Source: The Conversation – France (in French) – By Adam Stanaland, Assistant Professor of Psychology, University of Richmond
Très tôt sensibles aux normes de genre, les enfants ne se contentent pas d’en être des observateurs, ils les intériorisent. Comment cela se manifeste-t-il ? Et comment cela évolue-t-il avec l’âge ?
Beaucoup de personnes ont déjà ressenti cette pression subtile qui les pousse à vouloir paraître « assez viriles » ou « assez féminines » aux yeux des autres. Des études ont démontré que cette pression peut avoir des conséquences tant sur le plan personnel que social.
Lorsque les hommes ont le sentiment que leur virilité est mise en question, ils peuvent réagir par des comportements agressifs et nuisibles. Lorsque les femmes s’écartent des stéréotypes de la féminité – ou même lorsqu’elles envisagent simplement de le faire –, elles subissent souvent des réactions négatives.
En tant que chercheurs étudiant la manière dont les stéréotypes et les normes de genre affectent les individus, de façon souvent inattendue, nous nous sommes interrogés sur les processus qui poussent les enfants à se conformer à ces normes stéréotypées. Quand cela commence-t-il, et de quelle manière cela peut-il se manifester ?
Dans une étude récemment publiée, menée avec notre collègue Andrei Cimpian, nous avons constaté que, lorsque les enfants perçoivent que leur sentiment d’appartenance en tant que « membre à part entière » d’un groupe de genre est menacé, ils se sentent poussés à se conformer à des rôles de genre, avec des conséquences durables.
Les questions des filles et celles des garçons
En nous inspirant de recherches menées auprès d’adultes, nous avons estimé que la meilleure façon d’évaluer la motivation des enfants à se conformer aux normes de genre consistait à remettre en question leur statut de membre « représentatif » de leur groupe de genre.
Pour ce faire, nous avons demandé à 147 enfants, âgés de 5 à 10 ans, à New York, de jouer à deux jeux, un « jeu de questions pour filles » et un « jeu de questions pour garçons ». Chacun comportait des questions difficiles sur des sujets stéréotypés selon le genre, telles que « Laquelle de ces fleurs est un coquelicot ? » (Jeu des questions pour filles) et « Laquelle de ces équipes de football a été championne en 2016 ? » (Jeu des questions pour garçons).
Nous avons réparti les enfants de manière aléatoire pour qu’ils reçoivent des commentaires suggérant que leurs performances étaient soit conformes aux stéréotypes de genre, soit atypiques par rapport à ceux-ci, cette dernière catégorie constituant notre version d’une menace pesant sur leur conformité de genre. Par exemple, un garçon placé dans cette condition de menace recevait un commentaire indiquant qu’il avait brillé au « Jeu des questions pour filles », mais qu’il avait échoué au « Jeu des questions pour garçons ».
Nous avons ensuite évalué comment ils réagissaient à ce retour d’information. Le garçon allait-il partager publiquement ou cacher sa réussite dans un « Livre des gagnants du Jeu des questions pour filles » ? Allait-il porter fièrement un autocollant « Gagnant du Jeu des questions pour filles », ou préférait-il changer d’autocollant ? Allait-il s’inquiéter de ce que ses camarades allaient penser ?
Quelles réponses aux menaces sur la conformité aux normes de genre ?
Nous avons identifié trois façons distinctes dont les enfants réagissaient face à des menaces pesant sur leur conformité de genre.
Tout d’abord, les filles et les garçons de tous âges sont particulièrement préoccupés par le fait de ne pas s’intégrer à leur groupe de genre. Cela signifie qu’ils s’attendent à davantage de rejet de la part de leurs pairs et manifestent une faible estime de soi.
Deuxièmement, certains enfants s’efforcent de montrer activement qu’ils s’intègrent dans leur groupe de genre. Les plus jeunes filles accentuent leur féminité, tandis que les garçons plus âgés accentuent leur masculinité. Par exemple, les garçons plus âgés nous ont dit qu’ils préféraient les figurines d’action aux poupées, ou qu’ils voulaient rejouer au « jeu des questions pour garçons » plutôt qu’au « jeu des questions pour filles ».
Cela va dans le sens de recherches antérieures montrant que de nombreuses jeunes filles sont plongées dans une « culture des princesses » et particulièrement soucieuses de prouver leur féminité, même si cette tendance s’estompe avec l’âge. À l’inverse, les garçons plus âgés apprennent de plus en plus, à mesure qu’ils grandissent, que la masculinité est un statut social précaire qui se gagne difficilement et doit être activement prouvé.
Troisièmement, les garçons de tous âges évitaient de paraître atypiques par rapport à leur groupe de genre, en se distanciant activement de tout ce qui était féminin. Nous n’avons pas observé chez les filles une tendance similaire à se distancier de tout ce qui était masculin.
Cette réaction reflète un double standard culturel aux États-Unis : on encourage souvent les filles à être sportives, à s’affirmer ou à ressembler à des « garçons manqués », alors que les garçons ne disposent pas d’équivalent socialement acceptable ; il n’existe pas de version masculine positive du terme « garçon manqué ». L’expression qui s’en rapproche le plus est « poule mouillée », qui n’est généralement pas considérée comme un compliment.
Aider les enfants à entretenir une relation plus saine avec les normes de genre
Nos résultats montrent que les fondements de cette recherche de conformité de genre à l’âge adulte – y compris certaines de ses manifestations les plus néfastes, telles que certaines formes d’agressivité masculine et certaines angoisses féminines sur les poursuites de carrière dans les domaines dominés par les hommes – se mettent en place dès le plus jeune âge.
Dès l’âge de 5 ans, les garçons repèrent qu’il est préférable pour eux d’éviter les comportements vus comme « féminins ». Vers 7 ans, ils semblent comprendre que la masculinité est un statut qu’il faut activement prouver et défendre, et cette mentalité peut se manifester par de l’agressivité, des violences sexuelles et une réticence à demander de l’aide à l’âge adulte.
Pour les filles, nos résultats suggèrent qu’elles sont motivées à prouver leur féminité de manière stéréotypée dès le plus jeune âge, mais que cela peut s’estomper ensuite. Cela s’explique peut-être par le fait que les filles sont parfois encouragées à se lancer dans des domaines historiquement vus comme « masculins », tels que le sport et les sciences et technologies. Ou bien elles se rendent compte que la masculinité permet aux hommes – et aux garçons – de réussir dans ces domaines, et cherchent donc à s’en rapprocher en s’éloignant de la féminité.
Il est toutefois possible que, dans d’autres contextes, les filles subissent davantage de pression pour incarner la féminité et éviter la masculinité – c’est-à-dire pour se conformer aux stéréotypes féminins – d’une façon que nous n’avons pas pu mettre en évidence dans notre étude. Nous ne comprenons pas non plus pourquoi les réactions des filles face à la perception de menaces sur la conformité de genre pourraient s’atténuer avec l’âge, étant donné que les femmes adultes sont elles aussi affectées par ces menaces. Notre prochain objectif est d’étudier plus en détail comment la conformité de genre se développe dans des contextes géographiques et culturels plus diversifiés, ainsi que chez des enfants aux identités de genre plus variées.
En somme, nous pensons que l’enfance pourrait constituer une période critique pour intervenir. Les programmes qui aident les enfants, en particulier les garçons, à se forger une identité solide qui ne repose pas sur la conformité aux normes pourraient les aider à entretenir une relation plus saine avec les normes de genre. De cette manière, les enfants pourraient être moins enclins à réagir aux menaces perçues envers leur conformité de genre d’une manière qui leur serait préjudiciable à l’âge adulte.
Néanmoins, ce qui est clair, c’est que les enfants ne se contentent pas d’observer les normes de genre : ils les intériorisent, les défendent activement et commencent à le faire plus tôt que ce que l’on pense.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Se conformer aux normes de genre, ça commence dès le plus jeune âge – https://theconversation.com/se-conformer-aux-normes-de-genre-ca-commence-des-le-plus-jeune-age-279382
