec 17 gouvernements africains, parmi lesquels figurent l’Algérie, l’Égypte, le Rwanda, la Tanzanie, le Zimbabwe ou encore la Namibie, ainsi qu’avec la Cédéao.

Cette diversité géographique et politique est une preuve de plus que la présence russe ne se limite plus aux pays historiquement proches de Moscou durant la guerre froide, tels que l’Algérie ou l’Angola. Elle s’étend désormais à des États aux trajectoires diplomatiques plus variées, traduisant une volonté d’élargir le rayon d’action russe sur le continent.

L’Afrique offre en outre à la Russie un espace diplomatique où les injonctions occidentales liées à la guerre en Ukraine sont souvent reçues avec distance. De nombreux États africains privilégient une posture de non-alignement, voire de neutralité active, qui laisse à Moscou une marge de manœuvre politique appréciable.

Dans ce contexte, les forums Russie-Afrique servent autant à approfondir des coopérations économiques et commerciales concrètes qu’à consolider un réseau de partenaires capables de relativiser l’isolement international de la Russie.

Les questions de sécurité régionale ne sont pas absentes du discours russe sur l’Afrique, mais elles n’ont pas constitué un axe structurant de la conférence du Caire, largement dominée par des enjeux diplomatiques, économiques et institutionnels. Cela étant, la Russie développe sa présence militaire en Afrique depuis plusieurs années, en envoyant des instructeurs, des combattants liés au groupe Wagner puis à l’« Africa Corps », ainsi qu’en fournissant des armes et une formation aux armées locales. Elle présente cette coopération comme un moyen d’aider certains États à lutter contre les groupes djihadistes et à renforcer leur sécurité. Cependant, cette stratégie vise aussi à étendre l’influence de la Russie en Afrique.

Le Caire, vitrine du rapprochement russo-égyptien

Le choix du Caire pour accueillir la deuxième conférence ministérielle du Forum de partenariat Russie-Afrique revêt une portée hautement symbolique. L’Égypte figure aujourd’hui parmi les partenaires les plus importants de la Russie sur le continent africain, tant sur le plan économique que stratégique. C’est aussi pour Moscou un point d’ancrage diplomatique majeur en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.


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Les relations bilatérales se sont sensiblement intensifiées au cours de la dernière décennie, notamment dans le domaine agricole et industriel. En 2023, la Russie a fourni 65 % du blé importé par l’Égypte, soulignant la dépendance croissante du pays à Moscou pour cette denrée stratégique.

Parallèlement, plusieurs projets structurants illustrent la profondeur de cette coopération. Parmi eux figurent la construction de la centrale nucléaire d’El-Dabaa — la première en Égypte — par l’agence russe Rosatom. Un projet de zone industrielle russe à proximité du canal de Suez est aussi prévu, ainsi que d’importants contrats de modernisation du réseau ferroviaire égyptien.

Du point de vue égyptien, l’organisation de la conférence constitue une opportunité diplomatique majeure. L’événement s’est tenu en périphérie de la nouvelle capitale administrative, un projet emblématique du régime de Sissi. Le président égyptien al-Sissi a en effet lancé la construction d’une nouvelle capitale à l’est du Caire pour désengorger cette mégalopole surpeuplée, et symboliser la modernisation du pays. Bien que critiqué pour son coût élevé et son accessibilité limitée pour la majorité des Égyptiens, le projet vise aussi à afficher la puissance et l’ambition économique du régime. En y accueillant la conférence ministérielle du Forum de partenariat Russie-Afrique, l’Égypte entend donc affirmer également son rôle central comme hub diplomatique africain, capable d’accueillir des négociations de portée continentale.

Cette dynamique prend une résonance particulière dans la perspective du troisième sommet Russie-Afrique, prévu en 2026 et destiné, pour la première fois, à se tenir sur le continent africain. Aucune décision n’a encore été prise quant au pays hôte. Addis-Abeba, la capitale éthiopienne, avait initialement été largement évoquée, notamment en raison de son statut de siège de l’Union africaine et de la forte légitimité symbolique qui en découle. Toutefois, plusieurs États africains ont depuis manifesté leur intérêt pour accueillir l’événement.

Dans ce contexte, la tenue de la conférence au Caire peut être interprétée comme un signal diplomatique adressé à Moscou et aux partenaires africains. Elle s’inscrit dans une rivalité régionale latente entre l’Égypte et l’Éthiopie, exacerbée notamment par les tensions autour du grand barrage éthiopien de la Renaissance. L’Égypte craint que ce barrage, mis en service en septembre 2025, réduise le débit du Nil et menace sa sécurité hydrique, puisque le pays en dépend presque entièrement pour son agriculture et son approvisionnement en eau. L’Éthiopie estime quant à elle exercer un droit légitime sur une ressource située sur son territoire, dans le but de produire de l’électricité et soutenir son développement économique.

Si Le Caire venait à accueillir le sommet de 2026, il s’agirait d’un succès diplomatique significatif, confirmant le rôle central que l’Égypte entend jouer dans les recompositions géopolitiques afro-russes.

La Conversation Canada

Maxime Duchateau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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