Pourquoi la souffrance psychique des jeunes n’est pas une affaire individuelle

Source: The Conversation – France in French (3) – By Cyril Tarquinio, Professeur de psychologie clinique, Université de Lorraine

Symptômes anxiodépressifs, idées suicidaires… les données scientifiques s’accumulent pour confirmer que les causes de la souffrance psychique qui affecte de nombreux jeunes sont à rechercher davantage du côté de déterminants sociaux et de mutations qui bouleversent notre époque – à commencer par les réseaux sociaux auxquels les adolescent·es sont particulièrement vulnérables – que des facteurs individuels.


Anxiété massive, épisodes dépressifs précoces, crises de panique, sentiment d’irréalité, fatigue chronique, idées suicidaires… la détresse psychique d’une partie croissante de la jeunesse n’est plus un phénomène marginal. Au niveau mondial, elle s’impose aujourd’hui comme un fait social majeur, documenté par la clinique comme par l’épidémiologie.

Pourtant, les réponses apportées continuent de cibler prioritairement les individus, comme si le problème relevait avant tout d’une fragilité personnelle. Cette lecture est non seulement insuffisante : elle est erronée.

Dans Génération à vif, je défends une thèse simple mais dérangeante : le malaise psychique des jeunes est un indicateur sensible des transformations systémiques de nos sociétés. Il ne dit pas tant quelque chose de leur faiblesse que de l’environnement dans lequel ils grandissent, se construisent et tentent de se projeter.

Des indicateurs qui ne trompent plus

Les données sont désormais convergentes. En France, selon Santé publique France, 9,5 % des adolescents de 17 ans présentent des symptômes anxiodépressifs sévères, contre 4,5 % en 2017. Près d’un jeune sur cinq rapporte des pensées suicidaires au cours de l’année écoulée, avec une vulnérabilité particulièrement marquée chez les jeunes femmes.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), un adolescent sur sept âgé de 10 à 19 ans présente un trouble mental, et le suicide constitue la troisième cause de décès chez les 15-29 ans. Ces données ne peuvent être réduites à un simple effet de dépistage ni à une supposée « fragilisation générationnelle ». Elles signalent l’ampleur réelle du fardeau psychique qui affecte aujourd’hui les jeunes.

L’erreur classique : psychologiser ce qui est structurel

Face à ces constats, le réflexe dominant consiste à invoquer la vulnérabilité individuelle, le déficit de compétences émotionnelles ou l’hypersensibilité. Or la recherche en santé mentale montre depuis longtemps que les troubles anxieux et dépressifs sont étroitement liés aux déterminants sociaux : précarité économique, instabilité des parcours, insécurité professionnelle, isolement relationnel, pression normative et inégalités d’accès aux ressources.

Plusieurs travaux internationaux soulignent que l’augmentation des troubles internalisés chez les adolescents et les jeunes adultes est indissociable de la montée de l’incertitude structurelle et de l’accélération sociale. Autrement dit, ce n’est pas la jeunesse qui a changé seule ; c’est le monde qui lui est proposé. Continuer à pathologiser les individus sans interroger ce cadre revient à déplacer le problème, non à le résoudre.

Grandir dans un monde instable

L’adolescence et l’entrée dans l’âge adulte ont toujours été des périodes de remaniement identitaire. Ce qui est plus nouveau, en revanche, c’est le contexte dans lequel ces transitions s’opèrent. Les jeunes d’aujourd’hui se construisent dans des sociétés où les repères qui balisaient autrefois plus nettement l’accès à la vie adulte se sont affaiblis. La fin des études ne débouche plus automatiquement sur un emploi stable, l’insertion professionnelle est plus souvent marquée par les contrats temporaires, les allers-retours entre formation, emploi et chômage se multiplient, et l’accès à l’autonomie résidentielle devient plus difficile.

À l’échelle européenne, la discontinuité des trajectoires juvéniles n’a rien d’une abstraction. 31,1 % des salariés de 15 à 29 ans occupaient un emploi temporaire dans l’Union européenne, tandis que 11,0 % des jeunes de cette tranche d’âge n’étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation. Autrement dit, une part importante de l’entrée dans l’âge adulte se joue désormais soit dans l’instabilité, soit dans l’interruption, ce qui dit bien combien les seuils biographiques autrefois plus lisibles sont devenus plus fragiles et plus incertains.

Dans ce contexte, la difficulté à se projeter dans un avenir lisible ne relève pas d’un manque individuel de maturité. Elle traduit aussi une transformation objective des conditions d’existence. Quand le travail est plus précaire, le logement plus difficile d’accès, et l’avenir socialement moins prévisible, il devient plus compliqué de relier le présent à un futur désirable.

Or, on ne se construit pas psychiquement de la même manière quand l’avenir ressemble à une promesse que lorsqu’il ressemble à une énigme.

Réseaux sociaux et comparaison permanente

À cette instabilité structurelle s’ajoute une transformation profonde du rapport à soi et aux autres liée aux usages numériques. Les effets des réseaux sociaux dépendent moins du temps passé en ligne que de ce qui s’y joue réellement : se comparer, se montrer, se mettre en scène, attendre des signes d’approbation, subir des interactions hostiles ou, parfois, trouver du soutien et de l’authenticité. En ce sens, les réseaux sociaux ne constituent pas une cause simple et univoque ; ils forment plutôt un nouvel environnement relationnel et identitaire, capable d’amplifier certaines vulnérabilités propres à l’adolescence.

Or, lorsque cet environnement organise la vie sociale autour de la visibilité, de la comparaison et de la validation externe, il peut peser lourdement sur l’image de soi. La littérature scientifique met ainsi en évidence des liens entre usages intensifs ou problématiques des réseaux sociaux, diminution de l’estime de soi, insatisfaction corporelle, symptômes anxieux et manifestations dépressives, avec une vulnérabilité particulièrement marquée chez les adolescentes.




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Sur le plan psychique, cette dynamique peut favoriser la construction d’un « faux self », au sens winnicottien. Une identité de présentation, progressivement façonnée pour répondre aux attentes perçues, capter l’approbation et éviter la disqualification, parfois au prix d’un éloignement croissant d’avec l’expérience subjective authentique. Lorsque la valeur de soi se trouve ainsi suspendue au regard d’autrui, l’ajustement au monde ne se fait plus à partir d’un sentiment interne de continuité, mais à partir d’une surface à maintenir. Il peut alors se creuser un écart entre ce que le sujet vit, ce qu’il ressent et ce qu’il donne à voir. Cet écart ouvre un espace de tension psychique majeur, pouvant aller, chez certains sujets plus vulnérables, jusqu’à des expériences de dépersonnalisation, de désancrage de soi ou de fonctionnement dissociatif.

La souffrance qui en résulte n’est pas un défaut individuel, elle est le produit d’un environnement qui rend l’authenticité coûteuse et la vulnérabilité risquée.

Quand le malaise s’inscrit dans les corps

Un autre aspect souvent sous-estimé concerne la dimension corporelle de cette détresse. Fatigue chronique, troubles du sommeil, douleurs diffuses, dérégulations émotionnelles sont fréquents chez les jeunes en souffrance psychique. Les avancées en psychoneuro-immunologie montrent que le stress chronique, lorsqu’il est durable et imprévisible, active les systèmes neurobiologiques de l’alerte et favorise des états inflammatoires associés à la dépression et à l’anxiété.

Cette inflammation n’est pas un simple bruit de fond biologique : elle interfère avec les circuits de l’humeur, de la motivation, de la vigilance et de la régulation émotionnelle. Elle contribue ainsi à faire de la détresse psychique une expérience à la fois psychologique et somatique, où l’anxiété, l’abattement ou l’hyperréactivité coexistent avec la fatigue, les troubles du sommeil, les douleurs diffuses et le sentiment d’un corps devenu lui-même difficile à habiter.

Chez les adolescents et les jeunes adultes, dont les systèmes cérébraux sont encore en maturation, cette exposition prolongée à l’insécurité et à la pression sociale peut avoir des effets durables, en particulier sur les circuits de l’alerte, de l’humeur, du sommeil et de la régulation émotionnelle. Là encore, il ne s’agit pas de « somatisation », mais d’une inscription biologique du social. Les corps parlent lorsque les environnements ne permettent plus de symboliser autrement.

Des réponses encore trop étroites

Face à cette situation, l’augmentation de l’offre de soins psychologiques est nécessaire, mais insuffisante. En renvoyant prioritairement les jeunes vers des prises en charge individuelles, on entretient l’idée implicite que le problème leur appartient. Or l’OMS insiste sur le fait que les politiques efficaces en matière de santé mentale des jeunes doivent articuler prévention, réduction des inégalités, politiques éducatives, conditions de travail et cohésion sociale.

Autrement dit, soigner sans transformer les contextes revient à réparer sans cesse les mêmes fissures. La santé mentale des jeunes ne peut être pensée indépendamment des choix collectifs en matière d’éducation, d’emploi, de protection sociale et d’organisation du temps de vie.

Ce que la souffrance des jeunes nous oblige à regarder

La souffrance psychique des jeunes est un symptôme collectif. Elle révèle un monde qui exige autonomie, performance et adaptabilité, tout en offrant de moins en moins de stabilité, de sécurité symbolique et de récits communs. Elle interroge notre rapport au temps, à la réussite, à l’échec et à la vulnérabilité.

Plutôt que de s’inquiéter d’une jeunesse prétendument fragile, il serait plus juste de s’interroger sur la fragilité de nos structures sociales. Écouter ce que le malaise des jeunes dit de nos choix collectifs n’est pas un exercice de compassion, c’est une nécessité politique et sociale. Parce que ce qui se joue ici n’est pas seulement une crise générationnelle, mais la capacité de nos sociétés à offrir un avenir psychiquement habitable.

The Conversation

Cyril Tarquinio ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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