Source: The Conversation – in French – By Isabelle Daigneault, M.Ps., Ph. D., professeure titulaire et psychologue, Université de Montréal
Agressions, coercition, harcèlement… Les violences sexuelles sont toujours présentes sur les campus universitaires, et les taux ne diminuent guère, malgré qu’on en parle davantage. Comment les diminuer de manière substantielle ?
Un des problèmes est le manque de prévention. Celle-ci reste tardive, fragmentée et souvent peu efficace.
C’est ce que nous avons constaté dans une étude que notre groupe de recherche affilié à la Chaire sur les violences sexistes et sexuelles en milieu d’enseignement supérieur, de l’UQAM, a mené auprès de 704 femmes entrant à l’université et représentatives d’une population québécoise de plus de 36 000 étudiantes.
Un constat préoccupant
Notre étude nous a permis de constater que près de la moitié des femmes interrogées n’avaient reçu aucun message de prévention avant leur arrivée.
Parmi celles qui y avaient été exposées au cours de leur vie, l’information provenait de moins de deux sources, principalement de proches ou des réseaux sociaux. Les effets étaient tout aussi limités : une légère hausse de moins de 2 % du sentiment d’efficacité à faire face à un agresseur potentiel, mais aucun impact mesurable sur les mythes du viol, le blâme des victimes, la perception du risque ou la connaissance de stratégies de résistance efficaces.
Le problème est plus large. Au Québec, l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) a annulé l’enquête qui devait actualiser les données, privant la province d’indicateurs essentiels pour suivre l’évolution des violences sexuelles en milieu postsecondaire.
L’annulation découle probablement en partie de compressions budgétaires qui plombent actuellement le milieu de l’enseignement supérieur et du choix de s’en remettre à l’Enquête sur la santé mentale étudiante, que le ministère croyait suffisante. Or, ses questions beaucoup plus limitées n’ont été posées qu’à une fraction des personnes répondantes et avec un taux de réponse trop faible, rendant les données peu utiles.
Cette absence de données contraste avec le fait que les universités produisent elles-mêmes une recherche solide, qu’elles utilisent encore trop peu pour guider leurs pratiques préventives.
La recherche existe, mais elle n’est guère appliquée dans des programmes de prévention.
Trois stratégies
La littérature internationale, notamment la synthèse de plusieurs expertes en prévention de l’agression sexuelle en Amérique du Nord, en 2020, recommande d’articuler trois stratégies complémentaires au collège et à l’université :
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Programmes de résistance et d’autodéfense féministe affirmative pour les femmes ;
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Programmes visant les normes sociales masculines ;
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Formations de témoins actifs.
Ces approches ne sont efficaces que si elles sont cohérentes, ciblées et intensives. Lorsque la prévention est tardive, brève et limitée à des messages généraux, les effets restent faibles.
À l’inverse, des programmes intensifs (jusqu’à 12 heures au cours d’un semestre), structurés et ancrés dans la pratique, comme ceux proposés par un groupe de chercheures à l’Université de Windsor, dont la plus récente remonte à 2023, ont démontré qu’ils peuvent réduire les agressions sexuelles subies par les étudiantes, même lorsqu’ils sont offerts à l’université avec peu d’expositions préalables.
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Une prévention universitaire qui n’arrive pas à compenser les lacunes
Parmi nos participantes, 271 ont été suivies durant leur première année universitaire. Leur exposition aux messages de prévention sur les campus était limitée : 93 % des personnes exposées le sont moins de trois heures, principalement via des formations en ligne, et moins de 10 % ont été exposées à du contenu d’autodéfense – alors que les programmes efficaces reposent précisément sur des activités en personne, de plus de trois heures et intégrant un volet d’autodéfense féministe.
Après douze mois, certains résultats sont préoccupants. Nous nous attendions à voir des progrès plus marqués. Or, un seul effet positif existe, mais il est minime : une hausse de 1 à 3 % du sentiment d’efficacité à réagir face à un agresseur. Concrètement, il faut deux sources préventives supplémentaires pour que les participantes augmentent leur sentiment d’efficacité à faire face à un agresseur potentiel d’un seul point sur une échelle de 63 points. Un effet aussi faible a peu de signification pratique.
Deux effets néfastes dominent toutefois. D’abord, les participantes sont moins nombreuses à rapporter qu’elles utiliseraient au moins une stratégie de résistance verbale ou physique ferme (44 %), comme celles enseignées dans les formations d’autodéfense féministes, qu’au début de l’étude (80 %). Cette baisse importante n’est légèrement atténuée que chez les 7 % de participantes ayant reçu trois heures ou plus de prévention sur le campus.
Ensuite, la perception du risque personnel évolue dans une direction contraire à celle recherchée. Les étudiantes très peu exposées (moins d’une heure) développent une perception du risque légèrement plus juste, mieux alignée avec la réalité des violences sexuelles sur les campus.
À l’inverse, celles exposées trois heures ou plus voient leur perception du risque diminuer, illustrant un biais d’optimisme : l’idée que « Cela n’arrive qu’aux autres ».
Ces résultats indiquent qu’en l’absence d’interventions intensives, qui soient ciblées, structurées et adaptées, la prévention universitaire ne compense pas le manque de prévention préalable et peut même conduire à des reculs sur des éléments clés.
Une expertise scientifique disponible, mais sous-utilisée
Dans une perspective de santé publique, la prévention devrait être présente du préscolaire, du primaire et du secondaire jusqu’aux cégeps et aux universités.
Chaque niveau contribue à renforcer les connaissances, à modifier les normes sociales, à développer des stratégies de résistance et à soutenir l’intervention des témoins. Quand ce continuum est absent ou incomplet, les interventions collégiales et universitaires doivent compenser des années de prévention insuffisante.
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Les équipes de recherche universitaires produisent des connaissances rigoureuses sur les programmes efficaces, mais ces données sont encore peu intégrées aux politiques internes, à la programmation de prévention et aux communications institutionnelles.
Le fossé entre la science et l’action demeure un obstacle majeur.
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Des balises connues, mais insuffisamment implantées
L’Institut national de la Santé publique du Québec, ainsi que les experts nationaux et internationaux, convergent vers la même conclusion : la prévention doit être multiniveaux, répétée, intensive, ciblée et évaluée en continu.
L’annulation de l’enquête de l’Institut de la Statistique du Québec limite par ailleurs la capacité de mesurer l’impact des politiques mises en place au Québec, comme la Loi visant à prévenir et à combattre les violences à caractère sexuel dans les établissements d’enseignement supérieur, et d’assurer la reddition de comptes des établissements.
Pour un véritable leadership institutionnel
Les universités sont idéalement positionnées pour montrer la voie : infrastructures de recherche, réseaux d’expertise, accès aux données, capacité d’évaluation, mandat social. Elles pourraient être des leaders dans l’élaboration d’une programmation de prévention solide et continue.
Le constat est clair : la stagnation des taux de violence ne découle pas d’un manque de connaissances, mais d’un manque d’implantation, de cohérence et de continuité. Des solutions existent déjà, ont été testées et sont efficaces. Le défi est désormais de les appliquer de manière systémique et durable, en combinant autodéfense féministe, interventions sur les normes sociales et formations de témoins actifs, afin de protéger véritablement les filles, les jeunes femmes et l’ensemble des communautés.
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Membre du comité des partenaires en violence sexuelle du Secrétariat à la condition féminine du gouvernement du Québec, Isabelle Daigneault est membre de l’Ordre des psychologues du Québec et dirige le laboratoire de recherche sur les trajectoires de santé et de résilience des jeunes agressés sexuellement (TRAJETS). Elle est chercheuse membre régulière au Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et l’agression sexuelle (CRIPCAS), à l’Équipe violence sexuelle et santé (ÉVISSA), financés par les fonds de recherche du Québec, ainsi qu’à la Chaire de recherche sur les violences sexistes et sexuelles en milieu d’enseignement supérieur (VSSMES). Elle a reçu des financements des Instituts de recherche en santé du Canada, du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, du Ministère de l’enseignement supérieur du Québec et de l’Université de Montréal.
Membre du Conseil du statut de la femme pour le gouvernement du Québec et de l’Ordre des psychoéducateurs et des psychoéducatrices du Québec, Geneviève Paquette dirige le Groupe de recherche et d’intervention sur les adaptations sociales de l’enfance financé par l’Université de Sherbrooke et l’Équipe de recherche sur l’adaptation positive et la santé mentale des jeunes exposés à un risque accru d’adversité familiale ou sociale financée par le Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC). Elle est chercheuse membre régulière au Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et l’agression sexuelle (CRIPCAS) et à la Chaire de recherche sur les violences sexistes et sexuelles en milieu d’enseignement supérieur. Elle a obtenu des financements de recherche provenant des Instituts de recherche en santé du Canada, du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, du FRQSC et du ministère de l’Enseignement supérieur du Québec.
Jacinthe Dion est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la violence sexuelle chez les jeunes vulnérables, surnommée Aquarelle, et co-titulaire de la Chaire de recherche VISAJ sur la vie et la santé des jeunes. Psychologue et professeure titulaire au Département de psychologie de l’Université du Québec à Trois-Rivières, elle est également membre du Comité scientifique et de gouvernance du Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et l’agression sexuelle (CRIPCAS) et membre régulière de l’équipe Violence sexuelle et santé (ÉVISSA) et de l’Équipe de recherche sur l’adaptation positive et la santé mentale des jeunes exposés à un risque accru d’adversité familiale ou sociale, financés par le Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC). Elle est aussi membre du Centre d’études interdisciplinaires sur le développement de l’enfant et la famille (CEIDEF). Ses recherches sont financées par le programme de Chaires de recherche du Canada, le Conseil de recherches en sciences humaines, les Instituts de la recherche en santé du Canada (CRSH), l’Agence de la santé publique du Canada, le Secrétariat à la condition féminine du Québec et le Ministère de l’éducation du Québec.
Martine Hébert est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les traumas interpersonnels et la résilience et cotitulaire de la Chaire interuniversitaire Marie-Vincent sur les agressions sexuelles envers les enfants. Elle dirige l’équipe Violence sexuelle et santé (ÉVISSA) financée par le Fonds de recherche du Québec – Société et culture et elle est chercheuse membre régulière au Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et l’agression sexuelle (CRIPCAS). Elle est également membre de la Chaire de recherche sur les violences sexistes et sexuelles en milieu d’enseignement supérieur (VSSMES) et de la Chaire de recherche Sécurité et intégrité en milieu sportif (SIMS). Ses recherches sont financées par le programme des Chaires de recherche du Canada, des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) et de l’Agence de santé publique du Canada (ASPC).
– ref. Les violences sexuelles sur les campus universitaires stagnent. Voici ce qu’il faut faire – https://theconversation.com/les-violences-sexuelles-sur-les-campus-universitaires-stagnent-voici-ce-quil-faut-faire-271251
