Mark Carney à Davos : virage à 180 degrés dans les relations avec les États-Unis

Source: The Conversation – in French – By Stewart Prest, Lecturer, Political Science, University of British Columbia

Ce fut un moment de clarté totale. Le discours du premier ministre Mark Carney devant l’élite politique et économique mondiale réunie à Davos cette semaine décrit les réalités du monde présent et passé avec une franchise et une nuance rarement entendues de la part d’un chef d’État en exercice.

Son message était double.

Tout d’abord, tous les états doivent accepter une nouvelle réalité, à savoir que le monde a changé. Les anciennes façons de faire en politique internationale ne reviendront plus. Il serait vain d’espérer le retour de la raison. Le monde où nous vivons est régi par la menace et l’usage de la force brute.

Le second message vient toutefois tempérer le premier. Même si les grandes puissances mondiales peuvent agir de manière unilatérale, les autres — notamment les « puissances moyennes » comme le Canada — ne sont pas sans moyens.

Ces États, en coopérant dans des domaines d’intérêt commun, peuvent mutualiser leurs ressources limitées pour construire ce qui équivaut à un réseau flexible de liens coopératifs. Ensemble, ils pourraient représenter une alternative aux puissances qui, comme les États-Unis, leur offrent seulement des miettes en échange de leur capitulation.

S’ils veulent préserver leur indépendance, ces pays n’ont guère le choix. Comme l’a si bien dit Mark Carney : « Si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu. »

Entre fermeté et à-plat-ventrisme

Ce discours marque un changement d’approche radical du Canada dans ses relations avec son voisin.

Malgré sa fermeté affichée durant la campagne électorale de 2025, Mark Carney a d’abord gouverné en ménageant la chèvre et le chou. Dans l’espoir de renouveler des relations commerciales et normaliser la relation avec les États-Unis, il a tenté de négocier de bonne foi, en multipliant les gestes conciliants sur des questions qui semblaient compter pour le président américain Donald Trump.

Ainsi, le Canada a engagé des ressources importantes pour augmenter les budgets militaires et également pour lutter contre un problème de trafic de fentanyl largement inexistant. Cette conciliation a même frôlé l’à-plat-ventrisme, avec le retrait unilatéral des contre-tarifs douaniers sur les produits américains, qui n’a produit aucun effet perceptible.

Avec franchise, le premier ministre a admis que cette stratégie n’a pas fonctionné.

Même s’il n’a jamais nommé les États-Unis ni Trump, aucun doute ne subsiste sur la source des changements mondiaux spectaculaires que décrit Mark Carney. Le vernis s’est même légèrement écaillé lorsqu’il a réitéré le soutien canadien à la souveraineté du Groenland en tant que territoire du Danemark.

En fait, le discours était remarquablement direct dans sa critique de la politique étrangère américaine du second mandat de Donald Trump — laquelle aggrave la situation de presque tout le monde, y compris des Américains eux-mêmes, ce que d’autres avant lui ont déjà affirmé.

La réponse de Trump

Cette pique peu subtile n’a pas échappé à l’auditoire à Davos ni à ceux qui écoutaient de l’autre côté de l’Atlantique.

Donald Trump n’a pas tardé à riposter dans son style habituel — décousu et parfois confus, comme son discours prononcé le lendemain sur la même tribune.

Il a réitéré son intention d’annexer le Groenland, tout en confondant à plusieurs reprises l’île avec l’Islande voisine, également souveraine.

Il a également pris soin d’interpeler le premier ministre canadien : « Le Canada existe grâce aux États-Unis. Ne l’oublie pas, Mark, dans tes prochaines déclarations. »

Cette menace flagrante envers un voisin et allié n’a fait qu’ajouter une preuve additionnelle à l’argumentaire de Mark Carney. Ses commentaires révèlent l’espèce de « gangstérisme » souvent observé de la part de Trump, dans le ton d’une autre remarque passée : « Beau pays, Mark. Ce serait dommage qu’il lui arrive quelque chose. »

Critique du passé

Si le premier ministre canadien a été incisif quant à l’effritement d’un ordre international libéral fondé sur des règles, sa critique du passé a été, à certains égards, encore plus remarquable. Sur ce point, il s’est exprimé avec une franchise rarement entendue à Davos.

Il y décrivait, en termes clairs, un ordre régi tout autant par son hypocrisie que par ses règles. Le Canada, a-t-il reconnu, se range parmi les pays qui ont profité d’un système aux règles inégalement appliquées et fortement sous influence des superpuissances.

C’est précisément cette notion, ainsi que l’idée que les États doivent se projeter vers l’avenir pour survivre, qui sous-tendait son exhortation à ne pas pleurer la disparition de l’ancien ordre.

Le premier ministre canadien, face aux menaces diverses et imprévisibles, aspire à voir émerger un nouveau système plus résilient, plus honnête et plus juste.

Les puissances moyennes, en élaborant un terrain d’entente sur des questions communes, pourront ainsi agir conformément à leurs valeurs et intérêts, au lieu de toujours plier devant des superpuissances qui, de toute façon, bafouent trop souvent leurs propres valeurs sans vergogne. La puissance comptera toujours, mais elle ne doit pas être la seule chose qui compte.

Une nouvelle page d’histoire ?

À tous égards, les propos du premier ministre canadien à Davos étaient éblouissants. Mais saura-t-il joindre le geste à la parole ?

Une ovation enthousiaste a accueilli ce discours. À juste titre, il a également reçu les éloges du monde entier pour sa description lucide d’un ordre mondial plus dur et sa vision de la manière dont des États comme le Canada pourront continuer à prospérer dans ce contexte.

Mais quant à savoir si ce discours passera réellement dans les annales, tout dépendra de la suite. Si le Canada souhaite sérieusement tracer une nouvelle voie distincte de celle des grandes puissances, il faudra autre chose que de beaux discours.

Il devra démontrer le sérieux de ses intentions par divers gestes, tels que le déploiement éventuel d’une force symbolique au Groenland. Le Canada n’obtiendra pas le soutien des autres s’il ne les soutient pas lui-même.

De même, le Canada doit rejeter les projets tels que le « Conseil de la paix » de Trump — une tentative à peine voilée de remplacer les institutions de gouvernance mondiale par un organisme composé de membres choisis par lui et fait pour répondre à ses caprices.

Mais maintenant que Mark Carney a capté l’attention du monde entier, la suite dépendra de ce qu’il en fera.

La Conversation Canada

Stewart Prest ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Mark Carney à Davos : virage à 180 degrés dans les relations avec les États-Unis – https://theconversation.com/mark-carney-a-davos-virage-a-180-degres-dans-les-relations-avec-les-etats-unis-274155