Source: The Conversation – in French – By Romain Huret, Président de l’EHESS, historien des Etats-Unis, École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS)

Russell Lee/Public Domain, CC BY
Historien spécialiste des États-Unis, Romain Huret a publié fin janvier « Les oubliés de la Saint-Valentin » (éd. La Découverte), un livre dans lequel il met en lumière des vies de célibataires du XIXe siècle à nos jours. Battant en brèche le cliché du vieux garçon ou de la vieille fille isolée, il montre comment ces trajectoires « à l’ombre du mariage » ont eu un rôle déterminant dans la construction de nos sociétés.
Comment un historien spécialiste des États-Unis en vient-il à s’intéresser aux célibataires ?
Je suis entré dans cette histoire par un mouvement de contestation de la pénalité fiscale imposée aux célibataires, qui surgit dans les années 1960. Mouvement que j’avais étudié dans un autre livre. J’étais alors tombé un peu par hasard sur une pétition massive envoyée aux élus du Congrès, accompagnée d’énormément de lettres. Et en les regardant rapidement, j’avais été frappé des récits de vie que je lisais, des récits qui parlaient de discrimination professionnelle, d’un ras-le-bol vis-à-vis des préjugés sur les célibataires. Quand je suis revenu sur ces textes, j’ai vu tout un monde que je ne connaissais pas, un monde à l’ombre du mariage, qui méritait largement qu’on s’y intéresse.
C’est plutôt un sujet qu’on a l’habitude de voir traité par des démographes…
Oui, globalement il y avait assez peu de choses sur le sujet. Des travaux de démographes, mais qui ont tendance à resserrer le sujet sur celles et ceux qui vivent seuls tandis que moi j’ai voulu rendre la catégorie plus lâche possible. Intégrer toutes les formes d’expérience du célibat définitif, en m’intéressant sans distinction de sexe aux personnes non mariées de 35 ans et plus. Une des découvertes du livre, c’est que si on prend les années 1950 par exemple, 80 % de ces célibataires ne se déclarent pas seuls. Ils vivent avec des membres de leur famille, avec des proches, avec ce qu’ils appellent des « amis », terme un peu ambigu qui renvoie parfois à l’homosexualité.
Et à côté de ces travaux de démographe, il y a ceux des sociologues…
Ils se sont effectivement beaucoup intéressés à la question. Un des livres avec lequel j’ai intimement le plus discuté, c’est la célèbre étude de Pierre Bourdieu, Le Bal des célibataires. Bourdieu a eu tellement de mal avec ce qu’il appelle « l’énigme du célibat » qu’il s’y est repris à trois fois. Il a eu beaucoup de difficultés à comprendre pourquoi les gens restent célibataires dans un monde qui fait du mariage un élément cardinal. Pourquoi ces hommes, dans son Béarn natal, restaient-ils assis, seuls, sur des bancs pendant le bal ? Ils n’allaient pas danser, chercher une compagne. De voir ses amis d’enfance agir ainsi l’a complètement obsédé, avec un mélange d’intimité et de curiosité professionnelle.
Vous ne pouviez pas observer votre sujet au bal. Comment avez-vous travaillé ?
Mon problème, c’était que j’avais beaucoup d’archives concernant les femmes et très peu pour les hommes. Il faut savoir que la sociologie du célibat est très différente : les femmes célibataires ont un capital culturel, des diplômes, des emplois de classe moyenne là où les hommes non mariés ne passent pas par l’université, ont des emplois précaires et écrivent très peu. J’ai même failli arrêter le livre parce que je voyais bien qu’il y avait un écart grandissant entre tout ce que je savais sur les femmes et le peu de choses que j’arrivais à apprendre sur les hommes. J’ai trouvé cinquante journaux intimes. Il y en a 46 qui sont tenus par des femmes. Sur les quatre restants, il y en a un que je mets de côté, qui a été rédigé par un coureur de bois en Alaska au dos de bouteilles de lait, et qui évoque surtout la nature. Donc il ne m’en restait plus que trois. Il est intéressant de noter qu’ils sont tapés à la machine, comme si pour des hommes, écrire un journal intime, c’était un problème. Dans ces journaux, ils ne parlent que de politique. C’est très rare qu’ils parlent d’eux.
Comment vous en êtes-vous sorti ?
J’ai eu recours à d’autres documents, notamment les photographies. Je les ai utilisées pour cartographier la vie de ces hommes. Notamment des photos prises dans les années 1930 par les photographes qui travaillaient pour le New Deal. Un fond qu’on connaît bien par la célèbre photo de Dorothea Lange, Migrant Mother. On y trouve énormément de clichés de célibataires, employés de l’industrie forestière, pétrolière, mineurs, etc.
Vous parliez du combat de certains célibataires contre la pénalité fiscale. Mais ce qu’on lit, c’est également le combat de l’État et de la société contre ces célibataires. Au nom de quoi les condamne-t-on ?
Il y a un corollaire à votre question : au nom de quoi défend-on la famille ? Les deux vont ensemble et l’histoire récente montre que c’est tout sauf fini. On voit très bien que dans les moments de forte défense de la famille et de sa fonction reproductive, on retrouve la dénonciation du célibat comme étant une forme de « dégénérescence personnelle ».
De « dégénérescence personnelle » ?
Oui, c’est le terme qui est utilisé au début du XXe siècle : dégénérescence personnelle, psychologique, psychanalytique. On cherche à expliquer les raisons du non-mariage et donc on va prêter aux célibataires toute une série de tares. Le stéréotype le plus connu, c’est la vieille fille avec ses chats, la Crazy Cat Lady, qui est très ancien et qui a pour but de dénoncer le fait que des femmes et des hommes refusent d’être conformes à cette fonction reproductive du mariage. S’ajoute à cela l’idée que dans des contextes de forte immigration, ils mettent aussi en péril la « race dominante ». Au début du XXe siècle, on pense que les célibataires sont responsables de ce qu’on appelle alors « le suicide de la race blanche », le fait que les populations protestantes pourraient faire de moins en moins d’enfants puisque les femmes ne souhaitent plus se marier.
Et qu’en disent les célibataires ?
Justement, c’est l’incompréhension de leur côté. J’ai vraiment voulu faire un pas de côté dans le livre, ne pas écrire seulement une histoire des représentations, de cette condamnation du célibat, pour montrer ce qu’ils étaient en vérité. Est-ce qu’on a là une bande d’êtres égoïstes, qui ne pensent qu’à eux, qu’à faire la fête ou à dénoncer la famille ? Non ! C’est souvent tout le contraire. Puisque ces célibataires, hommes et femmes, sont très insérés dans leurs propres familles. C’est extrêmement fort pour les femmes. Il y a toujours une fille dans la famille, une femme célibataire, qui va se « sacrifier », comme on disait au début du XXe siècle, pour la famille. Je cite d’ailleurs le cas d’une célibataire qui va être à l’origine de la fête des Mères. Elles ne sont pas du tout dans une hostilité au caractère sacré de la famille, bien au contraire !
Et les hommes ?
Eux aussi jouent un rôle très important puisqu’ils vont souvent être soutiens de famille. Et ils auront une importance cruciale pour assurer l’existence de l’économie capitaliste, en travaillant dans les secteurs les plus durs : le bois, le pétrole, le secteur agricole… Sans ces hommes célibataires, il n’y aurait pas eu d’économie capitaliste. Ce sont les petites mains du capitalisme. Donc cette idée que les célibataires auraient été des personnes dont les décisions auraient été contraires à l’intérêt de l’économie états-unienne est complètement fausse. Et ils en gardent un certain ressentiment.
Vous expliquez que c’est particulièrement vrai après la Seconde Guerre mondiale…
C’est un des pics du ressentiment, oui… Pendant la guerre, les célibataires vont assumer un rôle très important. Les femmes travaillent dans les usines, dans les champs, suppléent les hommes partis au front. Les hommes, même âgés, reprennent du service, par exemple dans les transports ferroviaires. Et à l’issue du conflit, période où la défense de l’ordre matrimonial revient au premier plan à cause de la Guerre froide, on voit réapparaître les stigmates contre les célibataires : les vieilles filles aigries, qui ont des problèmes psychologiques graves, ou les hommes, qui sont des pervers sexuels et des détraqués. Le célibataire le plus célèbre de 1960, il s’appelle Norman Bates. C’est le personnage de Psychose d’Hitchcock. Il vit avec sa mère. Il tue des femmes sous la douche.
Et les célibataires, évidemment, ne comprennent pas ce revirement, puisque beaucoup ont joué un rôle essentiel. Je cite l’exemple de ces femmes qui s’organisent pour créer une fête des vieilles filles, pour inverser le stigmate. Elles disent qu’on ne les célèbre jamais, qu’on ne leur offre pas de cadeaux parce qu’on a l’impression que ce qu’elles font pour la société est normal. C’est le moment pour elles d’avoir une reconnaissance civique de leur action. Il faut noter que les célibataires sont traditionnellement très impliqués dans les tissus associatifs, religieux, militants, notamment parce qu’ils ont plus de temps que les autres.
C’est un combat toujours d’actualité…
J’ai été étonné au moment des gilets jaunes de constater qu’on trouvait sur les ronds-points beaucoup de célibataires dans des configurations assez semblables à celles du livre. Et je pense qu’il y a vraiment un enjeu politique et social. Prenons le cas des aidants dont nous parlons beaucoup aujourd’hui. Ce statut, qui a donné lieu à des mesures politiques récentes, est intéressant parce qu’il est vraiment celui que réclamaient mes célibataires sans le formuler de cette manière-là. La réflexion sur la place des familles atypiques est à mon avis aussi essentielle aujourd’hui si on ne veut pas nourrir une machine à inégalité. Il ne s’agit pas de promouvoir le célibat, mais simplement de bien réfléchir au fait qu’il peut y avoir des inégalités fondées simplement sur le statut matrimonial. Les inégalités de statut ou de reconnaissance sociale expliquent peut-être pourquoi les célibataires sont aussi présents dans des formes de contestation qui peuvent prendre des tournures assez radicales, comme dans le cas des Incels ou des mouvements masculinistes.
Quand J. D. Vance, en 2021, fustige les vieilles filles à chat démocrates, on constate plutôt un retour en arrière sur ces questions…
Depuis une trentaine d’années, on a vu une résurgence très forte du discours conservateur et des attaques conservatrices aux États-Unis. Et depuis l’arrivée de Donald Trump et ses obsessions démographiques sur la fin de la race blanche, on voit ressurgir le stéréotype de la Crazy Cat Lady qui serait responsable de l’effondrement de la natalité et mettrait en péril la nation blanche. Tout ça est à nouveau complètement hors sol puisque beaucoup de ces femmes très éduquées élèvent des enfants, en adoptent, etc. Il ne veut pas voir la réalité de ces familles.
Des critiques qui s’adressent principalement aux femmes célibataires…
Oui, ce qui a changé de manière étonnante, c’est que les conservateurs, il y a 100 ans, n’aimaient pas non plus les hommes. Ils étaient vus comme égoïstes et peu soucieux de l’avenir collectif. Désormais Trump en fait des héros de la nation. Par ailleurs, il célèbre leur absence de diplôme et cela renvoie nettement à la sociologie de ce célibat. Dans l’industrie extractive, beaucoup d’ouvriers sont célibataires, pour des causes qui rappellent l’industrie forestière ou du pétrole au début du XXe siècle. Pensons par exemple à la fracturation hydraulique, une technique qui pousse les entreprises à se déplacer sans cesse, et donc bien peu compatible avec une vie de famille. Trump, aujourd’hui, se nourrit du célibat masculin. Célibat où se développent des mouvements Incels, qui se voient comme des victimes de femmes refusant leur rôle matrimonial. C’est quelque chose de très neuf. Les célibataires de Bourdieu dans le monde rural n’accusaient pas les femmes de ne pas vouloir se marier. Il n’y avait pas d’hostilité à l’égard des femmes, en tout cas, surtout pas d’hostilité alimentée par un dirigeant politique.
Propos recueillis par Laurent Bainier
![]()
Romain Huret ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. « À chaque fois que la défense de la famille revient au premier plan, on stigmatise les célibataires… » Romain Huret et « Les oubliés de la Saint-Valentin » – https://theconversation.com/a-chaque-fois-que-la-defense-de-la-famille-revient-au-premier-plan-on-stigmatise-les-celibataires-romain-huret-et-les-oublies-de-la-saint-valentin-275406
