Sur les pas des sœurs Mirabal

Source: The Conversation – France in French (3) – By Catherine Pélage, Professeure de littératures et cultures d’Amérique latine, Directrice de la Chaire d’études culturelles dominicaines Sœurs Mirabal, Université d’Orléans

La journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le 25 novembre de chaque année, commémore le martyre de trois sœurs en République dominicaine en 1960. Laollietopia/Wikimédia, CC BY

En 1930, Rafael Leónidas Trujillo s’empare du pouvoir en République dominicaine. Il y instaure un régime brutal qui durera plus de trente ans. Face à cette violence, des mouvements d’opposition se forment. Parmi ces figures, on trouve les sœurs Mirabal : Patria, Minerva et María Teresa. Le 25 novembre 1960, alors qu’elles reviennent de Puerto Plata où elles avaient rendu visite à leurs maris emprisonnés, les trois sœurs sont assassinées. Les Sœurs Mirabal, l’éternel envol des papillons, de Catherine Pélage, professeure de littératures et cultures d’Amérique latine à l’Université d’Orléans et directrice de la Chaire d’études culturelles dominicaines Sœurs Mirabal, qui vient de paraître aux éditions Regain de lecture, est la première biographie en français qui leur est consacrée. Extraits.


Concerts, spectacles, conférences, débats, projections de films, colloques : tous les ans, en France, le 25 novembre est marqué avec conviction. La Journée est placée sous le signe de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. La date est solidement ancrée, les établissements scolaires, les villes, les régions, se mobilisent, s’inscrivant dans une dynamique impulsée par l’Organisation des Nations unies qui a proclamé en 1999 le 25 novembre comme Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Si le jour est bien identifié, son origine l’est beaucoup moins. Sur les sites officiels, il est parfois mentionné que la date a été choisie en l’honneur des sœurs Mirabal. Mais qui sont-elles ?

Une rapide consultation sur Internet nous conduit dans les Caraïbes, en République dominicaine, et fait apparaître trois magnifiques visages : Patria, Minerva et María Teresa nous regardent avec détermination. Quelques lignes précisent parfois qu’elles ont été assassinées le 25 novembre 1960 sur ordre du dictateur Rafael Leónidas Trujillo. Si l’on continue les recherches, de nombreuses photos apparaissent, tirées des albums de leur famille : Patria, vêtue d’une robe blanche, sourit, elle se trouve dans un très beau jardin. Minerva, au volant d’une voiture et accompagnée d’une amie, salue joyeusement le photographe. La toute jeune María Teresa fixe d’un air radieux l’objectif, son visage est orné de deux très longues nattes.

Les photos se succèdent ; elles sont rétrospectivement bouleversantes. Des clichés de leur mariage : Patria épouse Pedrito, la petite fille accroupie devant eux n’est autre que María Teresa, leur demoiselle d’honneur. Minerva et Manolo se regardent avec amour. María Teresa et Leandro échangent leurs coupes de champagne. D’autres photos révèlent la fierté de Minerva recevant son diplôme d’avocate ou la solennité de María Teresa qui vient d’obtenir son baccalauréat. Nous découvrons aussi les sœurs avec leurs enfants, leurs parents, leurs amis. Toutes ces images sont d’une rare intensité. Les trois sœurs incarnent la beauté, la jeunesse, l’élégance, l’amour, l’union familiale.

Le contraste est frappant entre ces portraits qui marquent des événements heureux de vies apparemment sans problème et ce que l’on déduit : un engagement politique, une persécution, un assassinat d’une brutalité indicible. Dès lors, la question devient plus pressante : qui étaient les sœurs Mirabal ?

L’étude plus attentive de l’album de famille qui s’offre à nous révèle la présence d’une quatrième sœur, Adela, dite Dedé. Nous l’observons avec ses sœurs, heureuse aux côtés de son fils aîné. Puis nous la voyons prendre de l’âge : c’est la seule des sœurs qui ait survécu à l’atrocité de la dictature de Trujillo. Sur d’autres photos plus tardives, elle se tient fermement au milieu de nombreux jeunes gens : ses trois enfants et les six enfants de ses sœurs. Grâce à elle, nous gardons de ses trois sœurs une mémoire vive à travers les portraits qu’elle esquissait. Grâce à ses paroles, nous entrevoyons les parcours engagés de ses trois sœurs assassinées.

En poursuivant l’investigation, arrivent jusqu’à nous, depuis la République dominicaine ou, dans une moindre mesure, les États-Unis, des tableaux, des fresques, des poèmes, des chansons, des films, des reportages, des témoignages : un foisonnement de représentations, de mots, d’écrits qui traduisent une volonté collective de leur rendre hommage. En revanche, les livres consacrés à la dictature de Trujillo ont tendance à évoquer les trois sœurs en quelques lignes qui rappellent : qu’elles étaient des opposantes politiques, qu’elles ont été assassinées sur ordre du dictateur, que ce crime a précipité la chute de Trujillo.

Les grandes idées sont là, en revanche on peine à trouver les informations permettant de déterminer leur importance historique et ce qui fait qu’elles sont considérées actuellement comme des héroïnes nationales. D’autres ouvrages, pour beaucoup des témoignages de leurs proches, sont très riches et porteurs d’une charge émotionnelle extrêmement forte si bien qu’on ressort des lectures avec l’impression troublante de connaître les trois sœurs. On trouve paradoxalement très peu de travaux universitaires.

En dehors de la République dominicaine il est difficile de se procurer des ouvrages les concernant. Pourtant, dès qu’on a l’occasion en France de raconter leur histoire, elle suscite l’admiration, une profonde empathie et toujours la même question : comment est-il possible que nous ne connaissions pas ici l’Histoire des sœurs Mirabal ? C’est cette question, que je me suis moi-même posée la première fois que j’ai entendu parler des sœurs, qui est à l’origine du livre que nous proposons.

Lors de mon premier voyage à Saint-Domingue, je me trouvais dans la librairie La Trinitaria, située dans le quartier historique de la ville. Alors que je demandais des conseils de lecture en précisant que j’avais un intérêt particulier pour les écrivaines et les femmes dans l’Histoire, Virtudes Uribe, spécialiste des livres dominicains, m’a offert un café, m’a invitée à m’asseoir dans l’un des rocking chairs où prennent place les visiteurs puis m’a parlé des sœurs Mirabal et du roman Au temps des papillons que l’écrivaine dominicano-étatsunienne Julia Álvarez leur avait consacré. La libraire évoquait avec émotion ces résistantes au régime sanglant de Rafael Leónidas Trujillo. J’ai été bouleversée par les grandes lignes de l’histoire que je découvrais. Je me suis immédiatement demandé pourquoi, alors que je travaillais depuis longtemps sur les femmes en Amérique Latine, je n’avais jamais entendu parler de Minerva, Patria et María Teresa.

Pourquoi, alors qu’en 1999 l’ONU avait fixé en leur honneur la date du 25 novembre comme Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, ces héroïnes de l’histoire récente de République dominicaine n’étaient-elles pas plus connues par-delà des frontières ? Comment était-il possible qu’on leur rende hommage tous les 25 novembre sans le savoir ? Dès cet instant est née la volonté de reconstituer leur trajectoire, de comprendre leur dimension politique et historique, de savoir comment leur histoire a circulé depuis la demi-île d’où elles sont originaires jusqu’à l’ONU.

S’est imposée, comme une évidence et une nécessité, l’écriture d’un livre qui reconstituerait leur histoire dans sa dimension historique et humaine, faisant émerger ce que je découvrais au fil de mes recherches : leur résistance et l’héroïsme au féminin qui caractérise, de façon différente, chacune des quatre sœurs. Adela n’a pas été assassinée, ne s’est pas engagée politiquement certes, mais elle a survécu à l’atrocité, consacré sa vie aux enfants et à la mémoire de ses sœurs. C’est en grande partie grâce à elle que la mémoire de Minerva, Patria et María Teresa est si forte. Nous ne parlerons donc pas, comme c’est souvent le cas, des trois mais des quatre sœurs Mirabal unies par une indestructible sororité.




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Ce livre est le fruit de relations très fortes tissées durant des séjours de recherche en République dominicaine qui m’ont permis de nouer des collaborations fructueuses avec des chercheurs, artistes, médiateurs culturels, de recueillir des témoignages, de découvrir les lieux de mémoire consacrés aux sœurs Mirabal, de consulter des documents et ouvrages introuvables en Europe. L’un des plus beaux cadeaux que m’a offerts cette recherche a été le privilège de nouer des liens avec les descendants des sœurs Mirabal. Leur accueil, leur transmission, leur philosophie de la vie directement inspirée des luttes de leurs mères, tantes et grands-mères, m’ont permis de comprendre l’immensité de l’héritage qu’ont laissé, que nous ont laissé, celles qui étaient si justement surnommées, dans la clandestinité, les Papillons.

Ce livre s’est également nourri du dynamisme de la Chaire d’études culturelles dominicaines Sœurs Mirabal que je dirige à l’Université d’Orléans. Cette Chaire a vu le jour grâce au soutien de l’Université d’Orléans et de l’ambassade de République dominicaine en France que je remercie chaleureusement. Un nouveau pont entre nos deux pays s’est ainsi créé au cœur duquel se trouvent les sœurs Mirabal.

Cette réflexion s’est aussi construite dans les interactions avec mes étudiants du département d’études hispanophones de l’Université d’Orléans. Durant les cours ou séminaires consacrés aux sœurs, leur émotion, leurs interrogations, leurs observations ont été précieuses.

Cet ouvrage a été composé avec une participation à la recherche documentaire de Sandrine Lucas qui a elle-même été mon étudiante. Elle est passionnée par la République dominicaine et a été la première, dans notre département d’espagnol, à rédiger un mémoire de master consacré aux sœurs Mirabal. Son écrit, très novateur, portait sur leurs représentations littéraires. Devenue enseignante d’espagnol, elle n’a jamais cessé de faire des recherches sur ce sujet, qui l’ont menée en République dominicaine sur les pas des héroïnes. Chaque année elle réalise des projets ambitieux avec ses élèves. Associer Sandrine à ce travail était une évidence tant elle est animée, tout comme moi, d’un désir de transmission de l’histoire des sœurs Mirabal.

Julia Álvarez a accepté d’écrire le prologue de notre livre. C’est un grand honneur et une immense joie. Nous admirons autant son talent de romancière que sa volonté de faire connaître la culture de son pays d’origine et sa détermination à porter avec force l’histoire des sœurs Mirabal. Son roman In the Time of the Butterflies (Au temps des papillons) publié en 1994 a eu un rôle fondamental dans la diffusion, sur le plan international, de l’Histoire des sœurs Mirabal. C’est bien souvent le premier conseil de lecture que l’on reçoit dès qu’il est question de Minerva, Patria, María Teresa et Adela. Comme Julia Álvarez l’écrit si bien, dans notre ouvrage, « las Mariposas » deviennent les Papillons.

Avec ce beau « marrainage », nous vous invitons à suivre les pas des sœurs Mirabal. L’hypothèse que nous formulons ici est que leur Histoire est à penser en croisant deux types de violence propres à la société dans laquelle elles vivaient : celle que subissaient les femmes et celle qui s’abattait sur les opposants politiques. Tant dans leur trajectoire que dans la réception de leur histoire, les questions de genre et de politique sont indissolublement liées. Notre cheminement se centrera d’abord sur ces « Quatre femmes puissantes ». Cette formulation, inspirée par le roman de Marie Ndiaye dans son hymne au courage et à la résilience, nous conduira à nous plonger dans l’horreur de la dictature de Trujillo pour comprendre la destinée des sœurs qui s’inscrit tragiquement dans l’Histoire de leur pays.

Nous verrons ensuite comment leurs qualités humaines rendaient inévitable une confrontation avec le dictateur, d’où leur lutte et une affirmation croissante de leur opposition face à la tyrannie. Leur assassinat a été lourd de conséquences : son impact national et la circulation de leur histoire en Amérique fait que, comme l’écrit la poétesse Carmen Natalia, « elles sont tombées pour devenir éternelles. ». C’est donc la naissance, l’envol et la persistance des Papillons que nous allons repenser ici.

The Conversation

Catherine Pélage ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Sur les pas des sœurs Mirabal – https://theconversation.com/sur-les-pas-des-soeurs-mirabal-278340