Source: The Conversation – France in French (3) – By Stefan Hanß, Professor of Early Modern History, University of Manchester

Les livres médicaux de la Renaissance ne sont pas seulement des textes anciens : ils portent aussi les traces invisibles de ceux qui les ont manipulés. Des chercheurs ont découvert des protéines et autres indices biologiques qui révèlent les pratiques et expérimentations médicales du XVIᵉ siècle.
Et si le papier des pages d’un vieux livre pouvait nous dire qui les a touchées, quels remèdes furent préparés et même comment les corps réagirent aux traitements ?
Les livres de recettes médicales de la Renaissance regorgent de notes manuscrites laissées par des lecteurs qui ont testé des remèdes contre des problèmes allant de la calvitie au mal de dents. Pendant des années, les historiens ont étudié ces annotations pour comprendre comment on expérimentait la médecine autrefois. Nos recherches récentes vont plus loin. Avec mes collègues, nous avons mis au point une méthode permettant de lire non seulement les mots inscrits sur ces pages, mais aussi les traces biologiques invisibles laissées par les personnes qui les ont utilisées.
Des milliers de manuscrits et de livres imprimés ont survécu de l’Europe de la Renaissance, consignant des recettes médicales employées dans la vie quotidienne. Il ne s’agissait pas de volumes rares ou réservés à une élite. Beaucoup étaient des « best-sellers » médicaux, largement diffusés, puis personnalisés par des lecteurs qui ajoutaient des notes dans les marges. Quelles recettes fonctionnaient le mieux ? Quels ingrédients pouvaient être remplacés ou améliorés ? Loin d’être des textes figés, ces livres étaient des documents de travail. La Renaissance fut une période d’innovation médicale, nourrie par des expérimentations pratiques maintes fois répétées.
Pour la première fois, nous avons pu prélever et analyser des protéines invisibles laissées sur les pages de ces livres par les personnes qui les ont manipulés.
Ce travail relève d’une véritable enquête biochimique. Chaque fois qu’un lecteur du XVIᵉ siècle touchait une page, il y déposait de minuscules traces d’acides aminés, les éléments constitutifs des protéines. Ces traces peuvent aujourd’hui être prélevées grâce à des films spécialisés produits par SpringStyle Tech Design, qui soulèvent délicatement la matière à la surface du papier sans l’endommager. Nous avons échantillonné des livres médicaux allemands du XVIᵉ siècle, aujourd’hui conservés à la bibliothèque John-Rylands de l’Université de Manchester. Les échantillons de protéines ont été analysés dans des laboratoires des universités de York et d’Oxford tandis que le laboratoire d’imagerie de la Rylands a utilisé des techniques avancées pour restituer des textes effacés ou devenus illisibles.
Se concentrer sur des livres est essentiel. Comme ces volumes ont été produits en plusieurs exemplaires, il est possible de comparer les traces biochimiques entre des textes similaires, ce qui nous aide à distinguer ce que le livre prescrivait de ce que les lecteurs faisaient réellement avec lui.
Cette approche combinée nous a permis de recueillir des informations remarquables sur les personnes qui utilisaient ces livres, les substances qu’elles manipulaient et les remèdes qu’elles préparaient. Lue en parallèle des sources d’archives, elle offre un éclairage nouveau sur le fonctionnement concret de la médecine de la Renaissance dans la vie quotidienne.
Sur des pages recommandant des remèdes précis, nous avons identifié des traces protéiques provenant justement des ingrédients mentionnés dans les recettes. On trouve des traces de cresson de fontaine, de hêtre européen et de romarin à côté d’instructions visant à traiter la perte de cheveux ou à stimuler la croissance des cheveux et de la barbe.
Cette attention portée aux cheveux n’a rien de surprenant. Avec l’essor du portrait et l’expansion du commerce des peignes et des miroirs, les barbes et les nouvelles coiffures sont devenues à la mode à la Renaissance. Les cheveux étaient alors très visibles, chargés de sens social et étroitement liés aux conceptions de la santé et de la masculinité.
Recettes répugnantes
Certaines découvertes se sont révélées plus déroutantes. À proximité d’une recette proposant un traitement extrême contre la calvitie, nous avons détecté des traces d’excréments humains.
Cela correspond étroitement aux conceptions de la Renaissance sur les cheveux. Dans la pensée médicale médiévale et du début de l’époque moderne, les cheveux étaient considérés comme une excrétion du corps, au même titre que la sueur, les matières fécales ou les ongles. Comme l’ont formulé crûment certains chercheurs, « les cheveux, c’était de la merde ». Dans cette perspective, utiliser des déchets humains pour traiter les cheveux n’avait rien de grotesque, mais relevait d’une logique cohérente.
Nous avons également identifié des protéines provenant de plantes à fleurs jaune vif à proximité de recettes destinées à teindre les cheveux en blond. Ces plantes ne figuraient pas parmi les ingrédients mentionnés par écrit. Leur présence suggère que les lecteurs expérimentaient au-delà des instructions figurant sur la page, guidés par le symbolisme des couleurs et par des propriétés médicinales supposées. Ici, l’expérimentation devient visible non seulement dans les notes marginales, mais aussi dans l’archive biologique elle-même.
D’autres traces protéiques indiquent l’utilisation de lézards dans des remèdes capillaires. Dans la philosophie naturelle de la Renaissance, les lézards étaient classés parmi les animaux poïkilothermes, c’est-à-dire dont la température corporelle varie en fonction de l’environnement. On pensait que la croissance des cheveux dépendait de la chaleur interne du corps. Une augmentation de cette chaleur était censée stimuler la pousse des cheveux, tandis qu’un excès pouvait les détruire. La présence de protéines de lézard suggère que les praticiens testaient activement ces théories concurrentes en transformant des matières animales en remèdes.
Des dents d’hippopotame
Citons ensuite l’hippopotame. Nous avons retrouvé des protéines correspondant à des éléments provenant d’hippopotames sur des pages traitant de problèmes dentaires. Dans les marges, les lecteurs se plaignaient de dents malodorantes, de maux de dents et de pertes dentaires. Dans la médecine de la Renaissance, l’os d’hippopotame était censé renforcer les dents et les gencives et était parfois utilisé pour fabriquer des dentiers. Sa présence suggère que les lecteurs allemands des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles avaient accès à des matériaux médicaux exotiques, échangés sur de longues distances.
Nos méthodes combinent une lecture historique approfondie avec l’analyse en laboratoire, permettant aux historiens d’étudier la pratique médicale d’une manière jusqu’alors impossible. Elles réunissent des formes de preuves habituellement séparées : textes, corps et matériaux.
Peut-être plus intrigant encore, nous avons identifié des protéines aux fonctions antimicrobiennes, y compris des molécules couramment impliquées dans les réponses immunitaires humaines, telles que celles liées à l’inflammation et à la défense contre les bactéries. Ces protéines aident le corps à lutter contre les infections. Leur présence suggère que les personnes manipulant ces livres ne se contentaient pas de préparer des remèdes, mais étaient elles-mêmes en train de tomber malades ou de guérir, laissant derrière elles des traces d’activité immunitaire.
Dans ce sens, il est possible d’entrevoir des systèmes immunitaires réagissant à la maladie et au traitement directement sur les pages. Nous commençons à peine à comprendre ce que ces preuves peuvent révéler, mais ce travail ouvre des voies entièrement nouvelles pour étudier la manière dont la médecine de la Renaissance était pratiquée, testée et vécue.
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Cette recherche a été financée par une bourse pilote du John Rylands Research Institute 2020–21 (chercheur principal : Stefan Hanß) et résulte de discussions interdisciplinaires initiées lors de l’événement financé par la British Academy « Microscopic Records : The New Interdisciplinarity of Early Modern Studies, c. 1400–1800 » (British Academy Rising Star Engagement Award BARSEA 19190084, chercheur principal : Stefan Hanß.
– ref. Soin des cheveux, des dents… Ce que les traces biochimiques laissées par les lecteurs de la Renaissance disent de la médecine de l’époque – https://theconversation.com/soin-des-cheveux-des-dents-ce-que-les-traces-biochimiques-laissees-par-les-lecteurs-de-la-renaissance-disent-de-la-medecine-de-lepoque-272585
