Source: The Conversation – France in French (3) – By Sophie Cras, Maîtresse de conférences en histoire des mondes modernes, histoire du monde contemporain, de l’art et de la musique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Jean-Pierre Dalbéra/Flickr, CC BY-NC
À la fin du XIXᵉ siècle, alors que le commerce se mondialise, une nouvelle forme d’institution fait son apparition : le musée commercial. À Paris, la Bourse de commerce – aujourd’hui transformée en musée d’art contemporain – exposait autrefois des matières premières et des produits manufacturés. Dans son ouvrage, l’Œil capitaliste, qui vient de paraître aux éditions Flammarion, Sophie Cras, maîtresse de conférences en histoire de l’art contemporain à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, revient sur le rôle du musée comme instrument de politique commerciale et coloniale.
Tel un immense œil de fonte et de verre, le dôme filtre la lumière qui baigne le hall circulaire de la Bourse de commerce de Paris. Il anime d’un faisceau d’ombres la grande peinture murale qui orne la partie inférieure de la coupole, et d’un jeu de reflets les vitrines, elles aussi d’origine, qui scandent le pourtour du hall.
Depuis que l’entrepreneur François Pinault a repris et restauré l’édifice des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles pour y exposer sa collection d’art contemporain, un cylindre en béton dessiné par Tadao Ando redouble la rotondité de l’espace, soulignant d’un geste contemporain la coupole vitrée historique. Cet œil architectural nous rappelle que, bien avant que ces lieux ne deviennent un musée, bien avant que le commerce de gros et les ventes aux enchères de produits agricoles ne les désertent pour laisser place à des œuvres d’art, la Bourse de commerce était, déjà, consacrée au regard. Elle hébergeait même un musée. Un musée comme il n’en existe plus : un musée commercial.
Un musée commercial. L’expression sonne presque comme un oxymore aux oreilles d’aujourd’hui. Il n’en était pourtant pas ainsi à la fin du XIXᵉ siècle : le musée commercial était alors, dans la terminologie muséographique, une catégorie bien établie – et très en vogue. Dans ses Principles of Museum Administration, parus en 1885, le muséologue George Brown Goode distinguait ainsi six types de musées : « A. les musées d’art ; B. les musées historiques ; C. les musées anthropologiques ; D. les musées d’histoire naturelle ; E. les musées technologiques ; F. les musées commerciaux. » Il poursuivait avec une définition pour le moins intrigante :
« Le musée commercial se consacre aux matières premières et aux articles manufacturés susceptibles d’être vendus ; aux marchés, aux modes de distribution commerciale, aux prix, ainsi qu’à l’offre et la demande de marchandises. »
Que pouvaient bien avoir à faire au musée des phénomènes économiques tels que les prix, l’offre et la demande ou la distribution commerciale ? Répondre à cette question suppose de remonter dans le temps, de renouer avec une époque où ni le « musée » ni l’« économie » n’avaient exactement le sens qu’on leur prête aujourd’hui. Alors, l’économie n’était pas encore synonyme d’abstraction et de formalisation mathématique, mais pouvait être conçue comme une science « à collection », dont les savoirs, fondés sur l’observation des objets, trouvaient au musée le lieu idéal d’élaboration, de diffusion, voire de mise en pratique. Alors, le musée n’était pas nécessairement compris sous un prisme esthétique et patrimonial, mais apparaissait volontiers comme une technologie économique, un instrument de politique commerciale. Les pratiques productives, marchandes et financières du capitalisme s’adossaient à des pratiques particulières du regard, exercées au musée et cultivées dans la vie professionnelle quotidienne. C’est ce que j’appelle l’« œil capitaliste ».
Une manière de voir
Parler d’« œil capitaliste », c’est s’exposer à trois malentendus que j’aimerais d’emblée lever. Le premier serait de réduire à la vue un processus qui mobilisait en réalité bien d’autres sens, en particulier le toucher et le goût, mais aussi une pluralité d’actions réalisées au musée : non seulement voir, mais lire et discuter, manipuler, expérimenter, calculer. Le deuxième serait de comprendre cette expression comme une personnification du capitalisme, qui, tel un être tout-puissant, serait susceptible de « voir ».
Mon intention est à l’opposé : dans les termes de l’historien Pierre Rosanvallon, je considère que « le capitalisme n’est que la résultante de pratiques économiques et sociales concrètes ». Empruntant au period eye cher à Michael Baxandall, l’œil capitaliste désigne en réalité l’œil des capitalistes, les compétences et habitudes visuelles des acteurs qui furent au cœur du système socio-économique capitaliste.
Le troisième malentendu serait d’essentialiser et de déshistoriciser le capitalisme et la forme de regard qui l’accompagne. Or, bien au contraire, l’œil que je décris correspond à une phase relativement restreinte et historiquement bien déterminée du capitalisme, qui a commencé avant lui et se poursuit après sa disparition. Cette phase s’inscrit à la toute fin de ce que Pierre François et Claire Lemercier, dans leur périodisation du capitalisme, appellent l’« âge du commerce », qui selon eux s’étend de la fin du XVIIᵉ siècle aux années 1880 environ. Loin des conceptions aujourd’hui dépassées d’une « révolution industrielle » fondée sur la production mécanisée en usine, ce premier âge du capitalisme s’incarne, jusqu’à la fin du XIXᵉ siècle, dans la figure puissante du négociant, qui tire profit de l’organisation du commerce au loin, fait crédit et passe commande aux fabricants à travers des chaînes complexes de sous-traitance.
La production est encore peu standardisée ; la connaissance des marchandises et des débouchés est alors clé : ce sont précisément ces compétences visuelles du négociant que les musées commerciaux entendent rationaliser. Parce qu’ils sont créés au moment où le monde bascule progressivement dans l’« âge de l’usine », une nouvelle phase du capitalisme marquée par la standardisation et la massification de la production dans de grosses unités fondées sur des canaux de distribution différents, ces musées se trouveront rapidement obsolètes. L’intitulé de ce livre, l’Œil capitaliste, doit donc être compris comme la version abrégée de ce qu’on pourrait appeler, pour paraphraser Fredric Jameson, « la logique sensorielle des capitalistes à l’âge du commerce tardif ».
Le musée me semble, comme l’écrit Benoît de L’Estoile, un observatoire privilégié pour comprendre « la façon dont nous voyons le monde où nous vivons », car, en son sein, l’ordonnancement du rapport visuel aux objets est délibérément et explicitement épistémique. En mobilisant des sources textuelles et iconographiques lacunaires et dispersées, ce livre s’efforce de restituer une pratique du regard liée à une manière de vivre le monde – un regard, je l’ai dit, intimement mêlé au toucher, au goût, à l’expérimentation en laboratoire, à la lecture de textes et de chiffres, au calcul.
C’est dans l’épaisseur matérielle des dispositifs d’exposition, à l’intersection de considérations scientifiques, esthétiques et pratiques, que se loge la capacité du musée à produire et transmettre des savoirs pour les visiteurs et visiteuses, dans une rencontre qui n’est pas seulement visuelle, mais qui mobilise tous les sens d’un corps en mouvement. Le musée, écrit Charlotte Klonk, est un « espace d’expérience ». Cette enquête, menée au plus près des objets et de leurs modes d’apparition, cherche ainsi à offrir une histoire plus située et concrète du capitalisme.
En écrivant ce livre, j’espère réinscrire cette bizarrerie – les musées commerciaux – dans l’histoire des musées, de l’économie et de la colonisation, dont ils sont triplement absents. J’aimerais montrer qu’à l’époque qui m’occupe, le musée était volontiers conçu comme un instrument politique et économique à part entière ; qu’il pouvait être tourné vers le futur et l’action, plutôt que vers la contemplation du passé ; que les collections muséales ne tiraient pas nécessairement leur valeur de la beauté, de la préciosité, de la rareté ou du témoignage historique, mais plutôt du potentiel commercial qu’elles représentaient ; qu’elles étaient parfois constituées non pour être conservées, mais pour être manipulées, détruites et constamment renouvelées.
Je souhaiterais aussi nuancer une histoire de la pensée économique souvent écrite comme le triomphe d’une économie néo-classique abstraite et mathématiquement formalisée. Mon approche s’inscrit dans la lignée des chercheuses et chercheurs qui, comme Marion Fourcade, refusent de prendre pour acquises a priori les catégories d’« économie » et « économistes », et se donnent au contraire pour objectif d’« examiner les conditions historiques qui ont contribué à cristalliser l’idée même de ce qu’est l’économie », en prêtant attention aux pratiques autant qu’aux textes, aux praticiens aussi bien qu’aux universitaires.
Les musées commerciaux étaient en effet, à l’instar des chambres de commerce auxquels ils étaient souvent associés, des espaces de rencontre entre savants et publicistes, négociants et manufacturiers, élus et administrateurs. À cette intersection, ils permettent de cerner des courants de pensée alternatifs à la discipline économique dominante, et diversement articulés avec elle, esquissant un panorama des savoirs économiques plus complexe et hétérogène, moins téléologique aussi.
Les sciences commerciales pratiquées au musée s’offrent comme un chaînon manquant entre la « science du commerce » du XVIIIe siècle redécouverte par Arnaud Orain, et les « sciences coloniales » dont Pierre Singaravélou a étudié le développement et l’institutionnalisation à partir de la fin du XIXᵉ siècle. Elles aident à comprendre la centralité des économistes dans la constitution et la promotion des savoirs de l’impérialisme et de la colonisation, à rebours de la conception longtemps soutenue selon laquelle le libéralisme des économistes aurait fait d’eux des anti-colonialistes.
De fait, les musées commerciaux ont leur place dans l’histoire de l’impérialisme et de la colonisation, dont ils ont été des outils. Les historiens économiques ont relevé le faible poids des importations et exportations coloniales dans la balance commerciale des nations métropolitaines jusqu’à la Première Guerre mondiale au moins. C’est fort conscients de ces statistiques (qu’ils étaient souvent chargés eux-mêmes de produire) et dans l’espoir de les inverser que les responsables des musées commerciaux œuvraient. Le caractère inabouti et en partie illusoire de l’entreprise d’exploitation commerciale des colonies n’entame pas la réalité des instruments qui furent concrètement mis en œuvre pour la servir – les musées commerciaux coloniaux furent de ceux-là.
Leur muséographie économique expose, sans fard, le programme implacable de domination économique que s’étaient donné les métropoles impériales. Les musées commerciaux s’inscrivent sans rupture à l’intersection de l’histoire de la colonisation, puisqu’ils concouraient très concrètement à l’entreprise économique coloniale, et du colonialisme, au sens où ils promouvaient et légitimaient l’idéologie coloniale. Ce livre suggère qu’ils ont progressivement glissé de l’une vers l’autre, de l’économique vers le symbolique, sans présumer, du reste, qu’ils aient été plus efficaces comme outils de propagande coloniale qu’en tant qu’instruments de développement du commerce.
L’histoire des musées commerciaux s’écrit sous un double horizon d’échec : l’échec d’un projet muséal qui, en dépit des ambitions et des moyens déployés, déçoit systématiquement les attentes et finit par être totalement abandonné ; l’échec d’un projet économique, celui de la « mise en valeur » des colonies, qui se traduit par un profond décalage entre des discours tapageurs et les faits, et s’appuie sur des pratiques de la science devenues rapidement obsolètes. Pour autant, il s’agit de ne pas laisser notre conscience de l’échec décrédibiliser par avance le phénomène historique, ou en faire une erreur à démystifier.
Efforçons-nous au contraire de prendre au sérieux les projets et les savoirs qui animaient les acteurs, aussi absurdes, vains et néfastes nous semblent-ils. Oublions que nous connaissons la fin de l’histoire, et plongeons dans la pratique de ce que furent les musées de l’œil capitaliste.
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Sophie Cras a reçu des financements de la politique scientifique de l’Université Paris 1 et de la Humboldt Stiftung.
– ref. Musées commerciaux : une histoire oubliée du capitalisme – https://theconversation.com/musees-commerciaux-une-histoire-oubliee-du-capitalisme-279393
