« Carney a prononcé un discours courageux – parce que risqué », selon une spécialiste

Source: The Conversation – in French – By Mireille Lalancette, Professor, Département de lettres et communication sociale, Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)

Le discours prononcé mardi par le premier ministre Mark Carney au Forum économique mondial, à Davos en Suisse, dicté par le pragmatisme dont l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre se revendique depuis son arrivée dans la vie politique, marque un tournant majeur pour les relations internationales du Canada.




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Le sénateur et ancien diplomate canadien Peter Boehm a parlé du discours de Carney comme du « plus important prononcé par un premier ministre canadien depuis Louis St.Laurent en 1947 », tandis que certains analystes l’on comparé au discours du premier ministre britannique Winston Churchill sur le rideau de fer.

Était-ce la bonne décision compte tenu des retombées et des représailles potentielles ? S’il est difficile de prédire la portée qu’aura véritablement un discours politique, la professeure en communication politique à l’UQTR, Mireille Lalancette, note que Carney a très bien manié les codes du discours et les procédés rhétoriques afin de porter son message. Elle repère à cet égard une proximité entre Carney et le président américain John F. Kennedy, qui avait proclamé de manière célèbre : « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays. »

L’habileté de Carney n’est pas moindre, lorsqu’il dit : « Nous ne comptons plus seulement sur la force de nos valeurs, mais la valeur de notre force. » Lalancette, autrice de l’ouvrage Prendre la parole et argumenter, rappelle que Carney a écrit lui-même son discours, et note que l’on repère à ces formules solennelles la conscience qu’avait Carney de marquer un potentiel moment de bascule.


La Conversation Canada : Mark Carney s’est construit une image d’homme pragmatique et compétent. Réussit-il à tenir cette posture maintenant qu’il est confronté à Donald Trump et aux grandes puissances économiques ?

Mireille Lalancette : Pour l’instant, Mark Carney parvient à tirer son épingle du jeu. Si on se reporte au triangle du leadership, théorie avec laquelle je travaille avec mes collègues italiens Diego Cieccobelli et Luigi Di Gregorio, et qui comprend trois grands traits, soit la compétence, l’authenticité et la proximité, on voit qu’il réussit à les mettre de l’avant tant par ses paroles que ses gestes. L’authenticité, par exemple, ressort de ses propos et prises de décision, lorsqu’il parle d’honnêteté et de mettre fin aux mensonges. Le discours de Carney à Davos assumait un propos authentique malgré les risques importants qui y étaient associés.

Il y a un parallèle à faire ici avec Jean Chrétien, qui avait refusé en 2003 de participer à l’invasion de l’Irak avec George W. Bush. Il y avait une rupture ferme : on ne suivait plus aveuglément les Américains. Il ne voulait pas aller là, ne jugeait pas cette guerre nécessaire.

LCC : Carney s’est efforcé de se construire une image de politicien accessible et près des enjeux des gens. Est-ce que cette posture est encore importante dans le contexte actuel, ou peut-il jouer plus frontalement sur son image d’élite politique et économique ?

M.L. : Construire une posture politique, c’est un peu comme manipuler un système de son : On intensifie certaines variables, on en atténue d’autres en fonction du contexte et du moment. En ce moment, c’est gagnant pour Carney – et en fait il n’a pas vraiment le choix de mettre de l’avant cette posture. Ce qui est intéressant également avec cette posture d’élite économique qu’il possède, c’est que Carney connait les codes de ces milieux, il parle le même langage qu’eux. Quand on analyse le discours de Davos, et à plus forte raison sa réception, force est reconnaitre que Carney a su évaluer aussi bien le moment que le ton à adopté.




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LCC : Carney a prononcé son discours à un moment stratégique, alors que l’Europe fait front contre Trump et son désir de prendre contrôle du Groenland. Est-ce qu’il n’y a pas un risque pour le Canada, qui évolue dans un contexte plus précaire ?

Donald Trump montre une carte aux dirigeants occidentaux
Vraisemblablement crée à l’aide de l’intelligence artificielle, cette image publiée par Trump sur son compte Truth Social montre différents dirigeants du monde écoutant le prédisent américain discourir sur ce qui semble être l’élargissement du territoire américain au Canada et au Groenland.
(Capture d’écran | X), CC BY

M.L. : Marc Carney a prononcé un discours courageux – parce que risqué. Le problème, cependant, c’est que ne pas prendre ce risque constitue également un risque. Aussi récemment que lundi dernier, Trump publiait sur son compte Truth Social une carte où on pouvait voir le drapeau américain s’étendre au Canada et au Groenland. C’est du symbole, mais qui travaille concrètement un certain imaginaire politique de sa base. C’est une manière également de nous dire que notre présence est dérangeante. On a pu voir cette dernière année que marcher sur la pointe des pieds, signer des accords, bref que s’adapter aux humeurs de Trump de manière réactive, n’est pas une stratégie viable.


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On doit également rappeler que le discours de Carney ne visait pas uniquement les États-Unis, mais aussi d’autres superpuissances, comme la Russie et la Chine. Les pays d’Asie, de l’Europe et de l’Amérique vont avoir avantage à collaborer tant que les superpuissances vont adopter des attitudes belligérantes. Le message de Carney, à cet égard, était un appel au courage et à l’union.

Nous ne sommes pas naïfs, car nous reconnaissons que les progrès sont souvent graduels, que les intérêts sont divergents, que tous nos partenaires ne partagent pas nécessairement nos valeurs. Nous allons collaborer de manière ouverte, stratégique et lucide. Nous acceptons pleinement le monde tel qu’il est sans attendre qu’il devienne ce que nous aimerions voir. (Mark Carney)




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LCC : Ce nouveau leadership de Carney pourrait-il redonner au pays une place plus importante sur la scène internationale, quelque chose d’analogue à ce qu’on voyait sous Brian Mulroney ?

M.L. : Mulroney avait joué un rôle clé de négociateur, c’était un fin négociateur depuis longtemps. À l’échelle de son parti, c’est d’ailleurs quelque chose que des gens lui ont reproché, puisque confronté à des candidats qui voulaient par exemple quitter le parti, il avait tendance à négocier jusqu’à la fin. La place du Canada sur la scène internationale s’est détériorée notamment avec Harper, parce que ce n’était pas une priorité à l’époque. Trudeau a essayé de redorer le blason du pays, mais ça reste toujours un défi dans un contexte où les puissances mondiales ne jouent pas nécessairement selon les règles du jeu établies notamment par les traités internationaux.




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Le leadership, c’est surtout quelque chose qui s’exerce, et tout spécialement en fonction d’un contexte donné, en mettant certaines qualités de l’avant. Il est encore tôt pour se prononcer, mais on peut dire que jusqu’à maintenant, Carney joue les bonnes cartes en fonction du contexte, qui est d’ailleurs particulièrement délicat à négocier.

LCC : Pierre Poilievre a été pris de court par la posture technocrate adoptée par Carney. Est-ce que son discours politique s’y adapte ?

M.L. : Pierre Poilievre rêvait d’une campagne avec Trudeau, qui n’a pas eu lieu parce qu’il a tellement bien mené ses attaques en amont, que son adversaire est parti. Toute sa stratégie de campagne était liée à Trudeau, ce qui a fait que pendant les deux premières semaines de la campagne, il s’affairait encore à attaquer Trudeau alors que son adversaire était Carney. Mais dans le contexte actuel, ce n’est pas crédible, il répète systématiquement les mêmes arguments, les mêmes slogans. On le voit difficilement prononcer un discours comme celui que Mark Carney à offert à Davos cette semaine.

La Conversation Canada

Mireille Lalancette ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Carney a prononcé un discours courageux – parce que risqué », selon une spécialiste – https://theconversation.com/carney-a-prononce-un-discours-courageux-parce-que-risque-selon-une-specialiste-274171