Source: The Conversation – France in French (3) – By Florian Bonnet, Démographe et économiste, spécialiste des inégalités territoriales, Ined (Institut national d’études démographiques)
On peut encore gagner des années d’espérance de vie en Europe : les régions pionnières en matière de longévité en apportent la preuve, année après année. Pourtant, depuis le milieu des années 2000, tandis que certaines régions avancent, d’autres décrochent. Dans ces dernières, l’allongement de l’espérance de vie est freiné par une mortalité autour de 65 ans qui ne recule plus, voire réaugmente.
Depuis plus d’un siècle et demi, l’espérance de vie progresse régulièrement dans les pays riches. Les gains ont été spectaculaires au XXe siècle, grâce au recul des maladies infectieuses puis aux progrès de la médecine cardiovasculaire.
Cependant, depuis quelques années, une question obsède les experts : et si cette formidable mécanique s’essoufflait ? Dans plusieurs pays occidentaux, les gains d’espérance de vie sont devenus modestes, voire inexistants.
Certains chercheurs y voient le signe que nous approchons d’un « plafond » biologique de la longévité humaine. D’autres, au contraire, estiment que des marges de progression existent encore.
Pour trancher, il ne suffit pas de regarder les chiffres nationaux. En effet, derrière la moyenne d’un pays se cachent des réalités régionales très contrastées. C’est ce que nous avons montré dans une étude tout juste publiée dans Nature Communications. Analysant des données collectées entre 1992 et 2019, elle a porté sur 450 régions d’Europe occidentale regroupant près de 400 millions d’habitants.
Une étude européenne d’une ampleur inédite
Pour mener à bien nos travaux, nous avons rassemblé des données de mortalité et de population en provenance d’instituts statistiques nationaux de 13 pays d’Europe occidentale, de l’Espagne au Danemark, du Portugal à la Suisse.
À partir de ces données originales, nous avons d’abord mené un large travail d’harmonisation, crucial parce que les régions ne sont pas toutes de taille équivalente, et que les données étaient plus ou moins détaillées selon les pays.
Nous avons ensuite reconstitué, entre 1992 et 2019, pour chaque région, l’évolution annuelle de l’espérance de vie à la naissance, un indicateur qui reflète la mortalité à tous les âges. Grâce à des méthodes statistiques avancées, nous avons pu dégager les grandes tendances de fond, au-delà des fluctuations de court terme entraînées par des épisodes tels que la canicule de 2003, ou des épidémies virulentes de grippe saisonnière telle que celle de 2014-2015. Nous arrêtons nos analyses à l’année 2019, car il est aujourd’hui encore trop tôt pour savoir si la pandémie de Covid-19 a impacté ces tendances sur le long terme, ou uniquement entre 2020 et 2022.
Le résultat obtenu nous donne un panorama inédit des trajectoires régionales de longévité en Europe sur près de trente ans, duquel nous pouvons tirer trois enseignements.
Premier enseignement : la longévité humaine n’a pas atteint ses limites
Le premier message fort de notre étude est le suivant : les limites de la longévité humaine ne sont pas encore atteintes. En effet, en nous concentrant sur les régions pionnières qui affichent les niveaux d’espérance de vie les plus élevés (en bleu sur le graphique ci-dessous), nous ne constatons aucune décélération des progrès.

Florian Bonnet, Fourni par l’auteur
Les régions concernées continuent à gagner environ deux mois et demi d’espérance de vie par an pour les hommes, et un mois et demi pour les femmes, un rythme équivalent à celui observé durant les décennies précédentes. Parmi elles figuraient en 2019 les régions du nord de l’Italie, de la Suisse tout comme certaines provinces espagnoles.
Pour la France, on y retrouve des départements tels que Paris, les Hauts-de-Seine ou les Yvelines (aussi bien pour les hommes que pour les femmes), et les départements autour de l’Anjou et de la frontière suisse (uniquement pour les femmes). En 2019, l’espérance de vie y atteignait près de 83 ans pour les hommes, et 87 pour les femmes.
Autrement dit, malgré les inquiétudes récurrentes, rien n’indique à ce jour que la progression de la durée de vie ait atteint un plafond de verre ; l’allongement de l’espérance de vie reste possible. C’est un résultat fondamental, qui nuance les discours alarmistes : il existe encore un potentiel d’amélioration.
Deuxième enseignement : des situations régionales divergentes depuis le milieu des années 2000
Le tableau devient plus sombre quand on se penche sur les régions en retard, indiquées en rouge sur la figure ci-dessus. Dans les années 1990 et au début des années 2000, ces régions connaissaient des gains rapides d’espérance de vie. Les progrès y étaient même plus rapides qu’ailleurs, conduisant à une convergence des espérances de vie régionales en Europe.
Cet âge d’or, cumulant hausse rapide de l’espérance de vie en Europe et réduction des disparités régionales, a pris fin vers 2005. Dans les régions les plus en difficulté, qu’il s’agisse de l’est de l’Allemagne, de la Wallonie en Belgique, ou de certaines parties du Royaume-Uni, les gains d’espérance de vie ont fortement ralenti, atteignant des niveaux quasiment nuls. On ne retrouve pas de départements français parmi ces régions pour les femmes, mais en ce qui concerne les hommes, les départements de la région Hauts-de-France y figurent.
Au final, l’Europe de la longévité est de plus en plus coupée en deux. D’un côté, des régions pionnières qui poursuivent leur progression ; de l’autre, des régions en retard où la dynamique s’essouffle, voire s’inverse. Nous vivons donc une véritable divergence régionale, qui contraste avec l’élan de rattrapage des années 1990.
Troisième enseignement : le rôle décisif de la mortalité entre 55 et 74 ans
Pourquoi un tel basculement ? Au-delà de l’espérance de vie par âge, nous avons cherché à mieux comprendre ce changement spectaculaire en analysant l’évolution des taux de mortalité par âge.
Nous pouvons affirmer que cette divergence régionale ne s’explique ni par l’évolution de la mortalité infantile (qui reste très faible) ni par l’évolution de la mortalité au-delà de 75 ans (qui continue de reculer un peu partout). Elle vient principalement de la mortalité autour de 65 ans.
Dans les années 1990, celle-ci reculait rapidement, grâce à la diffusion des traitements cardiovasculaires et à des changements dans les comportements à risque. Mais depuis les années 2000, ce progrès s’est ralenti. Dans certaines régions, le risque de mourir entre 55 et 74 ans a même commencé à augmenter à nouveau ces dernières années, comme le montrent les cartes ci-dessous.

Florian Bonnet, Fourni par l’auteur
C’est notamment le cas de la plupart des départements du pourtour méditerranéen français pour les femmes, qui apparaissent en rose clair. C’est aussi le cas d’une grande partie de l’Allemagne. Or ces âges intermédiaires sont cruciaux dans la dynamique des gains d’espérance de vie, car un grand nombre de décès s’y concentrent. Une stagnation ou une hausse de la mortalité entre 55 et 74 ans suffit à briser la dynamique d’ensemble.
Même si notre étude ne permet pas de cerner les causes précises expliquant ces évolutions préoccupantes, la littérature récente nous permet d’avancer quelques pistes, qui devront être testées scientifiquement à l’avenir. Parmi elles, on retrouve les comportements à risque, notamment le tabagisme, mais aussi la consommation d’alcool, la mauvaise alimentation, ou le manque d’activité physique, qui sont autant de facteurs qui se concrétisent à ces âges.
Par ailleurs, la crise économique de 2008 a accentué les inégalités territoriales en Europe. Certaines régions ont souffert durablement, fragilisant la santé des populations y vivant, tandis que la croissance est à nouveau vigoureuse dans d’autres régions où les emplois fortement qualifiés se concentrent. Ces facteurs nous rappellent que la longévité n’est pas seulement une affaire de progrès de la médecine, mais qu’elle s’explique aussi par des facteurs économiques et sociaux.
Et demain ?
Notre étude délivre un double message. Oui, il reste possible d’allonger l’espérance de vie. Les régions pionnières en Europe en donnent la preuve : elles continuent à progresser régulièrement, sans signe de plafonnement. Cependant, cette progression n’est pas partagée par tous. Depuis quinze ans, une partie de l’Europe décroche, en particulier à cause de l’évolution de la mortalité autour de 65 ans.
L’avenir de la longévité humaine semble, encore aujourd’hui, moins dépendre de l’existence d’un hypothétique plafond biologique que de notre capacité collective à réduire les écarts d’espérance de vie. En extrapolant les tendances récentes, on peut craindre qu’une Europe à deux vitesses ne se crée, opposant une minorité de territoires qui continuent à repousser les frontières de la longévité, et une majorité de territoires où les progrès s’étiolent.
En clair, la question n’est plus seulement de savoir jusqu’où l’espérance de vie peut grimper, mais surtout quels sont les territoires qui pourront en bénéficier.
Pour aller plus loin :
Nos résultats détaillés, région par région, sont disponibles dans une application interactive en ligne.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Où vit-on le plus vieux ? Ce que la géographie dit d’une Europe de plus en plus fragmentée – https://theconversation.com/ou-vit-on-le-plus-vieux-ce-que-la-geographie-dit-dune-europe-de-plus-en-plus-fragmentee-274375
