Source: The Conversation – France (in French) – By Insaf Khelladi, Full Professor en Marketing, Excelia
Nos difficultés à passer à l’action en matière de transition écologique ne seraient pas tant liées à des biais cognitifs qu’à des freins émotionnels. Des émotions, telles que la peur ou la culpabilité, sont stériles, mais elles peuvent laisser la place à l’espoir de faire changer les choses. Tout du moins, à certaines conditions.
Nous n’avons jamais autant parlé de climat, de biodiversité et de transition écologique. Dans les universités, les écoles et les formations professionnelles, les contenus se multiplient. Les chiffres sont là, les diagnostics sont connus, l’urgence est largement documentée. Et pourtant, une question persiste : pourquoi savons-nous autant sans agir davantage ?
Ce décalage entre connaissances et action est aujourd’hui bien identifié. Il est souvent présenté comme un problème d’information, de volonté individuelle ou de contraintes matérielles. Mais les résultats récents de notre recherche suggèrent une autre lecture : le principal frein à l’action écologique ne serait pas cognitif mais émotionnel.
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Quand l’éducation à l’écologie fatigue
Dans de nombreux dispositifs éducatifs actuels, la transition écologique est abordée à travers des messages alarmants : effondrement des écosystèmes, extinction des espèces, urgence climatique. Ces discours sont scientifiquement fondés, mais leurs effets psychologiques sont rarement interrogés.
Chez les étudiants comme chez les apprenants adultes, ces messages suscitent fréquemment de la culpabilité, de la peur, voire un sentiment d’impuissance. L’individu se sent responsable d’un problème qui le dépasse. Ces émotions traduisent moins un manque de sensibilité qu’une forte conscience morale des enjeux environnementaux.
Mais lorsqu’elles s’accumulent sans accompagnement, elles peuvent devenir paralysantes. À terme, cette surcharge émotionnelle peut conduire non pas à l’engagement, mais au retrait :
« À quoi bon agir, si tout est déjà perdu ? »
Ce phénomène est aujourd’hui largement discuté sous le terme d’écoanxiété. Pourtant, il reste peu intégré dans la conception des programmes éducatifs. L’éducation à la durabilité continue souvent de miser sur l’accumulation de connaissances, en supposant que la prise de conscience suffira à déclencher le changement.
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L’émotion comme point de bascule
Notre recherche menée auprès d’étudiants ayant participé à un programme intensif de formation à la durabilité met en lumière un mécanisme clé : ce ne sont pas les connaissances en elles-mêmes qui déclenchent l’action, mais la manière dont les émotions associées à ces connaissances évoluent dans le temps.
Au début du programme, la majorité des participants exprimaient une forme de lassitude ou de résistance. Les enjeux environnementaux leur semblaient omniprésents, mais abstraits, culpabilisants, voire décourageants. Certains parlaient de « bruit de fond », d’autres d’un sentiment de fatalité.
Puis, progressivement, quelque chose a changé. Non pas parce que les messages étaient devenus moins sérieux, mais parce qu’ils étaient plus incarnés, misant davantage sur les volets relationnel et participatif. Les émotions négatives ne s’effacent pas, elles évoluent. La peur et la culpabilité peuvent progressivement céder la place à la curiosité, puis à une forme d’espoir, avant de se traduire par un sentiment d’utilité personnelle.
Des travaux récents en psychologie montrent que cet espoir, lorsqu’il est étroitement associé à des actions concrètes et collectives, favorise un engagement plus soutenu face au changement climatique. Cette perspective invite ainsi à dépasser une conception réductrice des émotions, souvent envisagées uniquement comme des freins à l’action.
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Les limites de la pédagogie du choc
Ce basculement émotionnel constitue un tournant décisif. Lorsque les apprenants cessent de se percevoir uniquement comme des responsables coupables et commencent à se voir comme des acteurs capables d’agir, même à leur échelle, le passage à l’action devient possible. Ce sentiment de capacité d’agir – largement étudié sous le concept d’auto-efficacité – joue un rôle central dans la mise en mouvement et la persistance de l’engagement.
Nos résultats invitent à interroger en profondeur la manière dont nous enseignons la transition écologique. Pendant longtemps, la pédagogie environnementale a reposé sur une logique de choc : montrer l’ampleur des dégâts pour provoquer une prise de conscience. Or, cette stratégie atteint aujourd’hui ses limites.
La répétition de messages anxiogènes peut engendrer de la saturation informationnelle, une forme de déni défensif ou encore un désengagement émotionnel.
À l’inverse, les dispositifs éducatifs qui favorisent l’expérimentation, la coopération et la co-construction produisent des effets très différents. Dans l’étude, les moments les plus transformateurs ne sont pas les conférences magistrales, mais les ateliers collaboratifs, les projets concrets et les échanges avec des acteurs engagés.
Ces formats permettent aux apprenants de vivre la transition écologique non plus comme une menace abstraite, mais un espace d’action collective, où l’engagement est partagé et socialement reconnu.
Un sentiment d’utilité sociale
Un résultat particulièrement marquant de notre recherche concerne le rôle des émotions dites « positives », comme l’espoir, la fierté ou le sentiment de contribution. Contrairement à une idée répandue, ces émotions ne minimisent pas la gravité des enjeux. Elles permettent au contraire de rendre l’action psychologiquement soutenable dans la durée.
L’engagement devient plus stable et plus durable quand :
-
les apprenants constatent que leurs actions, même modestes, ont du sens ;
-
ils se sentent reconnus dans leur capacité à agir ;
-
ils participent à la conception de solutions concrètes.
Cet engagement s’inscrit alors dans des dynamiques collectives qui renforcent le sentiment d’utilité sociale.
Dans ces conditions, les comportements écologiques cessent d’être perçus comme des contraintes imposées de l’extérieur. Ils s’intègrent progressivement aux routines quotidiennes et peuvent même être transmis à l’entourage.
Une transition écologiquement et psychologiquement soutenable
Ces constats ont des implications majeures pour l’éducation, la formation et les politiques publiques.
Informer ne suffit pas. Les dispositifs éducatifs doivent être conçus comme de véritables parcours émotionnels, et non comme de simples transferts de connaissances.
Il est essentiel de diversifier les formats pédagogiques : hackathons, living labs, projets collectifs, simulations, mises en situation réelle. Ces formats favorisent l’appropriation et renforcent le sentiment de capacité d’agir.
Enfin, la transition écologique ne peut être enseignée uniquement par des discours institutionnels. Les apprenants accordent une grande importance à la crédibilité et à la sincérité des intervenants : entrepreneurs engagés, enseignants impliqués, pairs mobilisés. La confiance joue ici un rôle central.
Face à l’urgence environnementale, la tentation est forte d’intensifier les messages alarmants. Mais si l’objectif est une mutation durable des comportements, il est temps de changer de paradigme.
La transition écologique ne se gagnera pas par la culpabilité seule. Elle nécessite une éducation capable de transformer l’angoisse en engagement et la peur en capacité d’agir, et ne se résume pas à transmettre des savoirs. Elle implique d’accompagner une trajectoire émotionnelle, de l’inquiétude à l’appropriation, sans laquelle aucune transition ne peut réellement s’ancrer dans les pratiques.
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Rien à déclarer
Catherine Lejealle, Insaf Khelladi, Rémi Beulque et Saeedeh Rezaee Vessal ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
– ref. Comment éduquer à la transition écologique en dépassant la culpabilisation ? – https://theconversation.com/comment-eduquer-a-la-transition-ecologique-en-depassant-la-culpabilisation-276784
