Source: The Conversation – France (in French) – By Benoit Heilbrunn, Professeur de marketing, ESCP Business School
Le plastique n’est pas que du plastique. Il témoigne de notre rapport au monde et peut-être de notre époque. De la matière quasi magique des années 1950 à la matière problématique des années 2000, le plastique est aussi un discours. Réflexions, sous l’égide de Roland Barthes, sur la mythologie d’une matière qui n’est décidément pas comme les autres.
La campagne « Too Much », portée par la filière de la plasturgie, s’inscrit dans une tentative explicite de réhabilitation symbolique du plastique face à la montée des critiques écologiques. En rappelant le rôle central de ce matériau dans la modernité industrielle – qu’il s’agisse de ses usages médicaux, logistiques, alimentaires ou techniques – elle cherche à déplacer le débat. Le plastique n’y est plus présenté comme un problème moral, mais comme une condition de possibilité de nos modes de vie contemporains.
Il s’agit moins de nier ses effets environnementaux que de les relativiser au nom de ses bénéfices fonctionnels, économiques et sociaux. Ce type de prise de parole témoigne d’une lutte pour la définition symbolique du plastique et, au-delà, pour la légitimation d’un régime de production et de consommation fondé sur l’abondance matérielle. Le plastique y apparaît non comme l’emblème d’un excès, mais comme un matériau injustement stigmatisé, victime d’une critique jugée simplificatrice ou idéologique.
Or le plastique n’est ni un simple matériau ni un pur symbole de la catastrophe écologique : il constitue un dispositif culturel à part entière, qui condense les promesses, les impensés et les contradictions de la société de consommation. L’évolution de son imaginaire peut ainsi se lire comme l’histoire d’une inversion mythologique, révélatrice de notre rapport contemporain à la production, à l’abondance et à la finitude matérielle.
Le plastique comme mythe
Dans Mythologies (1957), Roland Barthes ne s’intéresse pas au plastique comme matériau chimique ou industriel, mais comme pouvoir symbolique : celui de la métamorphose. Ce qu’il décrit n’est pas tant la substance elle-même que l’enthousiasme collectif qu’elle suscite. Le plastique fascine parce qu’il semble abolir les hiérarchies traditionnelles des matières. Le noble et le vulgaire, le rare et le commun, le durable et l’éphémère paraissent s’effondrer devant une substance capable de tout imiter. Bois, cuir, métal, ivoire : tout peut être refait en plastique. Le monde devient malléable.
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De surcroît, le plastique apparaît comme une matière sans passé ni avenir. Il ne porte pas la trace de son origine (le pétrole, l’industrie lourde, les chaînes de production) et ne suggère aucune fin. Dans la vitrine, sur l’étagère ou dans l’objet fini, il semble surgir comme une pure idée de la forme affranchie de toute histoire. C’est en ce sens qu’il relève pleinement du mythe, au sens barthésien : une parole qui naturalise une construction historique, culturelle et technique. Le plastique est alors conçu comme un fait de civilisation qui rend tangible un progrès supposé démocratique. Il promet un monde sans résistance, sans pénurie et sans limites, un monde où la matière obéirait indéfiniment aux formes que l’on souhaite lui donner.
Dieux antiques et alchimie moderne
Chez Barthes, le plastique n’est pas seulement une matière nouvelle : il est investi d’un imaginaire quasi théologique. Il souligne que les plastiques portent des noms qui sonnent grec (polyéthylène, polystyrène, polypropylène), des noms savants, abstraits, qui ne désignent ni des usages ni des matières familières, mais une puissance. Pareils à ceux des dieux antiques, ces noms renvoient moins à des choses qu’à des capacités de transformation.
Cette langue du plastique participe du mythe : elle confère au matériau une aura quasi sacrée, en le soustrayant à l’histoire concrète de sa production. Le plastique apparaît ainsi davantage comme une matière alchimique dotée d’un pouvoir de transmutation que comme une substance. Ce matériau se voit ainsi doté d’un pouvoir qui excède largement sa fonction utilitaire : celui de transformer indéfiniment le monde sans jamais en assumer les conséquences. D’où la tentation d’esquisser un parallèle avec quelques dieux grecs (auquel Barthes ne succombe d’ailleurs pas).
Le plastique condense d’abord la figure de Protée, dieu des métamorphoses, capable de changer de forme à volonté pour échapper à toute assignation. Il imite le bois, le cuir, le métal ou l’ivoire sans jamais se fixer dans une identité stable. Il n’est pas une matière parmi d’autres, mais la promesse d’une matière universelle, toujours prête à devenir autre chose. Cette plasticité infinie nourrit l’enthousiasme décrit par Barthes : un monde où les formes circulent librement, affranchies des contraintes de la substance.
L’imaginaire alchimique
Il relève aussi de Hermès, dieu des passages, des échanges et des médiations. Comme lui, le plastique traverse les frontières : entre noble et vulgaire, durable et jetable, naturel et artificiel. Léger et transportable, il est le matériau de la circulation généralisée, parfaitement adapté à une économie de flux, de mobilité et de vitesse. La fluidité matérielle devient alors un progrès en soi, naturalisé par le mythe.
Cette constellation trouve enfin un écho direct dans l’imaginaire alchimique. Le plastique apparaît comme une version industrielle de la pierre philosophale : une matière capable de tout transformer, de tout égaliser, de faire surgir l’objet sans reste ni perte apparente. Dans les démonstrations que décrit Barthes, la matière brute se dissout pour renaître immédiatement sous une forme nouvelle, comme dans une transmutation parfaite. Le plastique promet une création sans déchet, une production sans fin, un monde où la matière obéirait docilement à la volonté humaine.
Fissures dans le mythe
Mais c’est précisément là que le mythe se fissure. L’alchimie classique visait une transformation spirituelle autant que matérielle ; le plastique, lui, ne transforme que les formes, jamais les conséquences. Ce qui était pensé comme métamorphose se révèle être accumulation. Ce qui semblait relever de Protée devient inertie ; ce qui promettait la circulation devient encombrement.
Ce que le mythe évacue, c’est en effet ce qui définit ordinairement une matière : la durée, la résistance, l’usure, la finitude. À la différence du bois qui vieillit, du métal qui s’oxyde ou du verre qui se brise, le plastique semble ne jamais vraiment mourir. Cette propriété, d’abord perçue comme une victoire technique, va progressivement devenir son principal grief. Pendant plusieurs décennies, cette contradiction reste largement invisible. Le plastique accompagne l’essor de la consommation de masse, l’extension du jetable et la généralisation des emballages sans susciter d’interrogation majeure. Il est léger, propre, hygiénique ; il s’inscrit parfaitement dans un imaginaire de fluidité et de confort.
Le retour du refoulé
Mais à partir des années 1970, puis de manière accélérée à partir des années 1990 et 2000, le refoulé du mythe revient. On découvre que le matériau miraculeux est aussi indestructible. Que sa durabilité, loin d’être une qualité universelle, devient un problème dès lors que les usages sont courts. Ce que le mythe ne montrait pas devient visible : les décharges, les restes, etc. Le plastique devient alors l’un des emblèmes matériels de ce que certains nomment l’anthropocène voire le « poubellocène ».
Derrière la magie de la forme apparaît une figure plus sombre : celle d’Héphaïstos, dieu forgeron, maître des techniques et des artifices. Le plastique est le produit d’un feu moderne – celui du pétrole, des raffineries, des chaînes de production – que le mythe barthésien tendait à effacer. Comme chez Héphaïstos, la puissance technique fascine tout en dissimulant la violence et la pénibilité de son origine. Le dieu moderne de la métamorphose se révèle ainsi trop immortel, incapable qu’il est de disparaître.
Coexistence des récits
Pour autant, le mythe du plastique-miracle ne disparaît pas avec l’émergence du plastique-déchet ; il persiste, se reconfigure et continue d’irriguer de nombreux discours industriels, politiques et techniques. Le plastique demeure ainsi fréquemment présenté comme une solution indispensable : léger, résistant, adaptable, hygiénique, recyclable.
Il est mobilisé pour ses performances, ses économies de matière apparentes, sa capacité à répondre à des contraintes fonctionnelles jugées incontournables. À ce titre, il conserve une forte valeur symbolique de modernité et d’efficacité, en particulier dans les domaines de la santé, de l’alimentation ou de la logistique, où il est érigé en condition de possibilité du monde contemporain.
Cette persistance renvoie à une dynamique propre au domaine des transitions énergétiques, où les nouvelles sources ne remplacent pas les anciennes mais viennent s’y ajouter. Le récit du plastique-déchet n’annule ni ne supplante celui du plastique-miracle ; il s’y superpose. Le discours de la pollution, de la trace et du débordement vient s’ajouter à celui de l’innovation, de la modernité et de l’accessibilité, sans le disqualifier complètement. L’époque contemporaine ne remplace pas un imaginaire par un autre : elle les empile, produisant un régime symbolique instable, traversé de tensions et de contradictions.
Un fantasme d’immatérialité
Cette superposition se traduit par une oscillation permanente entre plusieurs imaginaires. D’un côté, une nostalgie d’une prétendue vraie matière (bois, verre, métal) investie de valeurs de durabilité et de sobriété. De l’autre, un fantasme d’immatérialité, nourri par le numérique, les services et la promesse d’un monde allégé de ses contraintes matérielles. Entre les deux s’impose la promesse d’une réconciliation par la circularité : il ne s’agirait plus de renoncer au plastique, mais de le rendre compatible avec les exigences écologiques grâce au recyclage et à l’éco-conception.
Dans cette configuration, le discours sur le recyclage occupe une place centrale. Il fonctionne comme un récit de pacification symbolique, promettant de conserver les qualités fonctionnelles du plastique tout en neutralisant sa charge morale. Le plastique ne serait plus un problème en soi, mais un défi technique gérable, appelant des solutions d’ingénierie et des ajustements de comportements.
Un récit dépolitisant
Ce déplacement a toutefois un effet majeur : il dépolitise à nouveau la question. L’attention se déplace des volumes produits vers les gestes individuels et du système industriel vers le tri domestique. En transformant une contradiction structurelle en problème de gestion et de comportement, ce récit permet de maintenir intactes les conditions fondamentales de la production de masse, tout en intégrant partiellement la critique écologique.
Ainsi, l’imaginaire du plastique raconte moins l’évolution d’un matériau que celle de notre rapport au monde. Le plastique a d’abord incarné le fantasme d’une maîtrise totale de la matière ; il en révèle aujourd’hui l’envers : l’impossibilité de faire disparaître les traces de nos modes de vie. Ce qui inquiète dans le plastique n’est pas seulement sa présence matérielle, mais ce qu’elle rend visible : l’écart entre la promesse d’un monde fluide et la réalité d’un monde saturé. À cet égard, l’inversion de l’imaginaire du plastique ne constitue pas un simple retournement moral. Elle signale une crise plus profonde : celle d’un modèle de modernité qui croyait pouvoir produire sans reste, et qui découvre aujourd’hui que même les matières les plus plastiques finissent par opposer une résistance qui est tout sauf politique.
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Benoit Heilbrunn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Les mythologies du plastique sont-elles réversibles ? – https://theconversation.com/les-mythologies-du-plastique-sont-elles-reversibles-274207
