Source: The Conversation – in French – By Myriam Benraad, Chercheure spécialiste de l’Irak, professeure en relations internationales, enseignante sur le Moyen-Orient, Institut catholique de Paris (ICP)
Idéologie doublée d’une militance globale, le djihadisme a connu un recul après la débâcle de l’organisation État islamique sur le théâtre syro-irakien, dont les combattants ne sont pas parvenus à se réimposer, Al-Qaida ayant aussi perdu de son écho. Le monde est témoin d’un épuisement du phénomène et d’une mise en déroute de ses structures, en Europe et en France par exemple, terres vers lesquelles un terrorisme de masse a cessé de s’exporter. Mais n’est-il pas plus judicieux d’évoquer une « métamorphose » du djihad, au sens de la modification progressive et inachevée de ses formes et de sa nature ? Dans son nouvel ouvrage Jihad : la métamorphose d’une menace, la politiste et professeure en relations internationales Myriam Benraad sonde un ensemble d’idées reçues sur cette mouvance hétéroclite.
Les plus méfiants rétorqueront que des développements dramatiques comme l’attentat de la plage de Bondi à caractère antisémite en décembre 2025, la chute de Kaboul aux mains des talibans en 2021, le changement de régime en Syrie en décembre 2024 à la faveur de djihadistes endurcis, ou encore l’expansion de cette mouvance dans les États du Sahel, l’assassinat de Samuel Paty en 2020 et celui de Dominique Bernard trois ans plus tard démontrent que le djihadisme reste un système de pensée actif et meurtrier. L’affirmation n’est pas dénuée de fondement.
Mais évoquer un épuisement ne revient pas à conclure à la déchéance définitive des idées et des hommes. Comme mouvement et dispositif, le djihadisme s’inscrit dans la durée. À plusieurs reprises, il a surmonté ses revers et l’élimination de ses chefs. Une survivance illustrée en 2023 lorsque, dans le contexte de la relance des hostilités au Proche-Orient après les attaques du Hamas en Israël le 7 octobre, a ressurgi une « Lettre à l’Amérique » signée par Oussama Ben Laden en 2001 en justification des attentats du 11 septembre et incitant les musulmans à « venger le peuple palestinien » contre les États-Unis, Israël et leurs alliés.
Il y a, d’une part, une dégradation manifeste des groupes et de leur commandement, de leur cause et de leurs capacités. On peut juger, d’autre part, qu’une actualité géopolitique extrêmement lourde, de la pandémie de Covid-19 à la guerre en Ukraine et à la conflagration dans la bande de Gaza, a contribué à reléguer la menace au second plan.
Le traitement médiatique n’a plus rien à voir avec la frénésie informationnelle qui avait marqué la période antérieure. Quoique le traumatisme suscité par des vagues d’attaques sanglantes n’ait jamais complètement guéri, le temps a commencé à faire son œuvre, lentement. Peu de citoyens craignent une répétition des actions qui ont meurtri la France en 2015 et 2016. Aucun Français ne s’attend plus à la commission d’une attaque comparable à celle du Bataclan.
Mais comme le suggère l’idée de métamorphose, se transformer ne signifie pas avoir disparu. Le djihad, abordé comme un acte guerrier violent, n’est certes plus aussi puissant qu’auparavant et a vu son potentiel d’enrôlement s’amoindrir. Il n’y a pas eu non plus d’internationalisation djihadiste de la question palestinienne et pas de nouveaux flots de militants à destination du Moyen-Orient depuis la dernière guerre israélo-palestinienne.
Au même moment, le djihadisme est opérationnel sur d’autres terrains. Même minoritaire, il agit dans des pays comme la Syrie, la Libye, le Yémen, où les guerres civiles ont laissé de lourdes séquelles et continuent de procurer aux djihadistes des espaces pour sévir. Dans nos sociétés, des profils d’individus vulnérables aux idées de cette mouvance sont identifiés et mis hors d’état de nuire régulièrement. Enfin, du fait de leur promesse d’endurance et de rétribution, les djihadistes clament haut et fort leur détermination à survivre et continuer de frapper.
Rappelons que le djihad n’est pas réductible à la guerre, en dépit de la violence qui demeure la principale expression du djihadisme contemporain. Au-delà des stéréotypes et clichés, il est impératif de se saisir de la pluralité des significations de ce mot et d’opérer une distinction claire entre ses interprétations théologiques et manifestations historiques, d’un côté, et ses acceptions idéologiques récentes, de l’autre. En effet, le djihad n’est pas le djihadisme malgré la confusion fréquemment opérée entre ces deux termes.
Nier la lourdeur de leurs connotations négatives n’est pas non plus la meilleure des manières de dépasser les préjugés courants, ni d’apporter des éléments de réponse sur un sujet qui reste d’actualité même s’il n’occupe plus les grands titres.
Si l’on excepte le poids de certaines dérives médiatiques et politiques, le djihad est un objet pluridimensionnel. La mouvance djihadiste initialement constituée par des Sayyid Qutb, Abdallah Azzam et Oussama Ben Laden n’en a pas épuisé toutes les formes et les structures, et encore moins l’influence. Or ce caractère hétéroclite est difficilement démontrable dans un contexte trop souvent marqué par les polémiques et controverses, notamment en France où les tueries de l’année 2015 continuent de résonner au niveau sociétal.
Dix ans plus tard, les commémorations des attentats du 13 novembre ont montré en quoi la mémoire traumatique de l’ultraviolence est omniprésente et combien le besoin d’une justice restaurative importe pour les victimes, directes ou indirectes. On perçoit bien à cet égard la nécessité d’un retour aux sources, arabes et médiévales, en vue de lever le voile sur les zones d’ombre persistantes. Certes, l’approche belliqueuse du djihad élaborée par les djihadistes sied à leurs convictions, mais elle fausse en large part le sens de l’islam.

Dans de nombreux commentaires, on observe aussi que l’Histoire est la grande absente. Les djihadistes ont imposé leur lecture idéologique des circonstances d’expansion de cette religion, qu’ils assimilent à une conquête militaire. En réalité, cette expansion a été plus dispersée dans le temps, pluriforme et multifactorielle. Elle est également plus riche que les descriptions qui en sont faites ici et là. Les bouleversements des dernières décennies ne sauraient occulter que l’islam a accouché d’une civilisation qui était autrefois majestueuse et orientée vers le progrès.
Les djihadistes sont d’ailleurs loin d’être unis dans la vision qu’ils entretiennent de ce passé et des moyens de le restituer. Le « califat » un temps revendiqué par l’État islamique procédait d’une réinvention de la tradition islamique et s’est symptomatiquement vu rejeté par une majorité de musulmans. Cette logique de fragmentation du champ djihadiste a cours, dans les faits, depuis les années 1990 et les djihads afghan, algérien, bosniaque et tchétchène. Puis les clivages entre mouvements se sont renforcés avec les guerres d’Irak, de Libye et de Syrie, pour ne citer que ces crises.
Un socle partagé n’en définit pas moins le djihadisme, pétri de mythes et d’un puissant imaginaire. Depuis le 11 septembre 2001, une majorité de militants s’est ainsi ralliée à la notion d’une croisade supposément conduite par l’Occident et ses alliés contre l’islam et ses fidèles, croisade à laquelle devrait répondre un djihad globalisé. Cette représentation binaire et manichéenne explique l’intolérance absolue des djihadistes et leur rejet de toute différence, y compris religieuse parmi leurs coreligionnaires qu’ils prétendent représenter et défendre.
Quelles sont au fond les causes du djihadisme ? Prétendre apporter une réponse linéaire et exclusive relève du leurre car il n’existe aucun système d’interprétation fixe. À l’identique, les parcours des djihadistes pris individuellement rendent compte de l’absence d’un profil-type, tandis que radicalisation et déradicalisation se doivent d’être examinées à la lumière d’expériences tangibles. Pour l’heure, le djihadisme poursuit sa métamorphose, moins délétère que par le passé, mais le chemin sera long, dans le monde musulman comme dans nos sociétés, avant de prétendre l’avoir vaincu.
![]()
Myriam Benraad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Comment le djihadisme s’est métamorphosé – https://theconversation.com/comment-le-djihadisme-sest-metamorphose-272978
