Source: The Conversation – in French – By Margaret Murray, Associate Professor of Public Communication and Culture Studies, University of Michigan-Dearborn

L’ennui est souvent perçu comme un mal à éviter à tout prix chez les enfants. Pourtant, loin d’être inutile, il joue un rôle clé dans leur développement, en favorisant l’autonomie, la créativité et l’apprentissage de la gestion du temps.
L’ennui fait partie intégrante de la vie, à travers les époques et partout dans le monde. Et pour cause : il remplit une fonction utile, en poussant les individus à se fixer de nouveaux objectifs et à relever de nouveaux défis.
Je suis professeure et je travaille sur les questions de communication et de culture. J’écris actuellement un livre sur la parentalité contemporaine, et j’ai constaté que de nombreux parents cherchent à éviter à leurs enfants l’expérience de l’ennui. Ils peuvent le percevoir comme une émotion négative qu’ils ne souhaitent pas voir leurs enfants traverser. Ou bien ils les orientent vers des activités qu’ils jugent plus productives.
Les raisons qui poussent les parents à vouloir éviter l’ennui à leurs enfants sont multiples. Beaucoup de parents sont très pris par leur travail et par les préoccupations financières ; les contraintes liées à la garde des enfants et de la gestion du quotidien pèsent lourdement sur eux. Proposer un jeu, un programme télévisé ou une activité créative à la maison permet souvent de gagner un peu de tranquillité : les parents peuvent ainsi travailler sans être interrompus ou préparer le dîner sans entendre leurs enfants se plaindre de s’ennuyer.
À cela s’ajoute parfois une forte attente de réussite. Certains parents ressentent une pression pour que leurs enfants excellent, qu’il s’agisse d’intégrer un établissement sélectif, de briller dans le sport ou de devenir de très bons musiciens.
Les parents peuvent aussi ressentir une forte pression autour de la réussite de leurs enfants, qu’il s’agisse d’intégrer un établissement sélectif, de réussir dans le sport ou d’exceller dans la pratique musicale.
Quant aux enfants, ils consacrent aujourd’hui moins de temps à jouer librement dehors et davantage à des activités organisées qu’il y a quelques décennies. La généralisation des écrans a par ailleurs rendu l’évitement de l’ennui plus facile que jamais.
Pendant la pandémie, beaucoup de parents ont ainsi eu recours aux écrans pour occuper leurs enfants pendant leurs heures de travail. Plus récemment, certains disent ressentir une pression sociale les poussant à utiliser les écrans pour que leurs enfants restent calmes dans les lieux publics.
En somme, si les parents ont de multiples raisons de vouloir tenir l’ennui à distance, il vaut la peine de s’interroger sur ce que l’ennui peut aussi apporter avant de chercher à l’éliminer complètement.
Les bienfaits de l’ennui
Même s’il est désagréable sur le moment, l’ennui est un atout pour le développement personnel. Il agit comme un signal indiquant qu’un changement est nécessaire, qu’il s’agisse de modifier son environnement, son activité ou les personnes qui nous entourent. Les psychologues ont montré que l’expérience de l’ennui peut favoriser l’émergence de nouveaux objectifs et encourager l’exploration de nouvelles activités.
Professeur à Harvard spécialisé dans le leadership public et associatif, Arthur Brooks, a montré que l’ennui est indispensable au temps de réflexion. Ces moments de creux ouvrent un espace pour se poser les grandes questions de l’existence et donner du sens à ce que l’on vit. Des enfants rarement confrontés à l’ennui peuvent devenir des adultes qui peinent à y faire face. L’ennui agit aussi comme un stimulant pour le cerveau, en nourrissant la curiosité naturelle des enfants et en favorisant leur créativité.
Apprendre à composer avec l’ennui et, plus largement, avec les émotions négatives, constitue une compétence essentielle dans la vie. Lorsque les enfants apprennent à gérer leur temps par eux-mêmes, cela peut les aider à développer leurs fonctions exécutives, c’est-à-dire la capacité à se fixer des objectifs et à élaborer des plans.
Les bénéfices de l’ennui se comprennent aussi du point de vue de l’évolution. L’ennui est extrêmement répandu : il touche tous les âges, tous les genres et toutes les cultures, et les adolescents y sont particulièrement sujets. Or la sélection naturelle tend à favoriser les traits qui confèrent un avantage. Si l’ennui est aussi universel, il est peu probable qu’il persiste sans offrir, d’une manière ou d’une autre, des bénéfices.
Mieux vaut pour les parents éviter de considérer l’ennui comme une difficulté qu’ils doivent résoudre eux-mêmes pour leurs enfants. Les psychologues ont en effet observé que les étudiants dont les parents s’impliquent de manière excessive présentent davantage de symptômes dépressifs.
D’autres recherches indiquent également que les jeunes enfants à qui l’on donnait des écrans pour les apaiser se révèlent, plus tard, moins capables de réguler leurs émotions.
L’ennui est inconfortable
La tolérance à l’ennui est une compétence que beaucoup d’enfants rechignent à acquérir ou n’ont tout simplement pas l’occasion de développer. Et même chez les adultes, nombreux sont ceux qui préféreraient s’infliger une décharge électrique plutôt que de rester livrés à l’ennui.
Apprendre à faire avec l’ennui demande de l’entraînement. Il est préférable de commencer par de courtes périodes, puis d’allonger progressivement ces moments de temps non structuré. Parmi les conseils aux parents figurent celui d’encourager les enfants à sortir, celui de leur proposer un nouveau jeu ou une recette à tester, ou tout simplement celui de se reposer. Laisser une place à l’ennui implique aussi d’accepter qu’il y ait des moments où, concrètement, il ne se passe rien de particulier.
Les plus jeunes peuvent avoir besoin qu’on leur donne des idées sur ce qu’ils peuvent faire lorsqu’ils s’ennuient. Les parents n’ont pas à jouer avec eux à chaque fois que l’ennui surgit, mais proposer quelques pistes peut être utile. Pour les tout-petits, cinq minutes d’ennui constituent déjà un bon début.
Pour les enfants plus âgés, les encourager à trouver eux-mêmes comment faire face à l’ennui est particulièrement valorisant. Il est important de leur rappeler que cela fait partie de la vie, même si c’est parfois désagréable à vivre.
Avec le temps, ça devient plus facile
Les enfants ont une grande capacité d’adaptation. À force d’être confrontés à de petits moments d’ennui, les enfants se lassent moins vite par la suite. Les études montrent d’ailleurs que le fait d’expérimenter régulièrement l’ennui rend la vie globalement moins monotone.
Renoncer à l’idée qu’il faut sans cesse divertir les enfants peut aussi contribuer à alléger la charge mentale des parents. Aux États-Unis, environ 41 % d’entre eux déclaraient en 2024 être « tellement stressés qu’ils n’arrivent plus à fonctionner », et 48 % disaient que « la plupart des jours, leur niveau de stress est totalement écrasant », selon un rapport du médecin-chef des États-Unis.
Donc, la prochaine fois qu’un enfant se plaint en disant « Je m’ennuie », inutile de culpabiliser ou de s’énerver. L’ennui est une composante saine de la vie : il encourage l’autonomie, pousse à découvrir de nouveaux centres d’intérêt et à relever de nouveaux défis.
Faire comprendre aux enfants que ce n’est pas seulement tolérable mais bénéfique les aide à mieux l’accepter.
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Margaret Murray ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. L’ennui n’est pas seulement acceptable chez les enfants, il est bénéfique – https://theconversation.com/lennui-nest-pas-seulement-acceptable-chez-les-enfants-il-est-benefique-273755
