Source: The Conversation – in French – By Mādālina Solcánu, PhD, CPA, Professeure en comptabilité, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Les entreprises canadiennes font face à une pression croissante afin de divulguer leurs impacts environnementaux. Elles peinent pourtant à produire des données fiables.
Une recherche menée auprès de 48 professionnels révèle un processus sous tensions, marqué par des ressources insuffisantes et des choix qui ne permettent pas de rendre compte de l’ensemble des impacts.
La crise climatique actuelle a pour conséquence que les entreprises sont de plus en plus sollicitées pour fournir des informations fiables sur les risques et les opportunités liés aux changements climatiques et au développement durable.
Le Conseil canadien des normes d’information sur la durabilité (CCNID), chargé de la production des normes dans ce domaine, a ainsi récemment promulgué de nouvelles normes qui marquent une étape essentielle vers des informations en matière de durabilité plus cohérentes et comparables pour les entreprises canadiennes.
De nombreuses organisations ont souligné les coûts et les difficultés liés à la mise en place d’une divulgation environnementale. Pourtant, on sait aujourd’hui peu de choses sur ce processus. En effet, si de nombreuses études se penchent sur la divulgation externe des données environnementales, peu de travaux s’intéressent aux difficultés rencontrées par les entreprises pour produire ces rapports.
En tant que professeurs universitaires spécialisés en comptabilité et données environnementales, nous avons voulu ouvrir la « boîte noire » de la production de ces informations afin de mieux comprendre les enjeux. Nous avons ainsi mené une recherche fondée sur des données recueillies auprès de 48 personnes impliquées dans la production et l’utilisation des données environnementales dans des secteurs d’activité à fort impact environnemental (exploitation des ressources naturelles, industrie manufacturière, transport, etc.).
Cette recherche permet de montrer que la production des données environnementales est un processus sous tension, ce qui soulève des questions sur la fiabilité des données environnementales publiées.
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Une divulgation environnementale souvent limitée au minimum légal
En termes de collecte d’informations environnementales, notre recherche montre que la plupart des entreprises se limitent à ce que la loi exige. De ce fait, dans de nombreuses entreprises, certaines formes de pollution ou d’impacts environnementaux ne sont pas divulguées, puisque non visées par la conformité environnementale.
Certaines entreprises choisissent toutefois d’aller au-delà de ce périmètre légal. Elles se concentrent alors sur les enjeux jugés les plus pertinents, en s’appuyant sur les concepts de matérialité simple ou double.
Le concept de matérialité simple, aussi appelé matérialité financière, est celui qui a été retenu par l’International Sustainability Standards Board (ISSB), chargé d’établir un cadre mondial de normes d’information financière liées à la durabilité. Il stipule que les entreprises doivent divulguer les impacts environnementaux susceptibles d’avoir un effet significatif sur les résultats financiers, et par conséquent, sur les décisions des investisseurs.
D’autres référentiels de divulgation environnementale, comme la Global Reporting Initiative, vont plus loin. Ils exigent que les entreprises rendent compte non seulement des impacts financiers, mais aussi des impacts significatifs sur l’environnement et la société, ce qu’on appelle la matérialité d’impact ou la double matérialité.
Certaines entreprises choisissent donc de publier des informations environnementales qui dépassent les exigences légales. Si certaines d’entre elles cherchent à offrir un portrait global de leur empreinte environnementale en adoptant la double matérialité (financière et d’impact), la plupart se limitent à la matérialité financière.
Des formes de pollution peuvent ainsi rester dans l’ombre, même lorsqu’elles génèrent les plus importants impacts environnementaux d’une entreprise. Par exemple, les données que nous avons collectées montrent que les effets environnementaux liés à la fin de vie des produits, ou à la restauration des écosystèmes dégradés sont rarement évalués ou divulgués, faute de connaissances scientifiques suffisantes, de moyens financiers, ou d’obligation légale.
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Le périmètre d’analyse des impacts environnementaux est donc souvent limité par des choix internes, des lacunes réglementaires, ou des contraintes pratiques. Cela mène à une divulgation partielle, parfois ambiguë, des véritables impacts environnementaux des entreprises.
Une collecte et un traitement complexes
Afin de mesurer et d’analyser les impacts environnementaux retenus, les entreprises doivent déterminer les indicateurs de mesure appropriés et collecter des données.
Or, les indicateurs qui doivent être retenus pour mesurer les impacts environnementaux ne sont pas normalisés. Par exemple, les indicateurs d’émission de GES retenus au niveau fédéral et provincial peuvent utiliser des méthodes de calculs différentes. Ainsi, pour un même impact environnemental, il peut exister plusieurs mesures.
De plus, les outils employés pour la collecte des données environnementales sont généralement rudimentaires. Quelques entreprises utilisent des logiciels spécialisés à cet effet. Cependant, la majorité des entreprises que nous avons analysées procède à une collecte essentiellement manuelle. Cette collecte est souvent inefficace du fait de la complexité et du volume des données.
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Notre recherche souligne également que le manque de collaboration interne des autres départements pose aussi souvent problème aux équipes responsables de la collecte et de l’analyse des données environnementales, même quand la protection de l’environnement est déclarée comme étant une valeur fondamentale de l’entreprise.
Enfin, certaines données sont externes, puisque les entreprises ont besoin des données brutes de leurs fournisseurs ou sous-traitants afin de compléter leur portrait environnemental. Ces données peuvent présenter des lacunes importantes : les fournisseurs peuvent exagérer des chiffres qui leur sont favorables (par exemple, pour la production « responsable »), ou fournir des données incomplètes. Ces lacunes se reflètent dans la qualité des données de l’entreprise.
Des ressources insuffisantes
Les données que nous avons recueillies montrent que, dans beaucoup d’entreprises, le service responsable de l’environnement ou du développement durable est très réduit, particulièrement dans le domaine de la production d’informations. Même dans les grandes entreprises, cette équipe est souvent trop petite par rapport aux tâches à accomplir. En effet, produire des informations environnementales est vu comme une dépense, qui a au mieux des effets bénéfiques sur la réputation, et non comme une source de profits.
Les équipes font le nécessaire pour respecter les exigences légales de divulgation environnementale. Néanmoins, pour d’autres activités importantes comme l’analyse approfondie des indicateurs environnementaux et leur utilisation stratégique afin d’améliorer la performance environnementale de l’entreprise, elles manquent de moyens. Ces activités sont donc accomplies partiellement, selon les ressources disponibles.
Les trois tensions mises en évidence en ouvrant la boîte noire de la production d’informations environnementales – concernant le périmètre, la collecte et le traitement, et les ressources allouées – soulèvent des questions sur la fiabilité des données publiées.
Mesurer les impacts des entreprises sur la nature est un processus complexe, en raison de contraintes scientifiques, techniques et économiques. La portée des exigences législatives environnementales reste limitée et certainement insuffisante pour traduire de manière fiable les impacts environnementaux des entreprises et faire face à l’urgence climatique.
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Mādālina Solcánu, PhD, CPA a reçu une bourse doctorale de l’Ordre des Comptables Professionnels du Québec. Elle est membre de cette organisation.
Samuel Sponem ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Mesure des impacts environnementaux: les entreprises polluent souvent plus qu’elles ne le disent – https://theconversation.com/mesure-des-impacts-environnementaux-les-entreprises-polluent-souvent-plus-quelles-ne-le-disent-267481
