Source: The Conversation – in French – By Jonathan Martineau, Professeur de philosophie, Liberal Arts College, Université Concordia, Concordia University
En concentrant la richesse et le pouvoir entre les mains d’une minorité, le système économique dominant fragilise les démocraties et ouvre la voie aux autoritarismes, révèle le dernier rapport d’Oxfam, publié la semaine dernière en marge de l’ouverture du Forum économique mondial de Davos, un choix de calendrier loin d’être anodin.
Alors que les élites économiques et politiques mondiales s’y réunissaient pour débattre du « nouvel ordre mondial » et de stratégies pour diversifier les marchés et maintenir la croissance économique mondiale à flots, le rapport d’Oxfam dresse quant à lui un constat accablant : le système économique dominant produit des niveaux d’inégalités sans précédent historique.
Loin d’être des anomalies conjoncturelles, ces inégalités apparaissent comme le symptôme structurel d’un modèle économique fondé sur l’exploitation, dont les effets menacent de plus en plus la stabilité démocratique à l’échelle mondiale.
Professeur de philosophie au Liberal Arts College de l’Université Concordia, mes recherches portent sur le temps, la technologie et l’économie politique du capitalisme contemporain.
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Un système inégalitaire
Le rapport souligne d’abord l’extrême concentration de la richesse. Les 12 milliardaires les plus riches de la planète possèdent aujourd’hui une richesse équivalente à celle détenue par la moitié la plus pauvre de l’humanité, soit environ 4 milliards de personnes. Ce chiffre, déjà frappant en soi, illustre une dynamique propre au capitalisme contemporain. Les inégalités ne sont pas qu’un résultat indésirable du système, mais une structure fondamentale de son fonctionnement.
Les marchés mondiaux reposent sur une série de relations sociales structurées par des rapports de propriété et de pouvoir asymétriques entre les personnes et les pays. Le système ne fait pas que concentrer la richesse une fois qu’elle est produite, il « crée » de la richesse sur la base de rapports sociaux inégaux. La richesse des uns dépend de la pauvreté des autres.
L’un des constats les plus préoccupants du rapport réside justement dans cette mise en parallèle de l’augmentation de la richesse des milliardaires et de la progression de l’insécurité alimentaire à l’échelle mondiale. Les données présentées indiquent que ces deux phénomènes suivent des trajectoires similaires. Alors qu’une fraction infinitésimale de la population mondiale voit sa richesse croître de manière exponentielle, des centaines de millions de personnes basculent ou demeurent dans des situations de précarité alimentaire.
Cette relation n’est pas fortuite : le système privilégie la maximisation du profit plutôt que la satisfaction des besoins fondamentaux, et l’accès aux nécessités dépend de la capacité de payer, et non d’un droit humain.
De l’économique au politique
L’évolution récente de la fortune des milliardaires renforce ce diagnostic, et ouvre également sur les dimensions politiques du problème des inégalités.
Depuis la seconde élection de Donald Trump en novembre 2024, la richesse des milliardaires a augmenté à un rythme trois fois supérieur à la moyenne observée au cours des cinq années précédentes. Cette accélération ne peut être comprise indépendamment des choix politiques favorables au capital : déréglementation, baisses d’impôts sur les hauts revenus et le capital, affaiblissement des mécanismes de redistribution et du pouvoir de négociation du travail.
Aux États-Unis, la convergence entre les intérêts des milliardaires de la tech et les politiques économiques de l’administration Trump illustre également cette dynamique. Le rapport met ainsi en lumière l’imbrication étroite entre la sphère politique et les inégalités économiques.
Ces inégalités économiques ont également des conséquences majeures sur les processus démocratiques. Le rapport d’Oxfam montre que les milliardaires ont environ 4000 fois plus de chances d’occuper un poste politique que les citoyennes et citoyens ordinaires. Cette surreprésentation des élites économiques dans les sphères du pouvoir contribue à orienter les politiques publiques en fonction de leurs intérêts propres.
Dans un tel contexte, les institutions démocratiques tendent à fonctionner de manière formelle, tandis que leur substance – l’égalité politique et la souveraineté populaire – s’érode progressivement.
Les données comparatives présentées dans le rapport renforcent ce constat : les pays caractérisés par les niveaux d’inégalités économiques les plus élevés présentent un risque sept fois plus important de voir leur démocratie s’affaiblir que ceux où les inégalités sont les moins prononcées. Loin d’être un simple enjeu de justice distributive, l’inégalité apparaît ainsi comme un facteur structurel de déstabilisation démocratique.
Lorsque de larges segments de la population sont exclus des bénéfices économiques et privés de toute influence politique réelle, la confiance envers les institutions décline, ouvrant la voie à des formes politiques autoritaires.
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Contrôle, répression et délégitimation
Dans ce contexte, l’argument selon lequel le capitalisme contemporain engendre des formes politiques autoritaires mérite une attention particulière. Plus les inégalités se creusent, plus le maintien de l’ordre social existant requiert des dispositifs de contrôle, de répression et de délégitimation des revendications populaires.
Par exemple, les discours anti-immigration de ce point de vue peuvent servir de diversion afin de canaliser la grogne populaire non pas envers les classes dominantes, mais envers des boucs-émissaires vulnérables. La montée des droites autoritaires dans de nombreux contextes nationaux peut ainsi être interprétée non pas comme une rupture avec le système économique dominant, mais comme l’une de ses modalités de stabilisation politique face à des contradictions internes croissantes.
En dernière analyse, le récent rapport d’Oxfam met en évidence un enchaînement préoccupant : concentration extrême de la richesse, aggravation de la précarité matérielle, captation du pouvoir politique et érosion démocratique. Le rapport invite donc à dépasser une lecture strictement morale ou technocratique des inégalités.
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Celles-ci ne sont pas de simples « excès » qu’il suffirait de corriger à la marge par des ajustements fiscaux. Elles constituent le produit normal d’un système économique fondé sur l’exploitation et la précarité du plus grand nombre, et la subordination de la démocratie aux intérêts économiques.
Dans ce cadre, la défense de la démocratie ne peut se limiter à la protection des procédures électorales ; elle suppose également une transformation plus profonde des structures économiques qui conditionnent l’exercice effectif de la citoyenneté.
Résister à la montée des autoritarismes implique dès lors de s’attaquer aux causes structurelles de ces dynamiques. Cela passe non seulement par des politiques de redistribution ambitieuses, mais aussi par le développement de formes d’organisation économique et sociale alternatives au capitalisme, plus à même de mettre l’économie et le travail au service des besoins de tous et toutes, plutôt qu’à l’accumulation privée des richesses par une poignée de milliardaires.
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Jonathan Martineau a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH), du Fonds de recherche du Québec, Société et Culture (FRQ-SC), et de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’intelligence artificielle (Obvia).
– ref. Les inégalités économiques croissantes pavent la voie à la montée des autoritarismes – https://theconversation.com/les-inegalites-economiques-croissantes-pavent-la-voie-a-la-montee-des-autoritarismes-274520
