Source: The Conversation – in French – By Chiara Piazzesi, Professeure titulaire de sociologie , Université du Québec à Montréal (UQAM)
Sommes-nous encore romantiques ? Avons-nous rejeté les repères traditionnels, incarnés par les histoires d’amour de Hollywood, pour une vision « moderne » et pragmatique de l’amour ?
Ces questions ont poussé notre équipe de recherche en sociologie à cartographier et à documenter les idéaux amoureux et intimes, ainsi que les valeurs qui guident les personnes dans leurs relations intimes au quotidien dans le cadre d’un projet appelé MACLIC.
Un déclin du romantisme ?
L’amour qui frappe comme un coup de foudre, qui dure pour toujours, qui dépasse tous les obstacles et qui, lorsqu’il est véritable, arrive une seule fois dans la vie : voilà les croyances centrales à l’amour romantique qui ont dominé l’imaginaire intime pendant plus d’un siècle.
Toutefois, elles semblent avoir perdu en crédibilité dans les dernières décennies dans les sociétés occidentales. Depuis plusieurs dizaines d’années, un scepticisme généralisé s’est répandu à l’égard du manque de réalisme des représentations romantiques dans les productions culturelles, comme les romans, les films ou les téléséries.

(Universal Pictures)
À partir des années 1970, les mouvements féministes ont relevé que l’idéalisation de l’amour romantique peut invisibiliser les inégalités de genre dans les relations intimes. Le modèle romantique est critiqué par les personnes de la diversité sexuelle, de genre et relationnelle à cause de son caractère hétéronormatif, axé sur la binarité de genre et sur l’exclusivité affective et sexuelle.
Pour toutes ces raisons, en débutant notre projet, nous nous attendions à constater un déclin du romantisme dans la population générale.
Des résultats surprenants
Nos attentes ont été confirmées par la première étape du projet MACLIC : les données montraient un recul évident de la croyance dans les mythes constitutifs du modèle romantique classique, notamment en ce qui a trait à l’exclusivité, à l’unicité et à la toute-puissance de l’amour.
Mais la surprise est arrivée lorsque nous avons rencontré pour un entretien d’approfondissement 50 des 4009 personnes ayant participé à la première étape de la recherche. À la question « est-ce que vous vous considérez une personne romantique ? », quarante-deux personnes sur cinquante ont répondu par l’affirmative.
Sur la base des recherches disponibles, nous nous attendions à ce que les jeunes générations, les personnes de la diversité sexuelle, relationnelle et de genre rejettent l’étiquette « romantique ». À notre étonnement, ces personnes se définissaient majoritairement comme romantiques, peu importe leur genre, orientation sexuelle, statut relationnel et groupe d’âge, et ce, malgré leur faible adhésion aux croyances typiques d’une vision romantique de l’amour.
Que veut dire « être romantique » aujourd’hui ?
Si les gens prennent du recul par rapport au romantisme traditionnel, que signifie alors « être romantique » pour les personnes interviewées ?
En premier lieu, être romantique veut dire aimer poser et recevoir des « petits gestes » du quotidien, des attentions qui communiquent à l’autre qu’il ou elle est important, aimé et spécial.
Des exemples communs de ces gestes sont de cuisiner le mets favori de l’autre, de faire ou d’apporter un café, d’envoyer des messages, d’acheter les gâteries préférées quand on fait les courses.
Ces attentions du quotidien peuvent aussi inclure la prise en charge des tâches domestiques que l’autre déteste ou est trop fatigué pour faire, ou encore rendre de petits services ponctuels, comme déneiger la voiture après une tempête de neige pour faciliter la routine de l’autre. Les cadeaux sont aussi très appréciés, mais à condition qu’ils soient spécifiquement pensés pour faire plaisir à l’autre ou pour répondre à un désir.
Les cadeaux romantiques clichés, tels que des roses à la Saint-Valentin, évoquent un romantisme stéréotypé dont la plupart des personnes se démarquent. Souvent, le caractère romantique provient d’un effet surprise : un geste inattendu, une habileté jusqu’alors inconnue de l’autre ou délibérément apprise pour lui faire plaisir (par exemple, faire de la pâtisserie).
Créer du « temps de qualité »
Le deuxième grand ensemble d’exemples de romantisme comprend les « moments spéciaux ».
Les personnes interviewées nous ont parlé de leurs efforts pour créer des occasions spéciales à passer à deux : louer un chalet pour une escapade en couple, organiser un pique-nique pour un anniversaire, planifier une « date night » pour casser la routine, aller au restaurant en amoureux.
Contrairement aux clichés, ces occasions ne doivent pas nécessairement rompre avec le quotidien et l’ordinaire. Il suffit souvent de créer les meilleures conditions pour « prendre soin de l’autre » ou du couple, par exemple en aménageant un espace sans distractions ou sans écrans, ou en ajoutant des bougies à un repas de tous les jours.
Ces moments peuvent aussi devenir une forme de rituels, par exemple en instaurant l’apéro à la fin de la journée, une promenade quotidienne, voire en faisant l’épicerie ensemble. Ici, le mot-clé utilisé le plus souvent est « temps de qualité » — une expression très probablement redevable de la popularité des « cinq langages de l’amour » de Gary Chapman.
Prendre les distances des clichés romantiques
Une troisième catégorie de réponses à notre question se formulait par la négative : les personnes définissaient souvent leur romantisme par opposition à des clichés usés ayant perdu, à leur avis, leur charme et leur signification.
Les personnes précisent souvent que « leur » romantisme n’est pas celui des fables de princesses, des romans classiques ou des productions hollywoodiennes, bien qu’elles en aient été nourries pendant leur enfance. Le rejet des clichés, des excès et des illusions promus par les récits stéréotypés est considéré comme une posture plus mature à l’égard des relations intimes et des sentiments.
Plusieurs opposent ainsi les gestes romantiques du quotidien aux grandes déclarations publiques ou au romantisme commercial (incarné, par exemple, dans la fête de la Saint-Valentin).
Injecter l’extraordinaire dans l’ordinaire
Selon nos données, le romantisme se porte ainsi encore très bien, mais il se transforme.
Il se décline désormais à une échelle plus réduite (petit et quotidien) et s’inscrit souvent dans la domesticité (les services et les tâches). Il est nuancé par une distance pragmatique à l’égard des mythes traditionnels, qui semblent s’être graduellement vidés de leur pouvoir évocateur aux yeux des personnes.
Il est recherché pour sa capacité à injecter l’extraordinaire dans l’ordinaire, mais de manière personnalisée et liée à l’historique et au contexte de la relation. Ces remarquables transformations découplent le romantisme des carcans normatifs traditionnels pour le rendre compatible avec la pluralité relationnelle, sexuelle et de genre.
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Chiara Piazzesi a reçu un financement du CRSH pour le projet MACLIC, une enquête sur les idéaux intimes dominants au Canada.
Martin Blais a reçu du financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada pour le projet MACLIC dont sont issues les données présentées.
Noé Klein a reçu du financement du CRSH pour la réalisation de sa thèse, affiliée au projet MACLIC.
– ref. Le romantisme se porte encore très bien, mais il se transforme, selon une nouvelle étude – https://theconversation.com/le-romantisme-se-porte-encore-tres-bien-mais-il-se-transforme-selon-une-nouvelle-etude-204767
